‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 27 sur 32 · LA TRAGI-COMÉDIE MÉDICALE · texte numérisé non relu

LA TRAGI-COMÉDIE MÉDICALE

Il fut un temps où psychologues et médecins croyaient avoir expliqué tout le mystère de l’œuvre d’art en déclarant que « le génie était une névrose ». Maïs où sont les théories de Moreau de Tours et les psychologues d'antan? Dire, avec les moralistes, que le mal et les souffrances sont «la rançon du génie » ne nous avance guère plus. Acceptons simplement que les souffrances d’un homme de génie nous frappent plus vivement par le contraste avec la beauté de son œuvre, la grandeur de son caractère. L'histoire s'emploie à faire ressortir cette opposition d’injustice et la science, à son tour, dit son mot. Si les médecins d’alors n'avaient pas été des ânes! Si l’on avait pu alors appliquer telle méthode, prescrire tel remède, soulagement et gloire de notre époque infaillible!

Il est possible qu’on eût, de notre temps, vu clair dans les maladies de Beethoven et qu’on eût prolongé sa vie. Mais il est mort et il ne nous reste, pour nous consoler de la perte de la Dixième Symphonie commencée et du Faust projeté, que la burlesque amertume de l’éternelle comédie médicale. La compensation est mince, si le spectacle ajoute une scène au Malade imaginaire, aux Morhcoles et au Dilemme du docteur. Assistons-y un instant.

L’atavisme de Beethoven a été raconté maintes fois en détail, ainsi que les infiniment douloureux débuts de la surdité. Si dès l'enfance le premier le conditionne de quelque fatalité pour un avenir, lointain encore tant il y a de force, d’ardeur et de lumière dans l’homme jeune, on peut considérer, dès les avertissements de la grande affliction, l’homme mûr comme un « grand malade ». Ce n’est pas un stoïcisme et une vertu comme les siens qui se préoccuperaient de malaises sans importance. Le miracle, — et cela ressort des documents que nous publions, relatifs aussi bien à ses maladies

qu'à ses soucis matériels et moraux, — est qu'il ait pu s’absenter de sa misérable «guenille» et vivre en même temps .…

sa triste vie humaine et sa magnifique vie poétique. /amaïis

une œuvre de lui ne reflète son mauvais état de santé. Une fois

seulement 1l célèbre le bienfait d'une convalescence. Partout, rien que sa passion, son rêve ou son enthousiasme. Ses plus grandes œuvres émarñent de lui dans les années mêmes où un juste diagnostic le déclarerait condamné dans un prochain délai. Trop constant avec sa devise, durch Leiden Freude,

«vers la joie, à travers la souffrance », il songe encore :

plus à épandre de la joie sur les hommes qu'à l’accaparer

pour lui-même et il la chante avec plus de richesse que

jamais, au temps où ses maux ne lui laissent presque plus de répit.

Il est si peu guidé, si peu assisté ! Les médecins (d’alors)

sont si pressés, si peu observateurs, si peu chercheurs !.

Son imbécile de frère pharmacien l’accable de sots conseils. Heureusement il n’a pas la moindre confiance en lui ; sans cela il serait sûrement expédié dans un autre monde. Ses domestiques n'ont pas pour lui la moindre attention, le

moindre de ces soins qui rafraîchissent et réconfortent. :

Ses médecins, nous les verrons tout à l'heure à l’œuvre.

C’est Beethoven seul qui, à tâtons, essaie de se rendre compte

de ses maux et de leurs palliatifs. De là les innombrables

notes qu'il prend sur son calepin, quant aux livres de médecine, aux stations thermales, aux pharmacopées.

« Puis-je aller au Carolinen Bad qui est ouvert plus longtemps et où il y a peu où pas de monde ? »

« Il y a à Vienne tel endroit où l’on peut prendre des bains

à la juste température en hiver. »

« À Grätz on trouve des désinfectants pour les apparte-

ments. »

Autre recette « pour combattre l'humidité des murs ».

Cent autres adresses ou formules de ce genre, dont il suffit d’avoir donné ces exemples, prouvent que personne, sauf parfois Karl avec assez de bon vouloir dans les premiers temps, ne se préoccupe de lui rendre la vie moins agaçante grâce à de ces riens qui l’adoucissent un peu.

Mais voici le Dr Braunhofer qui fait son entrée (1825)

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