‹ Les années de gaietéChapitre 43 sur 60 · LEUR ARGOT · texte numérisé non relu

LEUR ARGOT

Les Bordelais se tutoient tous.

Leurs premières paroles, en s'abordant, c'est

— Comment est-on?

Ou bien :

— Qu'est-ce que tu vois?

À moins que ce ne soit :

— Qu'est-ce que tu vois en liqui? (Pour liquidation.)

En outre, ils ont — surtout les plus petits d'entre les israélites de la coulisse — un vocabulaire particulier, fait pour dérouter les intrus. C'est un mélange d'espagnol, de portugais, d'arabe, de patois et d'argot.

Donnons-en un aperçu :

Jamor (prononcez rrramor). — Ane.

Mamzer — Mauvais bomme, coquin.

Jaram (prononcez rrraram). — Fin; tu es un rrraram.

Goye. — D'un autre culte, le chrétien; par exemple: le goye te mire, le pante te regarde.

Gnagne. — Un imbécile, un stupide, un gnagne; d'où vient faire gnan-gnan, c'est-à-dire faire la grimace.

B in dit te. — Autre injure.

Majadero. — Tracassier, assommant.

Pezado. — Lourd, ennuyeux.

Jaquette (prononcez rrraquette). — Qui parle toujours.

Du Manhot. — Monnaie, argent ou or.

Larguer (prononcez rrrarguer). — Empaumer; larguer le goye.

Chetica. — Ne parle point devant lui : tais-toi.

Tout le mal qu'on peut dire des Bordelais a été dit par les Bordelais eux-mêmes.

Tout le bien aussi.

11 ne faudrait pas trop s'exagérer leur habileté; elle est faite d'un peu de bonheur et de beaucoup d'audace. — Nous nous rappelons ce couplet d'une chanson de 1760, intitulée la Chose impossible :

Trouver des dupes à Bordeaux, De fins matois en Picardie, Dans la Sologne des nigaux, De bonnes gens en Normandie, Voir à Madrid quelque dona Dont la rigueur soi* invincible, C'est la, la, la, la, la, la, la, C'est la chose impossible.

Le Crédit mobilier, la Caisse des chemins de fer et la Société générale des actionnaires sont les trois principaux nids à Bordelais. L'accent vous y prend à la gorge en entrant. On a tant de fois esquissé, et sous tous les points de vue, la physionomie très-distincte de chacun des directeurs de ces trois établissements, que nous n'y reviendrons pas.

Les autres n'appartiennent pas à la publicité.

Un trait caractéristique des Bordelais, c'est qu'ils ne peuvent prononcer une phrase sans raccompagner d'un juron quel qu'il soit. Il y en a qui poussent l'accompagnement à un degré formidable. Ainsi, il n'est pas rare de surprendre des dialogues dans le goût de celui-ci :

— Te voilà, f..... ! Comment tu la passes, nom d'un D... ! Il y a une éternité qu'on ne t'a vu, b d'huître!

— Moi, je vais très-bien, f !

— Qu'est-ce que tu f... ici?

— Je fais les vins; voyons, as-tu besoin d'une bonne barrique, sacrée andouille.

C'est amical et tempétueux à la fois.

Ils aiment assez à se donner entre eux des sobriquets ■ — ou chaffres, — selon leur expression. Passez devant le Vaudeville, et vous entendrez souvent appeler : — Collerette, - — F Archevêque, — Perruque, — V Oignon, — Chinois, — V Africain, — Cheval, etc.

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