‹ Les années de gaietéChapitre 40 sur 60 · A M. H. B..., NATURALISTE · texte numérisé non relu

A M. H. B..., NATURALISTE

Laissez-moi, mon cher ami, vous dédier cette petite étude, dont la frivolité n'est qu'apparente et qui se rattache indirectement à vos travaux. Un matin de cet été, vous me montriez dans les champs mille réseaux diamantés, au centre desquels se tenaient, bigarrées et agiies, de gracieuses araignées épiant les mouches. Mes araignées, à moi, n'habitent pas les champs, ou, du moins, elles les ont quittés pour venir suspendre leurs toiles, encore plus brillantes, au plafond d'or des salles de bal et des salles de concert. Charmantes et dangereuses, vous les reconnaîtrez facilement à leur prestesse, à leurs ruses, à leur persévérance — et à leur cruauté! L'espèce dont il est ques-

tion ici portait hier le nom de masardines; comment

les appellera-t-on demain? Voulez-vous être leur

parrain, mon ami? Dans ce cas, ouvrez vos livres

de science et votre drageoir, et songez que votre

réponse est attendue avec impatience de Paris tout entier.

Une chambre de la rue Pigale, au deuxième étage au-dessus de l'entresol. Deux jeunes femmes, Olympe et Anna, s'habillent pour sortir. Il est neuf heures du soir.

olympe. — As-tu fini?

ANNA. — Quoi?

olympe. — Eh bien! de t' allonger les yeux.

anna, au miroir. — Je ne m'allonge pas les yeux, je me fais un signe.

olympe. — Dépêche-toi donc.

anna, se retournant. — C'est fait. Tiens! tu as changé les brides de ton chapeau? Je n'aime pas beaucoup cette couleur-là. C'est cerise.

olympe. — Non, c'est ponceau. Pleut-il?

anna. — Du tout. (Elle se gante.)

olympe. — Tant pis! j'ai eu tort de mettre des bottines neuves; j'aurais dû les garder pour la prochaine averse.

anna. — Mon gant déchiré! Cristi! cristi! (Elle frappe du pied.)

olympe. — Pourquoi les prends-tu à quarante sous? Il faut mettre trois francs cinquante pour avoir quelque chose de bon.

anna. — Ta boîte à ouvrage, où est-elle?

olympe. — Sur le guéridon. Moi, je suis prête. Le régisseur peut frapper les trois coups. Une! deux! trois! Oh! être actrice! — A propos...

anna. — Ta soie casse.

olympe. — Yois-tu toujours Alphonse?

anna. — Alphonse? — La, ça ira comme cela ce soir; c'est assez bon pour une reprise. — C'est toute une histoire, ma chatte. D'abord, Alphonse est mort.

olympe. — Pas possible !

anna. — Aussi vrai que je mets ce gant. Il paraît qu'il jouait à la Bourse et qu'il a perdu tout ce qu'il avait, et même...

olympe. — Oui.

anna. — Alors, il s'est coupé la gorge, après avoir laissé un petit papier écrit sur sa table. J'ai encore son cache-nez ici.

olympe. — Il était bien drôle, tout de même.

anna. — Tu trouves? Je ne lui voyais rien de si étonnant. Toujours des calembours!... Et puis comme il s'habillait!

olympe. — Oh! pour cela, c'est vrai. Des cra-

vates vertes, des chapeaux hérissés ! — Nous partons?

anna. — Partons. Le petit chien?...

olympe. — Je l'ai enfermé dans le cabinet de toilette.

A l'hôtel des Concerts de Paris, rue Basse-du-Rempart. La foule commence à arriver. De chaque coupé noir jaillissent, comme d'une boîte à surprise, deux ou trois femmes qui, à peine sur le trottoir, développent autour d'elles des mondes de jupons. Elles entrent par douzaines, par vingtaines, et gravissent l'escalier à double rampe qui mène aux salons. Là, elles se répandent et s'éparpillent, bruyantes, exagérées de couleurs et d'odeurs. On les suit, on se retourne ; les unes rient à belles dents; quelques autres affectent l'indifférence et même la fierté. Olympe et Anna paraissent.

anna. — Je t'assure que c'est lui; je l'ai bien reconnu.

olympe. — Ce petit avec qui nous venons de nous croiser à la porte et qui ne nous a pas fait ses excuses?

anna. — Oui.

olympe. — T'a-t-il vue?

anna. — Je ne sais pas; ma voilette était baissée. Cela m'a fait quelque chose...

olympe. — Il va t'accoster tout à l'heure.

anna. — Oh! non. Je l'ai si mal quitté, il y a trois ans.

olympe. — Raison de plus.

Joséphine, grande et brune. — Bonsoir, mes deux biches. Vous ne savez pas; je reviens des bains de mer. Quatre toilettes par jour! J'ai eu bien des aria avec la douane à cause de mes malles, allez. C'est égal, je ne comprends pas comment on peut rester à Paris dans la belle saison. Qu'est-ce que vous avez fait, vous autres? qu'y a-t-il de nouveau? Je suis entrée ici par hasard; si Raoul le savait, ce seraient des scènes...

anna. — C'est avec Raoul que tu as été aux eaux?

Joséphine. — Non, avec Edouard. Il m'a présentée au prince de je ne sais plus quoi, un vieux qui ne parle pas deux mots de parisien, et qui m'a passé au doigt, le premier jour, cette bague en brillants. Voyez.

olympe. — Oui, c'est gentil.

Joséphine. — Merci! gentil? On t'en donnera, du gentil comme cela, ma belle biche. Va voir si cela se ramasse au Château des Fleurs.

olympe, piquée. — ! mon Dieu! cela ne vauts pas pourtant les diamants de Nelly.

Joséphine. — Tu crois, ma pervenche? Cela ne vaut peut-être pas mieux non plus que ta broche?

Je vois avec plaisir que tu t'y connais. Ce que c'est que l'habitude de porter ces bibelots, pourtant! Si j'étais loi, je demanderais une place de vérificateur à la Monnaie. Adieu, mes anges. Bonjour à Nelly. (Elle s'éloigne.)

Sur la terrasse. Madeleine et Rachel, les deux sœurs. Elles sortent du fumoir.

anna. — Que cette femme est commune !

madeleine. — Un mobilier de soixante mille francs? à elle?

rachel. — C'est Berthe qui me l'a dit.

madeleine. — Et tu donnes là-dedans? Allons donc ! les Lanciers!

rachel. — Elle vient ici tous les soirs avec sa bonne.

madeleine. — Un joli genre ! Pourquoi n'amènet-elle pas aussi son porteur d'eau et son charbonnier?

Dans les salons de jeux. On entoure un jeune homme qui s'apprête à lancer la toupie hollandaise; une femme aux anglaises blondes lui heurte le bras, par mégarde ou avec intention?

le joueur, se retournant. — Madame, si je perds, cela aura été un peu de votre faute...

la dame aux anglaises. — Oh! mille pardons, monsieur; c'est mon amie qui m'a poussée.

le joueur. — ... Et, dans ce cas, c'est à vous que je demanderai une revanche.

la dame aux anglaises. — Vous serez dans votre droit, monsieur.

l'amie, bas. — Eh bien, tu as de l'aplomb, ma chère.

la dame aux anglaises, de même. — Tais-toi donc, et vois le beau linge !

le joueur. — Madame,J'ai perdu.

la dame aux anglaises. — Il fait bien chaud dans ce petit salon...

le joueur, offrant son bras. — Voulez-vous que nous nous promenions? (En sortant, ils rencontrent un monsieur en gilet de velours qui se met à Hre.)

le monsieur en gilet de velours. — Tiens! Xaier qui vient d'être levé par Henriette!

ins le salon du billard chinois. Une brune de dix-huit ans, Clotilde, se penche sur l'étalage des lots.

lî|

clotilde, très-haut et regardant de tous côtés. — 1! comme cyes deux porcelaines feraient bien sur ùjÏDn étagère!

un anglais, Rapprochant. — Yes.

clotilde, souriant. — C'est du Japon, n'est-ce pas, monsieur?

l'anglais. — No.

clotilde. — J'aurais cru...

le marchand, attentif à ce colloque. — Regardez, madame; c'est un très-joli travail, pas commun du tout; vous pouvez examiner. (Il lui met les deux porcelaines dans la main.)

clotilde, les passant à l'Anglais. — Voyez donc, en effet, milord.

l'anglais. — Yes; ce être vilain.

clotilde. — Mais non, il y a des moutons dessus. (Au marchand.) Combien vendez-vous cela?

l'anglais. — Inioutile.

le marchand. — Dix francs les deux; vous ne trouverez pas les pareils dans tout Paris.

l'anglais. — Oh! (Il replace les porcelaine à Vétalage, comme si elles lui brûlaient les mains.

le marchand. — Allons, pour vous, ce sera hu: cinquante.

l'anglais. — No.

clotilde, au marchand. — Enveloppez-les-mo (Elle tire son porte-monnaie et cherche à l'ouvrii y mais les fermoirs résistent.) Aidez-moi, milord, je vou. prie...

l'anglais. — Oh! je ne saouffrirai pas. Je payei

la petite bêtise pour l'étagère de vô. (Au marchand.) Tenez.

le marchand. — C'est encore trois francs cinquante, monsieur.

l'anglais, avec un soupir. — Yes.

clotilde. — Vous êtes un galant, milord...

l'anglais. — Yes.

clotilde. — Et je ne sais vraiment comment vous remercier. (Elle prend le bras de V Anglais.)

l'anglais. — Moa, je savais bien... Dites, à quelle... étagère... demeurez-vô? (Ils s'éloignent.)

Dans le salon du tourniquet. Toujours la même scène, à quelques variantes près. — Pauline fait un signe à madame de Frédéric, et l'emmène à part.

madame de Frédéric — Qu'est-ce que tu me veux, ma belle frisée?

pauline. — Êtes-vous toujours rue de Calais?

madame de Frédéric. — Oui, bichon, à côté des bains. Pourquoi?

pauline. — C'est que j'irai chez vous demain, à deux heures, pour vous demander de me prêter votre manteau.

madame de Frédéric. — Pas à deux heures, mon chat; à une ou à trois.

Pauline. — Eh bien, à trois heures ; cela me va encore mieux.

madame de Frédéric. — Tu en auras bien soin, mon toutou? Tu sais qu'il est tout neuf; je ne l'ai mis que deux fois.

Pauline. — Soyez tranquille; je ménage les effets.

madame de Frédéric, clignant de Vœil. — H y a donc quelque chose sous jeu?

Pauline. — Oui; je vous conterai cela. A demain!

madame de Frédéric. — A demain, bébelle.

Deux hommes gros et colorés se rencontrent face à face avec Marie et Blanche.

PREMIER HOMME GROS ET COLORÉ. — Bon...jOUr,

Blanchon , Blan . . . chette !

blanche, riant. — Dis donc, Jules, tu as bien diné?

marie. — Il est roide comme la justice.

jules. — Bien dî...né?Je crois bien! C'est Godivard qui payait. Tu ne connais pas Godivard, l'associé de mon asso...cié? Godivard... le voilà (Il désigne son ami.) le voilà! le voilà! le voilà!

godivard. — Hé ! hé ! hé !

jules. — Il m'a conduit au Moulin rouge... avec

des cocottes... qui nous ont... plantés là, comme...

godivard. — Au dessert.

jules. — Oui, au dessert. Parce que Godivard, voistu, Blanchon, c'est un homme très-bien; mais, quand il a bu son cornet de Champagne... flûte! Du reste, il a bien fait les choses. Je m'y connais; j'ai voyagé pour les soieries de Lyon, et...

marie, à Blanche. — Viens-t'en.

jules, les arrêtant. — Laissez-moi vous présenter Godivard, de l'Ain, inventeur d'un métier pour... Il m'a raconté cela à table. Godivard ! salue, et montre ton vaccin .

godivard. — Hé! hé! hé!

marie. — Passez votre chemin, manants! {Elles se sauvent.)

Dans la salle des concerts. L'orchestre s'apprête à exécuter l'ouverture de l'É'foiLE du nord. On s'asseoit ; le silence se fait peu à peu.

m. arran. — Y êtes-vous, Lamoury?

m. lamoury. — Attendez.

m. arran. — Et vous, Demersseman, êtes-vous prêt?

m. demersseman. — Voilà.

M. arban. — Attaquons!

ouverture de l'Étoile du Nord.

Prom! prom! prom! prom! prom! (L'auditoire dresse V oreille.) La hi! la hi! titi ! lahi! titi! liti! titili! lahi! (Les amateurs sourient agréablement en marquant la mesure avec leur tête.) Frron! frron! frron! bombinpon! (Les amateurs reprennent leur sérieux. Bombinpon! Tutu, tutu, tutu, tutu, tutu! Lili lilililililililililili ! (Ce sont les fifres de Pierre le Grand.) Ran plan plan ! ran plan plan ! ran plan ! ran ! plan ! (Ce sont les tambours de Pierre le Grand.) Lala hou! hoii lala! hou lala! hou! vou! vou! bahalou! bahalou! bahalou ! (Cettemusique large impressionne le public.) Turututu ! hu ! hu ! hu. . . Couac ! (M. Arbanse retourne sévèrement.) Dzing! dzing! pan dzing! dzing! pan! frag! rran! bring! trou! (Explosion.) Zoum! foum! roum ! zoum ! zoum ! roum ! (A liez! allez donc!) Frapatagran ! vlan ! vran ! tran ! bran ! dran ! cran ! han ! (Quel bruit y grands dieux!) Drelin din din! drelin din din! din din! Ti! ti! ti! ti! ti! (Encore les fifres.) Ran plan plan! plan! (Encore les tambours.) La la la Mon! lala la, blon! blon! blon! blon! blon!... bbblon!!! (Tonnerre d'applaudissements.)

Dans le jardin. Chaises et arbres. De distance en distance, sur des piédestaux, des vases blancs contenant des fleurs en métal, iris et roses, qui lancent des jets de gaz par leurs pistils. Au fond, Anna et Henri sont assis à une table.

henri. — Est-ce bien toi, ma chère Anna? Qui m'aurait dit que je te rencontrerais ici?

anna. — Il faut bien se rencontrer quelque part.

iienri. — Certainement; mais, ici, ce n'est pas quelque part.

un garçon. — Qu'est-ce que prendront monsieur 3t madame?

henri. — Ce que vous voudrez. (A Anna.) Ce que u voudras.

anna, au garçon. — A quoi sont vos glaces aujourd'hui?

le garçon. — Citron, vanille, pistache, café...

anna. — Eh bien, vanille et citron.

le garçon. — Et monsieur?

nENRi. — Oui, oui.

le garçon. — Comme madame, alors. (Il s1 absente.)

anna, à Henri. — Tu as une jolie chaîne.

henri. — Mon Anna, t'est-il du moins quelquefois privé de penser à moi?

anna. — Mais oui; je parle souvent de toi à Olympe.

henri. — Quest-ce que c'est qu'Olympe?

anna. - - Eh bien, mon amie, celle avec qui j'étais tout à l'heure.

henri. — Ah! oui... vous avez toutes des amies; c'est une rage.

le garçon, revenant. — Les glaces demandées! {Henri le paye.)

anna. — Oh! le joli porte-monnaie! c'est du cuir dp, Russie.

henri. — Ne pas avoir répondu à mes lettres, quand je te disais de revenir, que je t'attendais, que nous ne parlerions plus de ce qui s'était passé et que j'oubliais tout.

anna. — Mais ne me prends donc pas les mains comme cela! c'est ridicule! Vois comme il passe du monde.

Une femme mûre et une jeune fille, madame Israaël et Laure, circulant.

madame ismael. — Vois-tu, ma petite, il faut toujours te méfier de trois sortes d'hommes.

laure. — Rien que de trois? Voyons.

madame ismael. — D'abord, de ceux qui te diront « Je fais les vins de Bordeaux, i

laure. — Bien.

madame ismael. — Ensuite de ceux qui te diront : « Je suis dans les assurances. »

LAURk. — Et puis?

madame ismael. — Enfin, de ceux qui te diront : « Je suis artiste. » (Elles s'éloignent.)

anna, à Henri. — Tu as une jolie bague.

henri. — Deux lignes de toi m'auraient fait tant ie bien, rien que deux lignes! Tu ne sais pas que j'ai failli mourir. J'ai gardé le lit pendant trois mois, et, sans les soins de ma mère...

anna. — Tu n'étais pas raisonnable, Henri. Où cela nous aurait-il menés tous les deux? Ta position n'était pas faite. (Écorchant la glace et portant la cuiller à ses lèvres.) Oh! que c'est froid !

henri. — Es-tu heureuse, au moins? T'aime-t-iJ toujours?...

anna. — Oh! ce n'est plus lui!

henri. — Ah! (Silence.)

anna. — Écoute donc la jolie valse.

31ympe et Léonie passent, et s'arrêtent.

léonie. — C'est Anna! Avec qui est-elle?

olympe. — Avec son premier amour, je crois. Des adeurs !

léonie. — Ah bien, moi, il y a bel âge que je ne

înse plus à mon premier béguin!

olympe. — Rentrons. (En arrivant au seuil de la aile de concert^ Olympe marche sur le pied d'un monsieur.)

LE MONSIEUR. — Aïe!

olympe. — Qu'est-ce que c'est?

le monsieur. — Charmante... charmante... on n'est pas plus... ravissante. (Il la suit en boitant.)

anna, à Henri. — Que tu es singulier! Je vis comme tout le monde, parbleu! J'ai un petit amant qui m'adore; c'est le fils d'un chef de bureau. Où y a-t-il du mal à cela? Je ne te comprends pas. Crois-tu que je consentirais à être comme toutes ces femmes?

henri. — Non, Anna; mais...

anna. — Eh bien, alors, qu'est-ce que tu veux? J'ai de la jeunesse et je m'amuse. Voudrais tu pas que je passe encore mes nuits à piquer des gilets, comme autrefois, à Poitiers?

henri. — Autrefois, c'était le bon temps.

anna. — Merci, mon chéri. Béranger est mort. A propos, tu sais que c'est après-demain ma fête? J'espère que tu m'enverras un petit souvenir.

henri. — Ta fête? Mais tu t'appelles Anna.

anna. — Anna-Élisabeth- Louise -Marie-Geneviève.

henri. — Très-bien.

Olympe arrive, suivie du monsieur boitant.

olympe, à Anna. — Dis donc, Anna, tu sais, tu viens souper avec nous. C'est convenu.

le monsieur boitant. — Charmante... délicieuse...

olympe. — Voici monsieur â qui j'ai écrasé un cor et qui nous invite à la Terrasse. Il est avec un Américain de ses amis.

le monsieur. — Charmante...

olympe. — Es-tu prête? Il est onze heures, tout le monde s'en va.

anna. — Oui. (Elle se lève.)

henri. — Adieu, Anna.

Le comédien Lafontaine est un de nos camarades d'enfance. Tout le monde connaît ce talent passionné et brillant, capable à la fois de représenter les Léandre et les Gennaro. 11 y avait quelque temps que nous ne lui avions serré la main, lorsque lundi, entre six heures et six heures et demie de l'après-dînée, nous nous entendîmes appeler d'une fenêtre de la petite rue des Filles -Saint -Thomas. C'était Lafontaine; il nous fit signe de monter.

La porte était devant nous : c'était celle qui sert d'entrée aux acteurs du théâtre du Vaudeville. Un escalier abominable, percé à chaque palier d'un corridor long et sombre, nous conduisit à un deuxième étage, au haut duquel Lafontaine nous attendait. Nous n'avons jamais rien compris à la hideur et à la malpropreté

traditionnelles des escaliers de théâtre. Par quel singulier esprit de contraste ou de superstition les directeurs se plaisent- ils à entretenir ces léproseries à l'entour des coulisses? Qui n'a passé avec effroi devant l'immonde boyau de l' Ambigu-Comique? Qui ne s'est senti à moitié asphyxié dans l'allée ténébreuse de la Porte -Saint -Martin, entre ces murs humides de salpêtre, où pleure nuit et jour l'œil sanglant d'une lanterne? Tous les égouts du passage des Panoramas dégorgent dans la cour des Variétés, qui sert d'antichambre à la loge du concierge. Et le sous-sol malsain du Gymnase -Dramatique? Et la bouffonne porte à grelot du Palais- Royal?

Lafontaine nous conduisit dans sa loge, qui porte le n° 19. C'est une petite chambre, aussi petite qu'une chambre de bain et tendue de velours ponceau; un divan y tient la place de la baignoire. Une grande psyché, qui masque la moitié de la fenêtre, une armoire, un coffre où notre regard curieux entrevit tout un mardi gras d'étoffes et de paillettes, un guéridon et des fauteuils en bois doré composent l'ameublement. Des nattes sur le carreau. Tout autour de la loge les portraits de George Sand, de madame Ristori del Grillo, de mademoiselle Rachel, de Frederick Lemaitre, de Roger et de Duprez, avec des hommages autographes à Lafontaine.

De lui-même, pas un seul portrait, — ce que nous considérâmes comme un acte de bon goût.

Il nous invita à nous asseoir, — et nous causâmes.

lafontaine. — C'est un miracle de vous voir ! Il faut vraiment des cataclysmes pour vous décider à sortir de chez vous... Si vous le voulez bien, nous allons prendre le café ensemble, ici.

nous. — Très-volontiers; mais à la condition que vous continuerez à vous habiller.

lafontaine. — J 'allais vous en demander la permission. (Il s'assied sur un tabouret, devant une toilette éclairée par deux lampes.)

nous. — Qu'est-ce qu'on joue ce soir?

lafontaine. — Toujours Dali la. Le directeur veut pousser la pièce jusqu'à cent représentations. (Il passe sur son visage une éponge imbibée de blanc de perle.)

nous. — Ainsi, pendant trois mois, tous les jours, par ces chaleurs foudroyantes de juin, de juillet et d'août, vous aurez fait ce métier écrasant, qui consiste à simuler, plusieurs heures durant, les angoisses, les défaillances, les délires de l'humanité?

lafontaine. — Tous les jours, excepté le dimanche. (Il essuie le blanc de perle avec une patte do lièvre.)

nous. — Ah! mon pauvre ami! vous devez être sur les dents!

lafontaine. — C'est vrai. (Il prend un pinceau et le trempe dans de la poussière de pastel.)

nous. — Que de fois il vous arrive de maudire votre profession !

lafontaine, — A un autre que vous je répondrais oui; je me plaindrais et ferais semblant de n'aspirer qu'au bonheur de planter des choux dans un coin de terre ignoré, loin de l'envie et du gaz. Mais je mentirais... Où est donc ma brosse à sourcils?

nous. — N'est-ce pas cela?

lafontaine. — Merci. J'aime mon art par-dessus tout, et cela se comprend. Les directeurs ne m'ont presque jamais forcé à apprendre des panades. J'ai toujours joué du George Sand, de l'Emile Augier, du Dumas fils. Ajoutez qu'on me paye bien et que j'ai de la santé.

une voix, dans le lointain. — Julien! rustre! croquant! Arriveras-tu, canaille de Julien?

nous. — Qu'est-ce que c'est?

lafontaine. — C'est Félix qui appelle le coiffeur

mademoiselle saint -marc, entrouvrant la j de la loge. — Lafontaine, petit Lafontaine, Fonlataine,

êtes-vous prêt? Nous descendons. (Elle disparaît avec un grand murmure de soie.)

lafontaine. — Dans un instant. (On apporte du café.) Posez cela sur le guéridon. (La cloche du théâtre se fait entendre.)

M. roger, régisseur, — Monsieur Lafontaine, on commence.

LA FONTAINE. —Déjà?

M. roger. — Nous sommes en retard de douze minutes sur hier.

lafontaine. — Faites-moi le plaisir, mon cher Roger, de venir de temps en temps me dire où l'on en est. (M. Roger sort.)

une voix, dans le lointain. — Julien ! rufien de Julien ! misérable, monteras-tu?

nous. — Je vous quitte.

lafontaine. — Pourquoi? Prenons le café tranquillement. Il me semble que j'ai une foule de choses à vous raconter. Que ne m'attendez-vous là? Le premier acte n'est pas long et je ne parais ensuite que dans le troisième. Voilà des cigares. Si vous voulez écrire, il y a ici tout ce qu'il faut.

M. roger, du dehors. — Monsieur Lafontaine!

lafontaine. — Quoi?

m. roger. — Tu sais bien que je ne songe qu'à ton bonheur...

lafontaine. — Bien. Je mets mon habit. (A nous.) C'est convenu, vous restez, n'est-ce pas?

nous. — Soit. Serai-je dérangé?

lafontaine. — Du tout ; il n'y a que mon domestique qui entre dans ma loge.

nous. — Adolphe?

LAFONTAINE. — Oui.

m. roger, entrant. — Gomment! vous n'avez pas votre chapeau? Mais dépêchez-vous !

lafontaine. — Où en est-on ?

m. roger. — Le jour de ton mariage, ma chère enfant...

lafontaine. — Diable 1 c'est le dernier délai. Il faut que je vous quitte, Monselet.

nous. — Faites, faites.

m. roger. — Vous mettrez vos gants sur le théâtre.

lafontaine. — Oui. (Il donne un dernier coup d'œil au miroir.) Les cigares sont là ; voulez-vous que je dise que l'on vous monte la Presse?

nous. — C'est inutile.

m. roger. — Allons, monsieur Lafontaine, allons !

Ce M. Roger l'entraîna presque, et nous laissa seul.

Nous procédâmes alors à l'inventaire de la loge avec une curiosité provinciale, lisant les étiquettes de tous les flacons, depuis la brillantine pour lustrer

la bar be, jusqu'au blanc Rachel, qui est, à ce qu'il paraît, le dernier mot du blanc. Un instant nous eûmes l'idée d'essayer sur notre personne quelquesunes de ces compositions joiivencielles ; mais la crainte d'être surpris nous arrêta dans cette velléité de coquetterie.

Nous regardâmes aussi les cadres de plus près ; nous décrochâmes même le portrait de M. Frederick Lemaitre, afin de lire les lignes que l'étrange et puissant comédien y avait tracées de sa main, en marge. Les voici dans toute leur intégrité, et avec leur sincérité enthousiaste : — «A Lafontaine ! témoignage d'amitié et d'estime au véritable artiste, qui veut me faire l'honneur de se dire mon élève ! Son maître!... c'est Dieu!... qui nous fit. Frederick Lemaitre, juin 1856. »

A ce moment, nous vîmes entrer Adolphe.

Adolphe est le valet de chambre de Lafontaine : c'est un garçon intelligent et même rusé, qui est en Éain de perpétuer la race des domestiques célèbres, I commencer par le Brin on du chevalier de Gramnont, pour finir au Baptiste de la Vie de bohème. 1 est né dans la Brie.

Nous n'avons qu'une crainte pour Adolphe : 'est que l'ambition ne vienne, un jour ou l'autre, ai tourner la tête, et qu'il ne s'avise de quitter la vrée en se croyant appelé à des destinées plus datantes. Déjà nous l'avons vu, il y a quelques

mois, solliciter auprès de son maître la permission de paraître parfois au fond de la scène du Vaudeville, parmi ces personnages muets que l'on désigne ainsi : « Invités, invitées. » Lafontaine y a consenti.

C'est un malheur.

Adolphe. — Gomment! c'est vous, monsieur? Il ) a longtemps qu'on ne vous a vu à la maison.

nous. — C'est vrai, Adolphe.

Adolphe. — Est-ce que vous n'allez pas dans h salle ? Le rideau est levé.

nous. — Je le sais, Adolphe; mais je préfère restei ici. J'attends ton maître.

Adolphe. — C'est différent. (On frappe.) Entrez.

un garçon de théâtre. — Des lettres pour M. Lafontaine.

Adolphe. — Bien. (Le garçon de théâtre sort Adolphe approche une lampe, s 'assied tranquillemen et décacheté les lettres.)

nous, surpris. — Qu'est-ce que tu fais donc Là?

Adolphe. — Vous le voyez, je lis le courrier d< monsieur. Des demandes de stalles... des invitations (Avec humeur.) Allons, bon î encore elle!

nous. — Il t'autorise à dépouiller sa correspondance?

adolpiie. — Oui. Il m'a prié de lui rendre ce service, pendant tout le temps qu'on jouerait Dali' a.

nous. — Et dans quel but?

adolphe. — Le rôle es! très-fatigant, comme vous savez : c'est un rôle de sept cents et qui préoccupe beaucoup monsieur. C'est pourquoi il m'a recommandé de ne lui mettre sous les yeux rien de ce qui pourrait le troubler ou lui donner des idées étrangères à la pièce... Les acteurs, voyez-vous, ce n'est pas comme les auteurs...

nous. — Voilà une grande vérité, Adolphe.

adolphe. — Ils ont besoin de plus de ménagements.

nous. — Certes !

adolphe. — Depuis trois mois, j'ouvre toutes les lettres qui arrivent à l'adresse de M. Lafuntaine, ici ou chez lui. Celles qui sont insignifiantes ou purement agréables, je les lui montre ; les autres, je les garde.

nous. — Tu les gardes ?

adolphe. — Pour les lui communiquer quand son >ongé commencera.

nous. — C'est très-bien imaginé; mais, parmi ces tutres lettres, il y en a... de toute nature...

adolphe, froidement. — De toute nature, oui.

nous. — Eh bien, celles qui exigent une réponse nmédiate...?

adolphe. — C'est moi qui réponds.

nous. —Toi?

Adolphe. — Monsieur m'honore de toute sa confiance, et il sait qu'elle est bien placée.

nous. — J'en suis également convaincu; mais...

Adolphe. — Voici, par exemple, une femme qui nous écrit régulièrement tous les jours. Naturellement, je fourre ses lettres dans ma poche. Cependant, comme il faut avoir des égards avec tout le monde, même avec les femmes, n'est-ce pas, monsieur?...

nous. — Oui, Adolphe, même avec les femmes!

Adolphe. — Je lui ai confectionné une épître que je crois assez bien troussée. Du reste, je ne suis pas fâché de vous la montrer, avant de la mettre à la poste.

nous. — Tu l'as sur toi?

Adolphe. — La voici. Vous remarquerez que je me suis servi du papier de l'administration, avec un en-tête imprimé, pour donner plus d'autorité à mon langage.

nous. — Voyons.

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