LA TRAGI-COMÉDIE MÉDICALE II
1810, un ouvrage (de L. V. Legunan) sur « l’art de connaître et de guérir toutes les contagions... » de ces maladies qui, contractées dans la jeunesse condamnent toute la vie à une honte imméritée et aux constantes angoisses. De cette notation l’on a tôt fait de conclure que tel avait été son malheur. Le rigoureux Thayer, son plus complet biographe, plus riche de documents que de critique, a décidé, avec sa tournure d'esprit puritaine et sur la foi d’une assertion de Frimmel, autre beethoveniste, formellement dans ce sens. Quelle responsabilité pour un historien qu’une telle fausse note, quel que soit le mérite de ses travaux ! Nous ambitionnerions d’avoir indiqué, au contraire, les éléments d’une réfutation plus solide que leur affirmation, et ce n’est pas sur des circonstances atténuantes, ni sur l’habituelle formule de compassion, que nous la fonderions. Les éléments en sont très simples d’ailleurs, et d'autant plus forts.
Rien, d’abord, dans la première jeunesse même de Beethoven n'autorise cette pensée. Cette jeunesse est de bonne heure accaparée par les tâches professionnelles, les devoirs de famille, si impérieux, la pauvreté si digne, si courageusement acceptée et sans cesse vaincue. La vie se passe dans un milieu austère, dans une petite ville portée au soupçon, prompte aux bavardages, féroce pour les défaillances. Puis viennent les succès, l'enthousiasme de créer, les passions exaltées mais platoniques pour des jeunes filles d’une classe supérieure, les Thérèse de Brunswick, les Giulietta Guicciardi et autres, frivoles mais saines, et d’ailleurs s'amusant plus du musicien qu'elles admirent qu’elles ne répondent à son lyrisme. Même à ce moment de sa vie mondaine Beethoven ne montre aucune frivolité ; il ne transige jamais avec la morale la plus sévère. Il n’admet, dans les rapports avec la femme, que le mariage et la paternité.
Pouvons-nous une seule minute admettre qu'avec l’âme que nous lui connaissons, il se fût donné des excuses hypocrites ; qu’une de ces phrases qu'il lui échappe de s’écrire dans les heures d'examen de soi, de désespoir, de confiance, de lutte, ne sortirait pas malgré lui de son crayon fébrile ? Rien, absolument rien, pour le psychologue le plus subtil, le plus scrutateur, ne se rapporte à une telle préoccupation,
Lui, si timide dans ses plus grands enjouements (voir les entretiens avec Caroline Unger, etc.), si désireux encore de trouver une femme, d’avoir des enfants, à l’époque même où déjà ses Vannes prennent un caractère sérieux, si parfaitement droit et scrupuleux, ne craindraït point la pensée de transmettre à ces êtres souhaités le plus affreux des virus!
Ce n’est pas le seul argument dans l’ordre moral. Un biographe, très distingué d’ailleurs, s'est appuyé sur une lettre de Beethoven écrite en 1810 à son intime ami Wegeler etoüilest dit : « Oh ! la vie est si belle ! mais pour moi elle est à jamais empoisonnée. » Or, il aurait fallu citer tout le passage. Quoique connu, il est assez douloureusement beau pour être répété : « Depuis quelques années toute vie un peu calme et tranquille a cessé pour moi... Je serais heureux pourtant, peut-être un des hommes les plus heureux, si le démon n'avait pas établi son séjour dans mes oreilles. Si je n’avais pas lu quelque part que l’homme ne doit pas volontairement renoncer à la vie, tant qu'il n’a pas encore accompli une bonne action, depuis longtemps je ne serais plus, et de mon fait. » Puis la phrase sur la vie empoisonnée qui ne s'explique que par ce qui précède, et, tout de suite après, d’autres sujets. Nulle énigme là-dedans et nulle arrière-pensée. Beethoven a trente ans ; il est en pleine force ; aucun indice qu'il ait d'autre épreuve physique. Il prend l'étrange note (et encore pas si étrange, car qui peut dire quelles associations d'idées suscitent la curiosité chez ceux à qui rien de ce qui est de l’homme n'est étranger ?) ; il la prend en 1819 au moment où 11 se prépare à assumer la tutelle de son neveu, à veiller sur l'éducation et la conduite, et l'avenir de l'héritier désiré de son
nom |! Rien que cette dernière raison devrait suffire, mais
nous voulons aller jusqu'au bout.
Historiquement, que nous dit-on ? Beethoven jusqu'en 1815 fut soigné par Bertolini, assistant du Dr Malfatti (avec qui nous ferons aussi connaissance), et entretint avec celui-là une longue correspondance où il entrait dans le
détail et « l’origine de ses maux ». En 1831 Bertolini, avant
de mourir du choléra, fit brûler ‘cette correspondance. Stricte observance du secret professionnel. Est-ce là une preuve, ou même un indice ?