LE MÉCHANT MÉPHISTO FRET UT VASE
Exemple d’un diner au cabaret :
On commence par une kyrielle de plaisanteries sur l’appétit de Schuppanzig, qui riposte sur les passions amoureuses de Holz. La conversation devient risquée, au sujet d’un scandale dont les héros seraient le prieur d’un couvent de Cambrai et de l’archevêque lui-même, et que nous gazons, nous bornant à donner le ton.
Quelqu'un note pour Beethoven l'adresse de Schlesinger (que nous rencontrerons plus loin) «éditeur de musique du Roi, rue de Richelieu ». On cause d’autres éditeurs, par exemple Artaria. Puis Holz :
— Le Wiener Clavier Führer (le Maître de piano de Vienne) n'est bon qu’à faire des allumet (sic/).
Flatterie au maître.
— Qu'est-ce qui pourrait paraître douteux à un ver de terre si c'est un dieu qui dicte ?
Enfin la conversation bifurque sur la censure :
— Il faudra soumettre à la censure la dédicace à Galitzin. Sans cela on ne pourrait imprimer le titre. ;
Et prudemment, sur la politique, pour cause de voisinage trop attentif :
— Il n'y a pas une table jusque dans les brasseries de der: nier ordre, où l’on ne voie un de ces chiens d’espions de la police.
Et sur l'histoire contemporaine :
— Le roi de Bavière a fermé sa chapelle pour cause de ladrerie.
Nous n’avons plus maintenant qu’à suivre au jour le jour le « journal parlé » de Holz à Beethoven.
— C'est Czerny qui a publié le Maitre de piano viennoïs.
— Parmi les exemples il a inséré aussi des menuets de Beethoven. Entre autres celui du Septuor. Seulement il l’a transposé en G, et il a remplacé la seconde partie par une de son cru, puis il a intitulé cela : Minueito de Beethoven.
[— La surprise et l’indignation de l’auteur se devinent. Comment ! Czerny, son élève !]
— Vous pensez à Carl Czerny, mais le Wiener Clavier Führer est de Joseph.
l'honneur qu'il vous fait.
— Oui, c'est d’une assez forte impertinence de publier son propre barbouillage sous un nom aussi haut.
Autre conversation.
— Haydn, lorsqu'il faisait une soi-disant faute grammaticale, disait : «Cela vous plaît-il ainsi ? » On répondait : « Oh ! oui ! — Alors, laissons-le tel quel. »
— Avec Mozart ce n’est pas le même cas (?)
Courtisanerie ? Conviction musicale ? Mozart est expédié assez cavalièrement.
— Son génie à part, c'était un zéro.
— Haendel a une dignité qu'il n’atteint pourtant pas. (En tout cas il y a un brin de flatterie quand on se rappelle l'admiration de Beethoven pour Haendel ; mais nous devons tout de même approuver la suite.)
— Mozart n'atteint pas l'expression d’un de vos chefsd'œuvre.
— Si je voulais définir la différence entre la musique de Mozart et la vôtre, je dirais qu’un poète ne pourrait écrire qu'un texte sur la vôtre, tandis qu'il pourrait en écrire trois ou quatre sous un thème de Mozart.
Ce qui n'est pas déjà si mal jugé. Une autre fois Holz
déclarait que « la fugue de la Flûte enchantée était empruntée
à Haendel ». Il disait, avec plus de drôlerie que de générosité (on connaît la détresse du grand musicien), que Mozart aurait consenti à mettre en musique la Gazette de Vienne. (Mais la détresse de Beethoven, il est vrai, ne fut pas moindre. Laissons la comparaison. Ce sont deux puissants dieux.)
Les nouvelles qui le concernaient ne sentaient pas toujours l’authenticité. Le neveu Karl y apportait sa puérile contribution : «Les doigts de Mozart s'étaient tellement recourbés à force de jouer qu’il ne pouvait couper sa viande lui-même. » Que tout cela est mesquin !
‘La mort ra Mozart défrayait d’ailleurs, en PET Le conver ra sations de manière assez dramatique. Schindler lui-même, peu malveillant, inscrivait alors ce racontar : 4
— Salieri est très gravement malade. Il ne cesse de répéter qu'il est l’auteur de la mort de Mozart, qu'il lui a donné du . HBOISONT RAT
— Ce sera la vérité s'il veut l'avouer en confession (!)
Et comme il ne peut s'abstenir de moraliser :
— Ilest donc vrai que toute action trouve sa récompense.
Continuation du journal de Holz. L'éditeur Mathias. Artaria ayant annoncé sa visite.
— I] commence à s'établir. Il paie très bien et il vent se - faire connaitre en publiant de grandes œuvres. Je le connais. Si vous voulez, j'irai lui parler.
Il suggère ou défend des idées, des sujets.
— L'idée de Kuffer serait excellente : l’Incendie de Moscou !
— Gœthe devrait faire un texte. (Rien que cela.)
— Un Requiem devrait être tel qu'il fasse sortir le diable de l'enfer.
— Connaissez-vous celui de Cherubini ? Le Dona avec le récitatif est tout à fait nouveau et surprenant.
Holz dans les secrets de la politique impériale :
— L'empereur Joseph a interdit certains livres parce qu'il savait qu’on les lirait davantage.
Holz utile : « Pour conserver le tabac, il faut le mettre dans un pot de faïence avec une carotte coupée en quatre. » (Beethoven fumeur ? ou priseur ???)
Assez curieux détail d'exécution : « C’est beaucoup la faute de Clementi si aujourd'hui les /empi sont pris si vite. Remarque qui serait à vérifier : « Schlesinger (un violoniste . d'alors) a observé que les compositeurs de l’Allemagne du Nord, ne buvant que de la bière, manquent de feu» et le même Schlesinger citait le cas de Fesca et de Spohr, qui « gros buveurs de bière ne pouvaient avoir une idée ». .
Un jour d'été on commente encore le suicide de Karl. Cela met Schindler de mauvaise humeur: Il espère bien que UE lira cette ligne : |
. — Holz bavarde trop, moi je n’ai rien à y voir.
= . Le «Méphisto» n'est pas si mauvais psychologue pour son …. Faust :
— Vous voyez le monde trop bon. La propre clarté que
- vous projetez vous empêche de voir les taches noires autour
ver
de vous.
- Psychologie aussi des éditeurs, et des israélites, contre lesquels les conseillers cherchent souvent à exciter le compositeur. Schlesinger a annoncé sa visite (pas le violoniste défunt dont il vient d’être question, mais Maurice, l'éditeur)
et Holz engage Beethoven à ne rien lui promettre sans traité.
— J'ai toujours dit que « le juif » ne se traduit pas (comme une autre langue) par des mots, mais par des actions. (Nous) ferons, et avec assez de détail, la connaissance de celui-ci.)
Sur le commerce de la musique, et pas très fait pour récon-
forter Beethoven (1826 ou 1825, une date corrigée, mais
peut-être inexactement, sur la couverture du cahier).
— On n'achète que des variations ou des rondos : La Vio- Lette, La Rose, Le Myosotis, des titres comme ça!
Pour apaiser l'hostilité entre B. et Weber :
— Il n’a rien compris à vos Quatuors, entre autres l’adagio de celui en Es (le rot). Il le trouve trop long.
— Moi j'ai dit : Beethoven a l'imagination et le sentiment plus longs que tous ceux qui sont ici, et (jeu de mots qui ne vaut pas la réplique) depuis ce temps Linke et moi nous n’aimons plus Weber. On appelle son Euryanthe l« En-
nuyante ».
Rossini n’est pas mieux traité ; mais c’est de bonne guerre, car on est en pleine rivalité entre l'opéra italien et l'opéra allemand. Holz lui décoche ce trait :
— Rossini a entendu plus de musique (que tel ou tel compositeur italien), et c’est pour cela qu'il a le plus volé... Il est habile constructeur, mais il n’a pas d'idées. ( Holz entend certainement cela dans le sens du génie allemand.)
Le violoniste Rode qui eut une grande célébrité était, paraît-il, « un espion ».
- — Il s’en est fallu de peu qu'il fût envoyé en Sibérie avec le nez coupé et les oreilles fendues (!)
— Le bourgmestre de Berlin, qui est un grand ami de la musique, n’a pas pu inviter Rode parce qu'il savait que c'est un triste sire (ein Spitzbube).
Le neveu Karl interrompt assez niaisement les propos de Holz qui est en ce moment en verve, en apportant ce beau renseignement : « À Rome il y a un homme qui fait, par la force de la prière, voler les poulets rôtis sur les plats. »
Le facétieux Holz reprend ses propos et appréciations humoristiques. Il parodie les faux poètes lyriques.
A la place du cœur Kotzebue a la table de Pythagore (littéralement « le petit livret »).
— Kotzebue a osé écrire contre Gœthe, et dans un article, il donne « la preuve que M. de Gœæthe ne sait pas l’allemand ».
Beethoven, grand liseur et admirateur des poètes divins, ne peut que souscrire à cet autre jugement :
— Shakespeare est toujours le modèle éternel.
— À présent nous avons trop d’Arlequins en dehors du théâtre.
Spontini passe ce jour-là un mauvais quart d'heure.
— Il se tient, chez lui, derrière une porte vitrée, avec toutes ses décorations. Il a devant lui le plus beau papier à musique, et à côté une plume en or. Il la plonge dans son encrier.. et 1l la dépose de nouveau, parce qu'il n’a pas d'idée.
Quant à Hummel, « il joue très bien, mais il ne sait pas jouer le Beethoven ».
Le maître veut-il qu'on fasse son portrait ? Holz se fait l'intermédiaire de Daffinger qui voudrait bien l’entreprendre : « Non pas seulement à cause de votre célébrité, mais aussi à cause de la particularité de votre physionomie. »
Il se flatte aussi d’être allé chez Castelli, « d'entrer avec une mine mystérieuse » et d’avoir fait toutes sortes de grimaces pour placer un Quatuor de Beethoven.
— Il faut lui montrer qu'il est seulement un castello, mais pas une forteresse.
Ces plaisanteries indignent Schindler, qui inscrit plus tard une note acerbe,... ce qui semblerait indiquer que Beethoven a ri.
Les éditeurs Steiner et Tobias Haslinger ont chacun leur
paquet. Le premier « a l’air d’un pilier de brasserie», le second « plutôt d’un garçon de restaurant ».
Détail sur les droits d'auteur à l’époque.
— Dans l'Allgemeine Zeitung on lit deux lettres du Kappelmeister Weber se plaignant auprès de Castilblas (sic /) (x) qu'on ait exécuté son Freischütz sans lui payer d’honoraires.
— À cela « Castilblas » répond que votre Fidelio serait exécuté de même.
L'abbé Stadler a pris la défense de Beethoven mais «il est tellement heureux que cette défense vous ait plu qu'il le raconte partout ». Stadler, après avoir vivement attaqué Beethoven, pour lui trop innovateur, était devenu, son défenseur.
(A ce propos il est très intéressant, et peut-être, les biographes de Beethoven ne l’ont-ils pas fait ressortir, Beethoven était extrêmement sévère au sujet des rapports entre artiste et critique. Un bien curieux passage des Cahiers de conversation (année 1824) reçoit de sa propre main quelques lignes, une de ces sortes de brouillons ou d’esquisses qu'il jetait à côté d’une idée musicale ou d’un renseignement personnel lorsqu'une négociation difficile ou la défense de sa dignité blessée lui tenaient à cœur. L’écrit indique assez par lui-même qu'on avait insinué qu’il avait eu avec un critique des relations directes.
« Cette méchanceté, marque-t-il, de penser que moi, j'aie pu faire une pareille chose, me cause un grand ennui... Je suis à peine capable d'envoyer quelques mots. (Sans aucun doute en réponse à quelque demande de renseignement sur une de ses œuvres annoncées ou en train.) Aucun critique ne peut se vanter d'avoir reçu aucune lettre de moi!»
Le bon Schindler le console comme il peut, et cette fois sans maladresse.
— Ne craignez rien. Votre honneur n’est point touché. Personne n’osera prétendre que vous avez pris une part directe à cette affaire.
Nous reprenons la gazette, les commissions de la part des
(1) Le critique musical Castil-Blase.
éditeurs — ou pour eux — et les propos plus ou moins humoristiques.
Holz discute des transactions projetées avec Artaria pour des Quatuors, avec Schlesinger, etc. Au sujet d’un de ces marchés :
— J'ai répondu : «Beethoven n’en a plus besoin. Il a assez longtemps méprisé l’argent et écrit seulement pour l'honneur. Maintenant, il faut que son honneur l’aide à gagner de l'argent.»
Il rapporte que le « vieux Tobias » (Haslinger) s’est extasié sur la grandeur d'âme de Beethoven qui « ne se prêterait . jamais à corriger les Quatuors déjà gravés ». La question est d’ailleurs assez longue et assez confuse sur cette question de la correction ou du remaniement (nachdrück) pour, vraisemblablement, des éditions ultérieures. Au surplus ce passage se contredit avec un autre d'un précédent cahier où il conseille à Beethoven de faire une nouvelle édition détournée sous prétexte de redivirt. Il est probable que le maître n’a pas voulu se prêter à la volte-face. Mais il faut ajouter, pour expliquer le zèle et le conseil de Holz, qu'à ce moment les éditeurs pirataient les auteurs et se pirataient mutuellement. Schindler se mêle à la discussion et, naturellement, vitupère : Carl Holz, reproche à Beethoven de ne pas avoir suivi ses conseils dans l'affaire des Quatuors à Galitzin. La rivalité s’accentue de cahier en cahier. |
Ce n’est sans doute pas sans raison que Holz apporte cette nouvelle, qui pourrait encourager le maître à tirer ES profit, enfin, de l’ « honneur » qu'il a conquis :
— Maurice Schlesinger a acheté la partition d’ Oberôh