PAS
— Haydn aussi est allé à Londres, dans sa cinquantième année, et il n'était pas aussi célèbre que toi.
Après ces dernières effusions affectueuses, derniers froissements. Karl, d’après ses censeurs eux-mêmes, « fera un bon soldat ». Beethoven est déchargé de sa tutelle par Breuning. « La vie d’un artiste n’était pas compatible avec celle d’un tuteur. » Cette situation semble avoir émancipé moralement Karl vis-à-vis de son oncle. I1se montre beaucoup plus ombrageux et sensible quant au trop libre parler sur sa mère. La chose vaut d'être citée.
— Je ne veux plus rien entendre de mauvais sur elle ! Je n'ai pas à la juger. Je suis encore pour quelque temps ici ; je veux lui adoucir une partie de ce qu'elle a souffert pour moi. On ne peut parler d’une mauvaise influence : le temps a été trop court (où je suis resté avec elle). En aucun sens, je ne me montrerai pas plus froid que je n’ai été jusqu'ici envers elle. Qu'on en fasse ce qu'on veut !
Cette vive réponse est interrompue par une petite digression sur une affaire de ménage, un achat de riz ; puis elle reprend.
— Mais ilest tout naturel qu’elle se soucie de moi ! Quant à mon séjour chez elle, fais donc ce que tu peux pour que je puisse m'en aller vite. Il va sans dire que cela ne nous empêchera pas de nous voir aussi souvent que tu veux.
Beethoven en revenait néanmoins d’autre fois sur ses reproches. Karl (on pourrait presque dire : patiemment) se disculpait quant à son sérieux, son application, sa conduite,
bien d’autres choses. « Il en avait lui-même gros sur le cœur. » Et l'instant d’après, il daubait sur le Frère; racontait des futilités, une histoire d’assassinat, l’arrestation d’une bande de voleurs; donnait des détails sur la mort de Weber « que son Oberon avait épuisé », sur son voyage à Londres «où il avait paru, d’après le sérieux de son visage, avoir plus de réflexion que de génie ». Enfin ce racontar d’une parfaite puérilité, mais amusant tout de même :
— Au restaurant du Sauvage les garçons te croient baron. L'un disait à son camarade l’autre jour : « Vite, des assiettes pour le baron Beethoven ! »
Et maintenant nous pouvons laisser le pauvre garçon, à tout prendre, suivre sa destinée qui sera sans gloire. Un orphelin, dans un milieu douteux, puis entre des mains sublimes, mais rudes et maladroites par trop d'amour, de caractère gentil, maïs faible, aurait pu faire pis encore, tout porteur qu'il était d’un des plus grands noms (dont il ne méconnaissait point la valeur). On pourra, comme les familiers ne s’en privèrent point, lui faire grief de n’avoir pas assisté aux derniers moments d’un père adoptif (malgré les avertissements peut-être tardifs, la longueur ou la lenteur de communications, l’imprévu même de la mort). Mais il était venu peu de temps avant cette mort. Il prenait plaisir à faire savoir que le colonel de Stuttenheïm l'avait reçu avec bienveillance, qu’il lui avait donné sa parole d'honneur qu'il n'avait pas de liaison amoureuse et qu'il avait alors reçu un certificat. Avec un entrain juvénile, il donnait toute sorte de détails sur son entrée au régiment. Beethoven avait tout pardonné. Schindler lui-même, brave homme au fond, malgré ses solennités, ses moralités, ses consequenter, conseilseillait ainsi son maître en train de faire son testament.
— À mon avis, vous pouvez instituer Karl votre légataire universel. Son bon oncle ne pourra pas lui donner une meilleure preuve d'affection... Il faut faire cela très clairement et, distinctement, sans cela il serait inutile de tester.
— Ilest nécessaire de faire des codicilles. (Ne fût-ce que pour ne pas oublier les fidèles amis.) Napoléon en a ajouté sept à son testament. — Ne savez-vous pas que parmi vos manuscrits il y a une grande valeur qui se réalisera ?
—( (Plaudite amici, finit est comædia », aurait dit Beethoven près de sa fin, d’après une légende que seul confirme un bien douteux récit du pédant Schindler.)
Mais une autre légende doit être définitivement biffée, et qu'il est souverainement injuste de continuer à faire peser sur Karl. Si on ne lui doit pas l’honneur d'une apologie, il ne méritait pas non plus l’indignité du plus tristement fameux propos qu’on lui a toujours attribué.
On nous pardonriera de ne pas avoir placé dans l’ordre, afin de lui donner plus SE relief, cette justice que l'on doit à tout accusé.
C'est au cours de cette conversation relatée plus haut, si pleine d’amertumes et de charges sans pitié où, entre autres, Holz assimilait le jeune étourdi au sombre héros des Brigands, et après qu'était contredit le témoignage en sa faveur du « corépétiteur » Klaps.
Horz. — La défense de Karl devant le tribunal a été la plus étrange et la plus ridicule du monde qui aït été jamais entendue dans un procès criminel : « Je suis, a-t-il dit, devenu plus méchant parce que mon oncle voulait me voir meilleur.» Voilà le résultat !
Pour le coup l’indignation de Beethoven va si loin, et il est tellement affligé d’une pareille noirceur, que non, décidément, il ne peut y croire !
Alors Holz recule, devant l'effet de ces paroles, et — rappelons-nous que cet entretien a lieu environ un mois après le procès — voici cette reculade. Comment aucun biographe n'en a-t-il fait mention, n’en a-t-il tenu compte ?