‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 3 sur 32 · ES MATIÈRES · texte numérisé non relu

ES MATIÈRES

I. — Les « Cahiers de Conversation ».............,.. II. — Les illusions déçues du père SE RAR PR a De fre Johann... 20e Me D 7 Le méchant Méphisto:... 044240 Pa L'honnéte « Wagner »....,:..... 10.020 D Adaires do ménage... 5.40. M UE ee VII. — Le poète neurasthénique chez le musicien...... VIII. — Aux devantures des libraires.................. IX. — Des oiseaux dans la cage du lion.............. X. — Importuns, familiers, musiciens, etc........... XI. — Au plus grand insuccès la plus grande gloire... XII. — La tragi-comédie médicale....................

Courte méditation

CORSA Se N VDS ee Do del Nasa

Captif dans sa surdité, dans son entourage et dans sa pensée !

Les ouvrages des critiques et historiens allemands tels que L. Nohl, Frimmel, Kalischer, Volkmann et de l’Américain Thayer, après les premières publications des souvenirs sur Beethoven par ses contemporains et amis intimes, Wegener, Schindler, Breuning ; les remarquables livres, chez nous, de Wilder, de Chantavoine, de Hevesy, de Prod’homme, enfin les admirables études de Vincent d’Indy et de Romain Rolland ne semblent rien avoir laissé à récolter après eux.

Mais on peut toujours trouver du nouveau dans son œuvre chaque fois qu'on la réentend. Telle est la vertu de ces grands trésors de l'esprit humain. Pourquoi, de même, dans une certaine mesure, fût-elle minime, ne réussirait-on pas à découvrir ainsi un rien de nouveauté dans le portrait d’un tel homme ? Il ne se passe point d'année que quelque peintre ou sculpteur n’interprète à sa façon le puissant visage. L'écrivain, surtout s’il apporte non point son interprétation personnelle, mais un regain de documents, ne se croit pas interdite une pareille recherche.

Enfin, il est toujours tentant et bienfaisant de faire un pèlerinage. Celui-ci devient particulièrement émouvant l’année du centenaire de la mort. Nous en retrouvons aujourd’hui les éléments dans des notes prises quelques années avant la guerre. Nous avions eu alors, au cours d’un voyage d’études dans les musées, l’occasion, longtemps souhaitée, accueillie avec joie, de lire à la Bibliothèque de Berlin les Calers de conversation, ces calepins de quelques « grüschen», au papier grossier et jauni, sabrés des questions, discussions, petits et grands drames, méchancetés, hommages que tous

les visiteurs, amis, indifférents, parents pires que les indifférents, écrivaient « pour se faire entendre ».

Quelle impression l'on ressent lorsqu'on tient entre ses mains, lorsque l’on déchiffre et transcrit ces dialogues où presque toujours une seule voix alterne avec un silence qui fut la parole même du maître... mais que nous «entendons » à notre tour, car il n’est pas toujours impossible de le traduire ou de le déduire tout au moins de ce qu'il a formellement exprimé |

Quel témoignage de huit ans d’une aventure sans pareille dans l’histoire innombrable des arts ! Pêle-mêle, les mesquineries ou les bons mouvements des personnages, leurs aveux involontaires, les comptes de ménage, et quel ménage ! Les annotations fougueuses de Beethoven lui-même dans ses moments de chagrin ou de colère, les quelques esquisses et pensées (que la critique a complètement relevées et commentées) jetées par hasard sur ces carnets en dehors de ceux qui étaient spécialement réservés au travail musical ; tout cela revit, s’anime, se presse dans une évocation à la fois de la vie viennoise, raffinée et futile, et de la vie morose, confinée et maladive, du créateur magnifique d'accords qu'il conçoit et que lui seul ne perçoit pas !

Sans doute ces émouvants cahiers avaient été, depuis Schindler, son familier, qui pensait en avoir tiré l'essentiel, constamment piochés et passés au crible par les érudits allemands et quelques écrivains français qui la plupart du temps en avaient extrait le sens, tout en laissant beaucoup de la lettre.

Mais Schindler, tout en accomplissant à sa façon un devoir de biographe et d’apologiste de la première heure, avait trop souvent songé aux petites rivalités entre les gens de l’entourage et lui-même. Respectueux, pieux même, mais borné, il aurait considéré comme une profanation la publication de détails familiers ou désolants qui, sans amoindrir notre culte, ont pour nous quelque saveur et qualité expressive. Puis, il faut le dire, « il n’est pas à la hauteur », on le verra ; enfin, héritier de ces cahiers, ilen mutila des parties, ce que nous ne pouvons point lui pardonner.

Quant aux critiques allemands, leurs amples travaux

n'ont pas, il s’en faut, été tous traduits en notre langue. Il est difficile de se procurer leurs ouvrages devenus très coûteux et rares. | |

Ceux des éminents musicographes français que nous avons cités sont dans toutes les mains et ce serait prétention autant qu'inutilité de tenter autre chose que de grifionner des notes et remarques dans leurs marges.

Mais ce n’est même pas cela que nous avons voulu faire, rien de tout cela. Ni un portrait interprété comme ceux des artistes annuels ; ni une histoire; ni un dépouillement méthodique de documents ; ni certes, un essai de plus, d'esthétique musicale. |

Dans un champ aussi immense et aussi fécond que la vie et l’œuvre de Beethoven, il reste toujours, même après que la moisson est depuis longtemps engrangée, des brindilles à glaner, négligées, mais non négligeables, car rien ne l’est de ce qui à pu concerner un homme aussi grand.

Nous ramassons bien quelque caillou sans valeur, aux campagnes historiques, quelque fragment de marbre ; nous cueillons, pour la retrouver dans un livre, desséchée mais toujours évocatrice, une fleur ou une feuille ; de même que de l'éclat de pierre posé sur notre table de travail, notre imagination reconstruit le temple.

Il y avait, à travers les onze mille pages de ces cent trentesix Cahiers, beaucoup de ces glanes, assez même pour faire une gerbe et qui ne rentraient pas dans le plan des supérieures monographies. On verra, au surplus, que même par la couleur, elles offrent des différences avec la touche des tableaux les plus connus et consacrés.

De ces menues reliques cependant nous n’avons pas voulu faire un tableau nouveau, mais plutôt un cadre pour celui des dernières années de Beethoven, un repoussoir qui ne fait que mieux valoir sa lumière.

Cette vie, que nous ne prenons que de 1820 à 1827 (l’année 1819 sur laquelle s'ouvrent les cahiers de Berlin, ayant trait surtout à l’histoire complètement racontée, du procès gagné par Beethoven pour obtenir la tutelle de son neveu), cette vie, disons-nous, est devenue casanière et restreinte. Elle ne se passe plus guère qu'entre les murs d’un logis viennois

modique et assez malsain, avec quelques échappées de campagne, aux eaux de Baden, à Hetzendorf, ou bien à la villa de son insupportable frère Johann, le pharmacien parvenu.

Le monde ne le requiert plus. Son infirmité, son humeur indépendante, justement ombrageuse, et, disons le mot, sa grandeur, ont créé un éloignement progressif entre lui et une aristocratie artiste mais frivole et assez versatile, musicalement, pour balancer entre lui et Rossini, ou pire.

Il a renoncé à l’amour, presque à son souvenir.

C’est véritablement le lion en cage.

Harcelé par des parasites, des intrigants ou des imbéciles, rarement visité par une admiration sincère, désintéressée (et, au moins, de quelque valeur) ou moins fréquemment encore par quelqu’une de ces apparitions jeunes, gracieuses, capables d’apporter de la fraîcheur à ses fièvres, de faire naître un sourire parmi ses méditations sublimes ou ses tragédies domestiques, il s’achemine à travers des maladies, des opérations, des soucis et des écœurements, vers la mort, en prodiguant les plus grandioses de ses bienfaits à l’humanité : la Missa Solemnis, la Neuvième Symphonie, le quatorzième quatuor, les dernières sonates |!

Ainsi s’élève-t-il, dans le silence, vers un autre monde que celui, matériel et mesquin, où ilest condamné à vivre. Cette nuit des sons pour lui seul est lumineuse. Il ne sera distrait de sa pensée, de ses harmonies intérieures que par ces bavardages écrits, ces commérages quotidiens, ces détails de ménage qui ont pendant huit ans laissé leur trace plus édifiante encore qu'oiseuse, au long de ces cahiers évocateurs.

On a pu, nous l'avons dit, y retrouver même de belles amorces de sa pensée musicale et philosophique. Maïs ce n’est que le prosaïque fardeau, le trivial supplice, que nous avons ici recherchés. L’entourage plutôt que l’homme, l’entrave que l'inspiration, le médiocre humain et non le divin.

Aussi ne verrez-vous dans le relevé des traits les plus expressifs de toute cette banalité — et expresssifs à force de banalité même — Beethoven prendre que très rarement lui-même la parole. Nous avons simplement indiqué de temps en temps par quelques points, interrogateurs ou véhéments,

le mouvement du dialogue lorsqu'il s’anime. Vous devenez notre collaborateur et vous pouvez soit remplir les blancs, soit interpréter autrement les rares réponses que nous nous sommes permis de formuler pour la clarté de la scène.

Comme tout ce que sa main avait inscrit d’important a été recueilli et publié, nous gardons seulement, pour un bref intermède, le memento noté par lui, de ses curiosités scientifiques ou littéraires et de certains accessoires de sa vie.

Le reste constitue une saisissante valeur de contraste avec la « divine frénésie » qu’il a voulu communiquer aux hommes.

C’est ce contraste qui pourra peut-être donner aux artistes quelque courage. Leurs épreuves et leurs soucis ne seront jamais, par rapport à leur œuvre, dans une relation aussi disproportionnée. Il règne aussi une assez curieuse opposition entre l’immensité de sa vie intellectuelle et les petites jalousies, les petites intrigues des artistes qui croyaient vivre de son temps.

Enfin la douloureuse tragédie de celui qui avait cru pouvoir reporter sur un enfant tout l'amour qu’il avait naguère voué à l’«Immortelle Bien-aimée », à la «Bien-aimée lointaine», à la fantasque inspiratrice du soi-disant « Clair de lune » et tutte quante, est une des glanes importantes de notre gerbe. Non point que ce drame ne soit pas connu dans son ensemble. Mais, suivi pas à pas et préparé par une observation du neveu Karl, plus minutieuse qu’elle ne pouvait et ne devait l'être dans les études d’ensemble sur toute la carrière et l’œuvre de Beethoven, il apportera quelque falot mais poignant intérêt de document humain.

Maintenant, vaille que vaille de leurs gestes et de leur verbiage, que fassent leur entrée les fantoches autour de la statue du dieu !

Le plus grand des drames de cœur de Beethoven, et certainement le plus long à la fois et le plus cruel est l’histoire de l'adoption et de la tutelle de son neveu Karl, le fils de son frère, Caspar-Anton, mort en 1815.

L'« Immortelle Bien-aimée » a peut-être été successive, ou même multiple, puisqu'on hésite entre plus d’une de celles qui ont animé sa vie sentimentale. On a pu, d’autre part, déduire de sa timidité passionnée, de l’austérité de ses principes de morale et même de maux auxquels il a été de bonne heure en proie qu'une tragique virginité est le secret de son génie. Ce ne serait pas le seul exemple de cette virginité sur les sommets. Rien cependant ne confirme assez une telle hypothèse pour qu'il ne soit pas un peu pénible de ne pas se borner à l’allusion. Ce qui peut être sublimé risque de provoquer, aux dépens de ceux que nous admirons, le sourire de ceux à qui le don de l’admiration totale est refusé.

Mais ce qui est certain c’est que le rôle d’un père adoptif, la mission de former un enfant rare, d’en faire un grand homme, héritier de son grand nom, enthousiasmèrent Beethoven, l’exaltèrent à un point que rien dans sa vie familiale ou amoureuse n'avait pu encore atteindre.

Cet enfant de neuf ans au moment où commença le drame, est disputé par l'oncle à une mère peu digne avec une incroyable véhémence. Tout ce qui le concerne dans les premiers cahiers respire la fièvre des procès, l’indignation contre la mauvaise adversaire, la Reine de la Nuit, comme l'appelle sardoniquement Beethoven, mais moins mélodieuse que celle de Mozart.

« Sie ist eine Canaille, s’écrit-il à lui-même. Son voisinage seul empoisonne le garçon. D’après mon opinion il ne pourra jamais se développer dans son atmosphère, Le meilleur est

LT à

si j'ai en main le pouvoir de. » [phrase interrompue ou illisible, suivie de la célèbre moralité de Kant :]

« La loi morale en nous et le ciel étoilé au-dessus de nous. »

Ilest inutile ici de revenir sur les débats du procès de tutelle. Ils sont dans les biographies et la correspondance. Nous prenons le cahier au moment où, ayant eu gain de cause, Beethoven commence son tragi-comique calvaire de « père sans épouse » et d’éducateur mal récompensé.

Ila confié l'instruction du petit Karl à un certain Blôchlinger, élève de Pestalozzi. Assez drôle d’instituteur que celuilà et exagérément porté au commérage, si l’on en juge dès le début par ce qu'il inscrit sur le cahier n° 20.

— L'autre jour, il m’a semblé voir que la Beethoven était enceinte. Ce serait heureux (!) parce qu'on aurait une nouvelle base pour dire à Karl que sa mère a mené une vie immorale, ce qu'il a pu aussi observer lorsqu'il était chez elle.

La délicatesse même d’un pédagogue dans cette façon de soustraire un enfant à une influence d’ailleurs malsaine !

— J'ai dit aussi à Karl qu’elle a fait de la prison et je l'ai laissé juger si cela était bon.

Et pour rendre tout à fait heureux le pauvre père adoptif :

— Le garçon sera tout à fait gâté par la paresse. Si seulement on pouvait le forcer à apprendre quelque chose de bon!

Nous ne savons pas ce qu’aurait pu penser l’illustre Pestalozzi de cette méthode éducative, mais son disciple manque de doigté. Du reste, à une autre visite, il donne une note plus consolante.

— C'est encore un enfant ; je suis sûr qu’il vous aime beaucoup, qu’il comprend ce que vous faites pour lui, autant que peut le faire un enfant de son âge.

La servilité envers les parents va assez bien avec la rudesse envers les enfants chez ces sortes de maîtres.

Cela semble avoir au début affolé le petit Karl. Il écrit, répétant les paroles d’un des familiers de son oncle (Oliva, CroyOns-nous) :

— Il dit que je suis perdu si tu retires ta main de moi (etc).

La correspondance avec Ginnastatio de Rio, qui succéda à Blôchlinger, montre que dans la famille de cet éducateur,

Karl trouva plus d'intelligence et plus de bienveillance familiale grâce à la jeune fille de la maison.

Qu'est-ce en somme que ce caractère envers lequel les uns se sont montrés d’une sévérité à la Blôchlinger et que d’autres ont cherché à rendre sympathique, ce dont les blâme M. Vincent d’Indy dans sa belle et sévère Vie de Beethoven ?

Au début, c'est un enfant qui a visiblement été cahoté, terrorisé, à qui on a rendu sa mère indigne de sa tendresse, et qui «n’en mène pas large » dans les premiers temps devant la terrible affection de son oncle, éperdu de rude amour paternel. Mais sa nature est assez aimable ; il a du bon vouloir ; il s'applique ; il aime à parler des progrès qu'il fait ; à discuter les mérites de ses maîtres ; il fait étalage de son petit savoir tout neuf, avec enjouement :

— Les anciens Grecs n’ont pas pensé comme cela, écrit-il.

— Dès lundi, je serai auditeur en philosophie ; je te prie de me traiter en conséquence.

Il répète, vaille que vaille, ce qu’il a entendu dire, de façon plus ou moins opportune.

— Si tu avais autant de sens des affaires que Gœæthe, tu ferais fortune.

En attendant son tuteur passe l'inspection : « Pourquoi les cheveux de l” « auditeur » sont-ils bouclés ce matin ? »

Ils sont tout en boucles ce matin parce que je les ai

lavés.

Beethoven, forcé à l’économie, impose un manteau qui pourra bien faire encore une saison. Il apporte une sollicitude inquiète et inexpérimentée à ces détails en même temps qu'aux lectures par lesquelles il pourra faire du jeune homme un héros de Plutarque.

Mais cela n’a pas été parfois sans heurts, et quoique le mot ne soit jamais écrit, sans larmes (de part et d’autre peutêtre ?) En automne 1823, Karl, âgé alors de dix-sept ans, écrit cette lettre de raccommodement assez touchante et que nous croyons inédite, en tout cas peu connue. Elle est un joli épisode du drame :

« Mon cher père, tu peux être persuadé que la douleur que je t'ai causée me fait plus de mal qu’à toi-même. L’angoisse

m'a rendu sobre. Je ne comprends qu'à présent ce que j'ai fait. Mais s’il me fallait penser que tu crois que j'ai fait cela avec intention, je serais inconsolable. C'était dans l'ivresse. Si tu me pardonnes, je te promets de ne plus boire une goutte de vin, pour ne pas venir encore dans un tel état. Mais que tu puisses avoir une pareille idée de moi m'afflige

. extrêmement. Quel homme serais-je si je pouvais avoir la moindre intention de te faire de la peine ? Pardonne-moi pour cette fois (etc., etc.). Pardonne-moi encore, je t’en prie. » :

\Ÿ Onse représente les scènes, les souvenirs que Beethoven retrouvait soudain, des effets de l'ivresse dans la maïson . paternelle. Est-ce que cette frasque est .un avertissement pour l’avenir ?... L’émotion dans le pardon accordé. Eflet curieux ou enchaînement d'idées, quelques répliques plus loin, le jeune garçon écrit :

— Ilfaut bien le chercher, le tombeau de Mozart (sans doute ‘laissé à l’abandon). |

En enfant élevé dans la ville essentiellement musicale et théâtrale de Vienne, il tient à apporter à Beethoven une foule de petites nouvelles dont il entend parler au « Gymnase ». Mais ces nouvelles sont les unes assez oiseuses, les autres peu faites pour l’égayer ou lui plaire.

En celle-ci faut-il voir encore un de ces obscurs avantcoureurs qui déposent dans l'esprit une hantise d’abord légère et reviennent avec force à l’heure fatale. ?

— L'acteur Küstner s’est suicidé.

— Parce qu’un engagement au Burg Theater ne s’est pas fait.

— Ici (à Vienne) le suicide n’est pas si fréquent qu’à Paris. Au Palais-Royal, si on a perdu au jeu, on n’a qu’à monter un étage plus haut pour acheter un pistolet.

Il parle aussi d’un jeune homme qui vient de perdre au jeu l'argent qui lui était confié.

Quoi qu'il en soit, deux ans après, de singuliers rapprochements se feront dans notre esprit. En attendant, le caractère frivole, mais l'esprit assez éveillé, sinon toujours adroit, donne la note principale.

: Si

— J'ai rencontré Rossini. Il m'a salué très amicalement. Il désire te parler.

— Rossini est enrichi par ses opéras. Tu devrais, toi aussi, en écrire. (Dieux ! De combien de {w devrais Beethoven fut-1il persécuté par ses proches et ses amis !)

Conversations philosophiques parfois :

— Je voudrais avoir ton opinion sur ce qui se passe après la mort, les récompenses, le châtiment.

— Mais alors comment le juste est-il dédommagé ?

— Toi tu seras aussi ( « comme moi » évidemment) un juvenis jusqu'à ta soixantième année.

ILest incontestable que, malgré les événements tragiques, les heurts de caractère, les colères justifiées ou non de Beethoven, les bavardages insignifiants même de Karl, il apporte de la gaîté dans cet intérieur, du mouvement, du bon vouloir. On le verra fréquemment essayer de se rendre utile en apportant des renseignements pratiques (une machine acoustique permettant d'écouter de côté ou directement ; « elle se fait ronde, ovale ; il s’en fabrique de différentes formes. »). [l interviendra souvent dans les orages innombrables qu'occasionnent les cuisinières chez ce terrible vieux garçon d'oncle ; nous en verrons des exemples burlesques ou navrants, selon qu’il vous semblera. Enfin il ne manque pas, lorsqu'il pense que cela plaira à Beethoven, de déblatérer contre l’autre oncle, le fameux Johann, « le Frère » et il ne manquera point de causticité ni de sens caricatural.

En somme, un raté futur peut-être, mais un esprit assez ouvert. Un jour il s’occupera de prosodie avec le musicien et ne parlera pas bêtement de la différence d’accentuation entre la prose et les vers. Un autre jour il formulera des opinions politiques « raisonnables ». XX.

— Le vieux Jahn (célèbre spécialiste en matière d’éducation gymnastique) vient d’être arrêté.

— Mais ces Jahn et toute leur couvée sont dangereux

“pour tout État. (Comme l’on ne voit pas de réplique qui

laisse supposer un avis de Beethoven, nous ne saurions con-

clure de cette petite conversation, ainsi que M. d’Indy, que le puissant esprit n’était point le « révolutionnaire » de quelques écrivains).

Autres échantillons d'informations au jour le jour, entremêlées de puérilités, çà et là dans les cahiers :

— Toute la ville sait que tu as reçu un piano Broadwood.

— Moschelès a joué ta Fantaisie pour attirer l’attention du public sur les sons de cet instrument. (Ceci le 15 du mois de décembre 1823, anniversaire de Beethoven et occasion de protestations d'affection et de reconnaissance. « Mais je ne sais pas, dit-il, si c’est le 15 ou le 17, parce qu'on ne peut se fier au document de baptême ».)

— On dit que Chérubini est devenu fou (!) parce que l'opéra d’un autre (?) a été préféré au sien.

— Mais à présent il n’est plus fou.» Puis, diversion :

— Tu ne te rases pas bien.

— J'ai, comme tu sais, une disposition naturelle pour le génie ; il m'est donc très facile d'entretenir des conversations intéressantes. (Suit une anecdote d’une parfaite platitude.)

— J'ai lu un article dans un journal musical où l’auteur te compare au mont Blanc, et lui-même à une petite colline ; toi à une cathédrale immense et lui à une modeste église de village.

— Le copiste (Schlemmer, que nous allons bientôt revoir) dit qu'il peut recopier trente feuilles de Rossini par jour, et de toi seulement six. (Ce qui ne surprendra nullement ceux qui ont vu un manuscrit de Beethoven.)

Mais nous pouvons laisser de côté ces bavardages sans fin. Is auront suffi à dessiner le caractère point haïssable, mais sans profondeur et sans discernement, de l’adolescent. Nous touchons (en 1824) aux événements graves qui causeront l'effondrement du rêve paternel de Beethoven. Les rapports vont bientôt prendre le ton de la réprobation de la part du tuteur, de l'indocilité, presque de la rébellion de celle du pupille. L'occasion : le trop d’attachement de Karl à un de ses camarades, nommé Niemetz. C'est Beethoven lui-même qui écrit, cette fois, pour donner plus de poids à la semonce.

né

« Je suis mécontent du choix de ce tien ami. La pauvreté, c'est vrai, mérite de la sympathie, mais pas sans exceptions. Je ne voudrais pas lui faire tort, maïs c’est pour moi un hôte fastidieux. Il manque absolument aux convenances que doit observer tout jeune homme et homme bien élevé. En outre j'ai déjà pensé qu'il est plutôt d’accord avec la ménagère qu'avec moi. Enfin j'aime le calme ; la chambre est trop étroite pour plusieurs. Je suis constamment occupé et lui ne m'inspire aucun intérêt. Tu as encore un caractère bien faible. »

Karl réplique :

— On connaît quelqu'un quand on a étudié quatre ans avec lui! Nous nous ressemblons de caractère et d’inclinations. S’il ne te plaît pas, tu es libre de le renvoyer, mais il n’a pas mérité ce que tu dis de lui !

B. — Je le trouve incivil et vulgaire. Ce ne sont pas des amis pour toi.

K.— Je ne changerai pas d'ami ! Alors ce serait le signe de cette faiblesse de caractère que tu me reproches à tort... Parmi tous les élèves de Blôchlinger, il est le seul qui m'ait adouci la tristesse du pensionnat. Je lui dois de la gratitude.

B. — Tu es encore incapable de discerner.

K. — C’est inutile de discuter sur un caractère. Je ne changerai pas de conviction jusqu’à ce que je me croie moimême un mauvais sujet.

N'est-il pas remarquable, en dehors du tour même de cette querelle, qu'elle soit écrite tout au long par les personnages, au lieu que nous ayons à deviner les paroles du grand sourd ? C’est tout à fait exceptionnel dans les cahiers. C’est, semblerait-il, la situation bien connue de ces adversaires intimes qui sentent leurs rancunes trop vives pour se parler, comme redoutant les éclats de leur voix, et se renvoient des écrits autant par colère que par un reste de ménagements. Mais ici, c'est l'exception qui donne la physionomie de la scène.

Le douloureux débat recommença quelques pages plus loin, toujours à propos de cet ami Niemetz. Mais cette fois sur un ton un peu moins respectueux de la part de Karl :

« Beethoven n'était pas forcé dé le recevoir, après tout. Il devait le renvoyér tout de suite. Quant à son ami, il est . trop fier pour mendier d’être reçu... », etc.

Puis, y a-t-il eu apaisement ? Est-ce une allusion à un raccommodement antérieur ? Aux psychologues de s'exercer sur cette réplique qui suit un peu plus loin l'orage et qui, de toute façon montre la tendresse de Beethoven pendant, ou après les plus rudes moments :

— Tu m'as embrassé près de la fenêtre. J'ai bien vu aussi que tu regardais à la fenêtre quand je suis sorti.

Karl a même de bons mouvements au milieu de tous ces tiraillements. Au cours d’une conversation sur le choix d'une : carrière, il déclare :

— Je voudrais n'être pas dispensé de ta tutelle tant que tu vivras.

Mais il est visible qu’il a vivement déçu Beethoven dans ses rêves de le voir continuer glorieusement le nom. Nous en trouvons le témoignage dans cet entretien. Karl compare les professions du professeur, du commerçant « qui se fait sa position lui-même », du banquier, du négociant en gros, etc. Puis il lâche un secret plus ou moins adroitement amené. Il voudrait « faire le commerce des objets d'art à Londres ».

— J'ai dit à Schlesinger (l'éditeur) que tu avais pour cette idée, que « le frère » t'avait déjà soumise, une telle aversion que l’on n'avait plus osé t'en parler. Schlesinger a répondu : « Si pourtant votre oncle donnait son consentement et si vous étiez disposé à faire cela, je serais charmé de vous conduire à Paris où vous trouveriez les relations nécessaires. Vous vous établiriez bientôt ; une petite somme suffirait.

[— ..... 1] (Karl bat en retraite :)

— Je te dis cela pour montrer combien on s'intéresse à moi par amour pour toi. Pourtant je pourrais bien faire concurrence à Schlesinger (!) Qu'est-ce que cela lui fait ? Il est riche à plus d’un million.

LR

— Pour tout autre ce serait peut-être difficile, mais avec ton nom je réussirais. [Tout à fait la chose à dire !]

[— Reproches d’une autre nature, fréquentation de brasseries sans doute.]

— Je ne suis pas un petit enfant que tu puisses tromper avec de pareils Nothlage. Personne ne peut dire qu’on m'ait jamais vu là, car je n’y ai jamais été qu'avec toi-même.

Autre proposition tout aussi agréable au maître que la précédente : |

— Pour éditer tes œuvres, il vaudrait mieux que ce soit quelqu'un de la famille, car il n’est pas juste que les autres gagnent tant avec tes ouvrages. [Faut-il penser que Karl, à ce sujet, se fait un peu l’écho ou le porte-parole du « Frère », commerçant dans l’âme, rien que commerçant, et qui est si souvent revenu à la charge sur cette question d'édition des œuvres fraternelles ?]

Vers la fin de juin 1825 la crise s’aggravait. Beethoven avait résolu de loger son neveu hors de chez lui. On imagine combien cette décision avait dû le faire souffrir, et Karl luimême ne l'avait pas accueillie avec joie :

— Je ne comprends pas pourquoi je ne puis pas rester chez toi. Ce serait cependant meilleur. Ce qui est arrivé n'arriverait plus à présent. Tout reste en secret et je reprendrais ce que j'ai négligé. Ma situation actuelle te donne du souci, mais ce n'est pas nécessaire. Même si Eskelès (banquier chez qui Karl fit un court stage) est occupé, il fait attention : à moi, il lit avec moi, éclaircit mes doutes et je suis toujours rentré à temps à la maison, s’il n'y a pas des courses inattendues et forcées, comme l’autre jour. Je me prépare pour l'hiver et je passerai les vacances chez toi.

Beethoven demeura ferme, à la romaine, et le copiste Schlemmer fut payé pour fournir à Karl le logement et la pension. Cela n’empêchait pas ce dernier de venir fréquemment donner des nouvelles de ses progrès. « J'aime mieux que tu t’informes toi-même, puisque les professeurs savent chaque jour si je ne viens pas, les noms étant notés », — ou apporter quelqu'un de ses habituels papotages : « Le dompteur Van Aken a failli être mangé par ses lions. » (11 existe une gravure du terips qui représente ce fameux dompteur assis sur un tigre; il ressemble, mais vaguement, à Beethoven.) — Ou enfin se disculper en présence de Schlemmer d’avoir découché de chez le logeur, qui l’atteste en ces termes :

— Je peux vous assurer sur mon honneur qu’il n’a jamais

découché et que son chapeau de paille est toujours là (?) et qu’il va au lit de très bonne heure. Et il ne peut pas se livrer au jeu parce qu'il est toujours soit à la maison, soit à l'École. Depuis qu'il est à la maison il s’est amélioré. Ila dit aujourd’hui qu'il n’était pas content de son corépétiteur.

Sur la qualité et la sincérité de ce certificat, nous pouvons avoir des doutes, car Schlemmer paraît vouloir trop prouver ; ces doutes d’ailleurs ne seront que trop justifiés par la catastrophe qui est à présent toute proche. Comme bien souvent, elle est précédée d’un temps d’accalmie et de fraîcheur. Nous relevons encore quelques paroles gentilles, au cours des entretiens de l'été.

— Cortez était un des plus grands hommes qui furent et seront, et il avait comme toi des ennemis. {Suit une phrase même assez délicate sur la grandeur et l’infortune de son oncle.] « Tout sort de toi-même, tandis que les autres compositeurs, même de génie, entendent et se souviennent toujours un peu des autres. »

D'autres idées un peu moins heureuses, mais bien intentionnées pour flatter l'oncle en dénigrant un peu son critique acharné. le pourtant génial Weber.

— Ïi a commencé trop tard... Mylord (Mylord Falstaff, le violoniste Schuppanzig) se souvient qu'il a été naguère appelé à Breslau comme Kappelmeister. Alors on s’étonnait qu’un homme sans talent musical eût été appelé à une aussi haute situation. Mylord le croyait aussi stupide. Plus tard c’est seulement à Prague qu'il commença à étudier. Il avait l’avantage d’être en relations avec des poètes et des savants qui lui ont appris à penser. Il pensait bien, mais le génie.

— Un sujet comme celui du Freischiütz ne peut pas être gàté par un compositeur médiocre. | Serin !]

Passons des pages.

Une conversation a lieu en ce moment entre Beethoven et son confident Carl Holz sur divers sujets. Elle est interrompue et soudain... (page 31 du cahier 52, août 1826) quelqu'un est venu, bouleversé...

Hozz. — Je vais aller à la police.

— Il doit cependant être cherché de chez nous. (Sens littéral. Holz veut sans doute dire qu'il vaut mieux épargner à Beethoven la visite que la police ne manquerait pas de faire chez lui.)

Horz. — Faut-il faire venir Schlemmer ? [Il y va.]

Schlemmer arrive :

— En bref l'affaire (écrit-il dans son charabia, sous les yeux de Beethoven haletant), parce que je sais déjà que vous êtes au courant par M. Holz. J'appris aujourd'hui que M. votre neveu voulait se tirer un coup de bistole (sic!) au plus tard jusqu’à dimanche prochain {!) et la seule chose que j'avais pu savoir, c’est que c'était à cause de dettes ; mais je crois que ce n'est vrai qu’en partie. Il confesse aussi que c'est à cause de ses péchés d’autrefois. J'ai cherché s'il y avait des préparatifs, mais j'ai trouvé dans son armoire un bistole chargé, puis de la poudre et du plomb. Je vous avertis (il est bien temps !) parce que vous êtes son père. Le bistole est entre mes mains.

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