‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 6 sur 32 · LE FRÈRE JOHANN · texte numérisé non relu

LE FRÈRE JOHANN

Il aurait fallu que Beethoven poussât le sublime jusqu’à

. l'absurde pour chérir un frère comme Johann. Nous ne

saurions nous étonner de ses bourrades contre le personnage et nous trouvons même qu'il a manifesté au plus haut degré cet esprit de famille qui l’anima envers son frère Kaspar Anton Karl défunt et son neveu adopté comme un fils, en le supportant jusqu'à la fin.

Mélange de Monsieur Homais, d'Harpagon et de Sganarelle, Johann van Beethoven ne comprend rien à son frère. Il lui donne des conseils, généralement stupides et parfois intéressés. Se doute-t-il seulement de ce qu'est le génie de Ludwig ? Le trait est connu et nous le rappelons simplement, de la carte de visite qu’il envoya un jour de l’an au maître : « Johann v. Beethoven, propriétaire foncier », et qui lui valut cette réponse : «L. Van Beethoven, propriétaire d’un cerveau.» Il a toute la mentalité du pharmacien enrichi qu'il était, enrichi grâce à la guerre, et aux dépens de ses compatriotes, en outre. Fier de son bien, de son équipage voyant qui fait l’amusement des Viennois, il vit petitement dans sa villa de Gneixendorf, où il cherche avec persévérance à attirer son frère, et point par pure tendresse. Lorsqu'il vient lui rendre visite, c'est presque toujours pour une gaffe, une indiscrétion, une question d'intérêt, ou quelqu'une de ces remarques qui ont, de la part de certains parents, la vertu de

nous plonger, après leur sortie, pour des heures dans le

désespoir. Il se rebiffe contre l'autorité de Beethoven au lieu de s’incliner devant son génie. « Je n’ai pas besoin de toi, écrit-il. La féodalité a été abolie depuis longtemps ! » Mais comment comprendrait-il la supériorité de son frère, le grotesque qui ose écrire : « Ce ne serait pas difficile de diriger une symphonie, si j'avais appris. »

Une situation qui achève de peindre le caricatural

personnage, a du moins cet avantage de préserver Beethoven d’une intimité assidue vers laquelle sa très grande bonté l'aurait peut-être incliné. Johann a épousé une certaine Thérèse Obermayer, personne assez équivoque, doublée d’une fille antérieure au mariage, et qui ne vaut guère mieux qu’elle. Elles ne peuvent supporter le grand beau-frère, qui les traite d’ailleurs sans aménité (voir la correspondance où il est question de la « souillon » et de la « bâtarde »).

Les cahiers de conversation conservent des témoignages de ces bonnes relations familiales. C’est Schindler qui affirme à Beethoven qu'elle n'avait pas voulu le recevoir lors d’une visite à Johann malade. On l'avait vu devant la maison.

— Il faut le laisser tirer la sonnette, disait-elle.

Le neveu Karl ne se privait pas de rapporter des ragots peu faits pour rapprocher ses deux oncles.

Il explique aïnsi l'indépendance de caractère de Mme Souillon :

— Elle a son argent à elle, sa dot (Karl emploie certainement un euphémisme), et elle dit qu’elle n’a pas besoin de l'argent de ton frère.

Quelques mois plus tard, commérage encore du neveu, dans une autre note.

— Le frère a été amélioré par sa maladie.

— Ilest content que la femme commence à vieillir. Personne ne courra plus après elle, et cela lui fait plaisir.

S’était-il tellement amélioré ? Dans un des cahiers de l'hiver, même année, Beethoven lui-même écrit, dans une conversation avec un visiteur non dénommé :

— Il a abandonné sa pharmacie et vit ici comme propriétaire. Je doute que pour lui-même il ait pris le meilleur parti.

L'harmonie est si touchante dans le ménage! Pendant la maladie dont il a été question, d’après un potin inscrit par Schindler :

— La femme et la fille sont d'accord. Je l’ai vue hier soir et j'ai dû me quereller avec la jeune. La garde-malade se plaignait…

Et par le neveu :

— Ilest mal soigné ; il a l’air d’un mort. La fille le soigne en détournant la tête. Je l'aurais battue.

Page 1