‹ Les années de captivité de BeethovenChapitre 8 sur 32 · ARE + A · texte numérisé non relu

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Parmi les familiers, officieux ou parasites de Beethoven, un des plus curieux sinon des plus recommandables, et certainement des plus amusants, est Carl Holz. Moitié fonctionnaire, moitié musicien, c'est une infatigable et inépuisable gazette. Il est incontestable qu'il divertissait le grand homme dans ses moments les plus moroses et qu’il s'employait à lui rendre service, quitte à profiter de lui, modérément d’ailleurs.

Schindler, qui le détestait comme un familier ennuyeux peut détester un familier amusant — Beethoven aimant mieux dîner avec l’un à la brasserie qu’avoir l’autre à sa table, on le voit par la correspondance, et cela se comprend assez — l’appelait le Méphisio du maître. Tous deux d’ailleurs avaient pour lui une affection dont on ne peut suspecter la sincérité ; mais leur façon de la manifester n'était pas la même, et celle de Schindler, plus grave et plus pieuse, était infiniment moins drôle. Mais penser que Beethoven s’en soit remis à Holz avec autant de docilité que Faust à son mauvais génie, pendant les plus magnifiques années de son génie à lui, et parmi les soucis les plus poignants, serait se méprendre à la fois sur le caractère du géant et sur l'influence de son escorte de naïns. Au reste, ces querelles et ces rivalités entre maître Blasius et maître Bridaine constituent un assez plaisant épisode, et assez naturel, de la tragi-comédie.

C’est en 1824 qu’un jour le violoniste Schuppanzig introduit Carl Holz, et dès l’abord la présentation est dans la note badine. Jouant sur le nom : « C’est, dit-il, mon élève, mon élève en bois (Holz). »

Pas si «en bois ». Du moins il aime la bonne chère et la bouteille, malgré leurs conséquences.

— Je donnerais mille années d’immortalité pour une bonne digestion », écrit-il un jour dans une conversation sur des questions de ménage. Il pousse la confidence jusqu’ à se plaindre de son âcreté de sang, de son eczéma (ce qui doit bien intéresser son maître).

— J'ai peur du mariage, dit-il encore, à cause de toutes les histoires que j'entends raconter des femmes.

Il en donne ailleurs une autre raison de nature plus élevée.

— J'aurais peur, si je me mariais, de ne pas pouvoir m'adonner à la musique autant qu'à présent.

— C'est l’unique chose qui me fasse plaisir et me paraisse avoir de la saveur dans la vie.

Pourtant, le bon apôtre qui craint tellement cet obstacle

aux pures jouissances de l’art, avoue à Beethoven, qui, :

ma foi, le laisse dire, qu’il a une certaine liaison,

— Elle est tout à fait Hatslich (femme d'intérieur); elle parle français, italien, anglais, elle est pianiste...

— Je lui ai dit qu’elle ne devait pas être jalouse de ma femme en chef... Beethoven !

__ Avec cela, il est fils et frère exemplaire. Il parle très fréquemment de sa mère et transmet de chez elle à Beethoven de bons renseignements ménagers. Il a un jour rapporté de la brasserie une friandise, un Krapfen quelconque, à sa sœur.

— Je lui ai dit que c'était le dernier que vous aviez laissé. Vous ne pouvez imaginer avec quelle vénération elle l'a mangé |!

Comme fonctionnaire il n’est pas d'une exactitude RAGE

— Mon service finit à quatre heures... Il est quatre heures et demie; il n’y a donc rien de pressé. (Ses fonctions en effet ne l’absorbent pas : « J'ai un travail facile, qui ne me prend qu'une heure. Maïs il faut bien que mon corps aille au bureau. » Du Courteline viennois.)

— Mais mon traitement ne suffit pas. Aussi je suis obligé de donner des leçons.

S'il n’a pas d’austérité puritaine, il n’a pas non plus d’hypocrisie. Dans un des moments les plus pathétiques du drame, le suicide de Karl, qu'il cherche (ce-jour là) assez généreusement à excuser :

. — Moi aussi, j'ai connu les mauvaises cosnpagnies et j' ai

-eu beaucoup. de peine à me tirer de la boue. Je désire que vous appreniez à me connaître. . | Tout cela n'est point d’un sot. s’ il Air sur son nom, ,

| c’est plus finement que le bon gros Schuppanzig. Ilimprovise RmDAUUnt des vers sur ce Holz, son bois «qui donne tour

-à tour de la fraicheur, des fruits, et de quoi se réchauffer ». - Enfin, et: surtout, il est extrêmement serviable et habile: à se rendre utile. Beethoven, de qui on connaît la terrible

écriture; l’apprécie comme calligraphe. En plus d’une page .. Holz a tracé en beaux caractères, pour l'édition des œuvres,

les titres et dédicaces des quatuors à Galitzin, de la « grande fugue, tantôt libre et tantôt recherchée », etc.

Telest, reconstitué par divers traits épars dans les Cahiers, le personnage, et comme il n’a guère déplu à Beethoven, nous ne saurions nous montrer, n'ayant pas les mêmes raisons que le bon Schindler, aussi sévère que celui-ci.

Dès les premières visites, précédé par le neveu Karl qui l’annonce de la sorte : « Holz est invité trois cent soixantecinq fois par an, et quand il ne l’est pas il s'invite lui-même », il cherche tout de suite à proposer des services, son entremise :

— J'ai entendu dire par des amis qu’on voudrait faire une édition complète de vos œuvres. » Tout cela au milieu de nouvelles de théâtre, d’anecdotes plus ou moins gaies.

— Kanne (un familier qui ne persévéra point et qu'il

-bêche) et le baron étaient voisins à la brasserie. Kanne ne

cessait d’éternuer. Le baron (probablement Pasqualati, le propriétaire de Beethoven), trop poli pour lui faire une obser-

ation, a dit simplement au kellner : «Portez donc mon

assiette à l’autre table. »

- Ilentre dans de longs détails sur la question des servantes, le cauchemar de Beethoven. En automne de 1825 il est déjà au courant des démêlés avec la trop fameuse. « Reine de la Nuit », la mère de Karl, et il conseille énergiquement, voire avec pas mal de liberté.

— Si vous continuez à la subventionner, il ne vous manquerait plus que de l’épouser. Est-ce que vous n'en faites pas déjà assez pour son fils ?

(Notons en passant ce trait, assez inédit, de la largesse de Beethoven envers la mégère.)

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