‹ Les années de gaietéChapitre 41 sur 60 · DE LA DIRECTION · texte numérisé non relu

DE LA DIRECTION

» Madame, » Je n'ai pas pour habitude de répondre aux le!

très d'amour qu'on écrit à mon maître. Cependant, je fais une exception en votre faveur, parce que je crois m'apercevoir, à votre style, que vous aimez pour tout de bon M. Lafontaine. Madame, c'est un grand malheur pour vous. En ma qualité de fidèle domestique, je puis vous faire des révélations que me dicte seul votreintérêt.

» M. Lafontaine est marié en troisièmes noces ; il est père de sept enfants, que ses appointements suffisent à peine à nourrir. En outre, je vous apprendrai confidentiellement qu'en ce qui concerne son moral, il est accablé de rhumatismes, ce qui le fait ressembler, au déballage, à ces statuettes couvertes de ferblanc, que vous avez sans doute remarquées dans la vitrine des bandagistes-herniaires.

» Avec lesquelles, madame, j'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-aimable serviteur,

> Adolphe Brouchican,

» Valet de chambre de M. Jean de la Fontaine, premier rôle du théâtre impérial du Vaudeville. »

Adolphe. — Eh bien?

nous. — C'est parfaitement rédigé, mais le fond est désolant.

Adolphe. — Bah! si nous les écoutions toutes, le théâtre serait bientôt fermé ! (J7 met un œil de tioudre.)

nous, avisant une feuille de papier sur la toilette. — Un bulletin de répétition?

ADOLPHE. — Oui.

nous, lisant. — a Jeudi, 3 septembre. La Gousse, à quatre heures, à la Boule noire. » La Gousse, c'est sans doute une pièce nouvelle. Drôle de titre !

Adolphe, riant. — Eh ! non ; c'est le dîner que font ces messieurs au commencement de chaque mois. Ils appellent cela la Gousse d'ail.

nous. — Et la Boule noire?

Adolphe. — C'est le nom du restaurant où se donne le dîner, à Montmartre.

une voix, dans le lointain. — Julien ! brute de Julien! animal! mouchard ! viens-tu?

Adolphe. — Ah! l'acte est fini. Voilà M. Félix qui demande son coup de fer. Il est bien gai, M. Félix; il plaisante toujours.

Nous ne répondîmes pas. Lafontaine venait de rentrer. Adolphe lui présenta un verre de sirop de mûres.

Un peu moins pressé, Lafontaine procéda plus lentement à sa toilette du troisième acte, tout en causant avec nous. Lafontaine est du Midi : on s'en aperçoit à sa verve abondante et facile. Il nous rappela ses débuts en province, auxquels nous avons assisté. Quelle garde-robe étrange était la sienne alors ! quels habits à la française dépenaillée ! quels gilets à franges pi-

teuses! Il a joué M. le duc de Richelieu avec une livrée rouge; il a mis des canons à Buridan, et coiffé le Dorante des Fausses Confidences d'un feutre Louis XÏII à plume blanche.

Nous n'avons jamais songé à cette première jeunesse de Lafontaine sans revoir aussitôt la figure de Destin, du Roman comique : c'était la même distinction dans la même pauvreté, la même égalité d'humeur, avec des bouffées de poésie qui faisaient légers et rapides ses dix-huit ans ! « Entrez, entrez, monsieur de Bassompierre; nous sommes tous ici de bons zigues! » comme dit l'épique Pélissier dans un vaudeville historique des Funambules.

Lafontaine, qui a trente et un ans à peine, s'est produit sur un nombre considérable de scènes, sans compter les granges. En 1848 ou 1849, il était à la Porte-Saint-Martin ; qui s'en souvient? Il jouait dans un drame en vers dont on ne se souvient pas davantage, un drame de M. Jules Barbier, où André Ghénier avait un rôle. André Ghénier, c'était Lafontaine. On ne savait d'où il sortait, ni même ce qu'il disait, car il avait encore de Yassent. Il venait de la Rochelle, de Libourne, de Grenelle, des pays les plus extravagants. Un jour, pris d'un saint enthousiasme pour ce Frederick Lemaître qui l'appelle son enfant aujourd'hui, il osa l'aborder dans les coulisses et solliciter humblement quelques conseils : « Allez au diable ! lui cria Frederick avec cette voix emphatique et ces gestes de

moulin à vent inspiré qui ne sont qu'à lui; qu'est-ce qui m'a flanqué un pareil jocrisse? Voulez-vous bien filer ! et plus vite que cela ! »

Une demi-heure d'évocations se passa de la sorte. Nos fantômes entraient et sortaient sur une ritournelle d'éclats de rire. La cloche du théâtre avertit Lafontaine que le rideau allait se relever. Cette fois, nous jugeâmes qu'il était de la convenance d'assister au troisième acte de Dalila, le plus dramatique de l'ouvrage, et nous passâmes dans la salle. Elle était pleine, ainsi qu'à l'ordinaire. Lafontaine eut des éclairs et des éclats, comme si l'orage qui grondait en ce moment avait passé dans ses veines; il s'irrita, il bondit, il fit voler les portes sous ses poings fermés; il jeta rudement à genoux mademoiselle Fargueil, qui cria vraiment; il eut des larmes, des oppressions, des cris; il donna Y ut enfin, ce fameux ut que tous les grands comédiens ont dans le gosier et dans le cœur!

Lorsque nous retournâmes dans sa logepour le complimenter, elle était remplie par plusieurs personnes, entre lesquelles nous reconnûmes M. Cham ou plutôt M. de Noé, le très-fin caricaturiste, qui ressemble à un officier, grand, mince, l'œil sévère et fixe. Il y avait aussi M. Angelo de Sorr, un homme de lettres d'hier, un millionnaire d'aujourd'hui, qui vient d'hériter à la fois de son père, d'une tante et de deux cousins.

Tout ce que nous pûmes faire, à travers cette multitude, ce fut de passer notre bras entre deux per-

sonnes et de tendre la main pour serrer celle de Lafontaine.

Tout à coup, un grand bruit se fit entendre; la porte s'ouvrit brusquement, et le directeur du Vaudeville, M. de Beaufort, entra, rouge, haletant, furieux. 4

M. de beaufort, sautant à la gorge de Lafontaitie. — Cela ne peut pas se passer ainsi ! je ne le veux pas, entendez-vous, je ne le veux pas!

lafontaine. — A qui en avez-vous, mon cher directeur?

m. de beaufort. — C'est une indignité, je dirai même plus, c'est une folie! J'en prends à témoin tous ces messieurs.

lafontaine. — Mais lâchez-moi donc !

m. de beaufort. —Non! je vous défends déjouer comme cela! C'est merveilleux, c'est sublime, c'est immense! Mais vous vous éreintez, vous vous tuez! Celait bon aux dix premières représentations; mais, à présent, pourquoi? pourquoi?

lafontaine. — Vous m'étranglez, mon cher Beaufort !

M. de beaufort.— Je vous défends de donner ainsi tous vosmoyens, ou sinon je raye la pièce de l'affiche. Vous ne durerez pas deux ans à ce métier, et vous me ruinerez, ami ingrat! comédien admirable ! (Il s'essuie le front.)

lafontaine, riant. —Ce n'est que cela...

m. de beaufort. — Comment! que cela? Je vous en-

joins de vous conformer à mes instructions. Je veux que vous jouiez comme tout le monde, je le veux, je l'exige! Si demain vous avez le malheur d'être aussi magnifique que ce soir, je supprime vos feux. On va commencer le dernier tableau; voyons, bâclez-moi cela, soyez calme; ne vous abîmez pas la poitrine, cela n'en vaut pas la peine, que diable! La moitié des spectateurs est déjà partie ou va partir. Lafontaine, soyez médiocre!

lafontaine. — Vous le voulez bien?

H. de beaufort. — Je vous en conjure.

lafontaine. — Allons, je vais essayer. (La cloche sonne; il boutonne son habit et descend, suivi de M. de Beaufort.)

une voix, dans le lointain. — Julien! ver de terre! crapaud ! oison fangeux ! Julien ! monteras-tu ?

— Te! Caminade!

— Bousquet, té!

— Adieu; comment tu vas?

— Et autrement, quoi de neuf?

Ce sont deux Bordelais qui s'accostent.

Leurs gestes, leurs clameurs remplissent la voie publique. Ils barrent le trottoir. On sent qu'ils sont chez eux, et qu'ils se savent — les maîtres.

L'ancien Gascon n'existe plus. C'est le Bordelais qui lui a succédé.

Pour ma part, — mais pour ma part seulement, sans doute, — je regrette cet ancien type du Gascon, qui traverse de sa longue et innocente épéeles xviieetxvme siècles; type charmant, jurant par sandis et cadédis, presque touchant sur les ruines de son petit castel.

Quel pourfendeur de montagnes ! Il a l'air si martial, qu'il n'ose pas se regarder dans un miroir. — Quel spadassin! Amorcez, je pars ! ... écrit-il à un adversaire toulousain. — Quel poëte ! « L'épéed'un Gascon est la clef de l'autre monde. » — Quel amant ! Il conduit au bal une femme de qualité, vêtue en domino. s Je crains qu'on ne me reconnaisse, lui dit-elle. — Non, madame; je vous déguise au dernier point : on mé regarde, i

Le Bordelais, pour être moins chevaleresque, n'en est pas moins vain. Il a gardé du Gascon le fracas des manières et l'indéconcertable assurance. Mais quelle différence dans le costume ! le Gascon n'avait qu'un habit sur lequel il n'y avait pas plus de poil que sur un œuf, un chapeau fané et des dentelles problématiques; le Bordelais, au contraire, se distingue par ses redingotes idéales, ses bottes craquantes, ses panamas. Il est de tous les soupers célèbres et de toutes les premières représentations. Pourquoi nevoudriez-vous pas qu'il fût satisfait de lui-même? Il n'y a plus un seul Bordelais misérable aujourd'hui; le dernier est mort depuis longtemps : — il s'appelait Ghodruc-Duclos.

Le Bordelais, c'est le Gascon arrivé.

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