LES COULISSES DU TRAVAIL
Je suis du nombre des écrivains qui aiment à travailler dans les endroits publics.
Je vais expliquer pourquoi, L'idée d'un cabinet orné de tous les attributs de l'étude et la perspective de plusieurs heures d'isolement me remplissent d'horreur. Je me considère alors comme un médecin, ou comme un bureaucrate, ou comme un avocat; enfin, il me semble que j'exerce une profession quelconque. La pendule et moi, nous nous regardons avec un vague sentiment de haine, je crois l'entendre me dire avec son timbre impérieux : « Il ne faut pas que tu sortes, il ne faut pas que tu bouges; accomplis ton devoir; dépêche-toi, je te surveille. »
Je suis du nombre des écrivains qui aiment à travailler dans les endroits publics.
Il est matin; je descends paresseusement les quais. Où travaillerai-je? Cette seule préoccupation est déjà un plaisir. Ordinairement, je me décide pour un café, mais spacieux, élevé avec des divans sur lesquels je puisse m'étendre à l'aise. « Qu'est-ce que veut prendre monsieur? » me dit le garçon. A la bonne heure i celui-ci ne parle pas comme ma pendule. Il m'apporte avec empressement sur un plateau ce que j'ai demandé au hasard; c'est quelquefois une drogue -étrange, dont le nom vient de se révéler à moi tout à coup :
Brou de noix;
Crème de céleri;
Vespétro;
Liqueur des braves;
Ruisseau de Dieu, etc.
Après avoir considéré avec intérêt le petit verre teint de rouge ou de jaune que le garçon a déposé devant moi, je demande... du papier et de l'encre.
Je suis du nombre des écrivains qui aiment à travailler dans les endroits publics.
Si Ton cause à mon côté, cela m'est égal ; si l'on m'examine avec curiosité, cela ne me fâche pas. Le bruit des dominos me réjouit à l'égal d'un accompagnement; je sais que je suis dans un lieu de plaisance,
LES COULISSES DU TRAVAIL Mb
cela suffit pour me mettre en gaie humeur. Peu m'importe que la plume soit mal taillée, l'encre trop blanche, le papier trop mince; mon esprit qui s'éveille dédaigne toutes ces misères, qui, dans mon logis seraient des tortures. La dame de comptoir, qui me voit sourire, n'y comprend rien du tout.
Je suis du nombre des écrivains qui aiment à travailler dans les endroits publics.
Au Palais-Royal, il y a de grands, d'immenses cafés, qui sont assez solitaires vers le milieu du jour. Un garçon, armé d'un couteau, divise avec équité les morceaux d'un pain de sucre; un autre verse des gouttes d'eau de fleurs d'oranger dans une multitude de petites fioles; plus loin, c'est une habile repriseuse, qui raccommode le tapis d'un billard. Ce calme me plaît, pourvu qu'il s'y mêle un beau rayon de soleil en été ou le grondement d'un brave poêle en hiver.
Je suis du nombre des écrivains qui aiment à travailler dans les endroits publics.
Peut-être serai -je bête comme une oie dans ce que j'écrirai sur cette table de café; mais qu'est-ce que cela fait? Il y a longtemps que j'ai renoncé à avoir du génie. Pourvu que je détermine un sourire de temps en temps, que j'excite une surprise ou un imperceptible et fugitif mouvement de sympathie, c'est assez pour moi. Le reste ira tout seul; et, malgré mes iné-
galités, les classificateurs de l'avenir, en quête de papillons pour leurs longues épingles, me rangeront dans le sous-genre des amuseurs.
Je suis du nombre des écrivains qui aiment à travailler dans les endroits publics.
— Toc! toc! toc!
On frappe chez moi à neuf heures du matin. Pourquoi frappe-t-on lorsqu'il y a une sonnette? J'ai recommandé à mes amis de se nommer et à Hélène de gratter ; mais je n'ai dit de heurter à personne. Celui qui heurte en ce moment est donc un malin, et je dois me méfier de lui. Ne bougeons pas.
— Toc! toc! toc!
Oui, frappe, je te le conseille. Frappe, ma résolution est prise. Après tout, ce bruit n'est pas plus désagréable que celui du piano, on peut s'y accoutumer. Si tu as la persévérance, j'aurai la force; et tu ne me vaincras, comme dit la complainte, « ni par terre, ni
Îi8 LES ANNÉES DE GAIETÉ
par mer, ni par trahison. i> Je te reconnais d'ailleurs, quoique je ne te voie pas. Tu es maigre, tu as sous le bras un paquet enveloppé de percaline noire, — tu es le créancier.
— Toc! toc! toc!
Tu es le créancier; ne le nie pas. Tu es l'homme sans prudence qui m'a fait crédit, le corrupteur de ma pauvreté. C'était un piège que tu me tendais en m'accordant du temps pour te payer; tu voulais faire de moi ta victime de tous les jours et de toutes les heures. J'ai pénétré ton plan, et je m'en venge aujourd'hui. Je ne t'ouvrirai pas.
Je ne t'ouvrirai pas, parce que tu es triste, et que j'ai bien assez de ma tristesse, à moi, sans m'embarrasser encore de la tienne. — Ah! si tu ressemblais à M. Dimanche, si tu avais un bel habit, un gros ventre, une figure rubiconde, et à la main une canne à pomme dorée, je n'éprouverais aucun déplaisir à te recevoir chez moi, à t'indiquer du geste un fauteuil, à nVinformer de ta femme, de ta fdle et de ton petit chien Brisquet. Mais tu n'as rien de l'épanouissement de M. Dimanche; tu es le créancier du xixe siècle. Tu n'es pas même bête. Je ne t'ouvrirai pas.
Je ne t'ouvrirai pas, parce que tu m'attendrirais peut-être, et que, si je m'attendrissais, je te payerais, — ce qui serait ab.-urde de ma part, en ce moment. Ta me dirais les difficultés de ton négoce, ta fin du
mois embarrassée. Je suis compatissant, je me connais. Tu n'aurais qu'à pleurer, je serais perdu. Et le pauvre petit argent, fruit de mon travail, que je réserve pour une partie de plaisir, cet argent qui doit me rendre le courage et la verve, passerait insensiblement de mes mains dans les tiennes. Je ne t'ouvrirai pas.
— Toc! toc! toc!
Non, tais-toi. Je n'y suis pas, je n'y veus pas être; car, si, par malheur, essayant d'un autre système, tu cherchais à faire l'insolent, je ne répondrais pas des effets de mon courroux. Allons, laisse-moi tranquille. Je ne veux pas t'ouvrir, pour te chasser cinq minutes après. Car je te chasserais, crois-le, à la première parole malséante. A la seconde, je te jetterais par la fenêtre. Voyons, va-t'en, sois raisonnable. Tu reviendras demain.
— Toc! toc! loc!
Est-ce par la lassitude que tu espères venir à bout de moi? Insensé! tu ne me connais guère. Autrefois, c'est vrai, on me vit trembler, lors de ma première dette, autant que lors de mon premier rendez-vous; mais le temps a marché depuis. Fantôme orgueilleux, je t'ai mesuré; tu ne me fais plus peur. J'ai défini sagement ma situation et la tienne. Deux personnes étant données, un créancier et un débiteur, il y aurait un pléonasme moral à ce que toutes les deux s'inquiétassent pour le même motif. Je te laisse l'inquiétude.
Frappe; je t' écoute. Tu n'es qu'un créancier d'argile; je suis un débiteur de pierre.
Tiens, tu frappes mal; tu n'arrives qu'à un effet de monotonie qui trahit tes intentions. Quel doigté misérable! Un jour que je serai de bonne humeur, je veux te donner une leçon. Tu verras.
— Toc! toc! toc!
Mais enfin, à quoi cela t'avancerait-il d'être remboursé? qu'y gagnerais-tu? As-tu réfléchi à tous les ravages, à tous les accidents dont une rentrée imprévue peut devenir la cause? Comptant à peine sur cet argent, est-il certain que tu l'appliquerais tout entier à ton commerce? ne le dépenserais-tu pas plutôt dans une orgie? Tu n'es pas seulement un créancier, tu es un homme; tu possèdes des passions, des vices. L'occasion vient toujours au-devant de ceux qui ont les poches pleines. Tu dissiperais mon argent, quelque chose me le dit. Envisage, à présent que tu es de sang-froid, les conséquences de la débauche : on ne sait pas souvent en quelle compagnie on se trouve, et une rixe est bien vite survenue. Vois-tu d'ici ton avenir perdu, ton honorabilité entamée? Si on allait te crever un œil ou te casser une jambe! Ce serait horrible. Il ne faut pas que tu coures de semblables périls, j'en aurais trop de remords. Je ne te payerai pas.
Je ne te payerai pas; car, au fond, j'ai de l'affection pour toi. Tu es ignoble, tu n'as pas d'esprit, point de bonté. Mais c'est ton opiniâtreté qui ae
charme. (Toc! loc! oui, je t'entends.) Tu es un problème vivant pour moi. Je veux te suivre dans la vie, — te suivre de loin, bien entendu. Or, si je te payais, je ne te reverrais plus. Je rentrerais à tes yeux dans la foule des personnes qui te sont indifférentes; il y aurait une barre sur mon nom dans ton souvenir comme dans tes livres.
Je ne te payerai pas; car je prétends, non-seulement te suivre, mais surtout être suivi par toi, en ce monde. Je touche à cette période critique où tout fléchit sous les pas de l'homme, où l'amour s'envole, où l'ambition s'évanouit, où le cheveu tombe, où le rhumatisme s'éveille. De tous ceux que j'aimais, combien déjà sont partis, hélas! Encore quelques années, et il ne restera plus personne autour de moi, — excepté le créancier.
— Toc! toc! toc!
Merci, ami; tu es là, tu veilles ; c'est bien. Tu poursuivras ta mission jusqu'au bout, j'en suis sûr; tu ne me perdras jamais de vue, toi, parce que je te dois trop. Tu remplaceras ma famille; continuellement il y aura quelqu'un qui s'informera de ma santé, de mes succès ou de mes revers. Si le fantôme désolant du suicide vient me tenter, avec quel zèle tu l'écarteras le mon chevet! Le jour où j'aurai résolu de me précipiter par-dessus le pont Neuf, je suis sûr de me sentir •etenu par une main vigoureuse, — et cette main sera a tienne, ô créancier que je ne payerai pas !
Non, je ne te payerai pas; et alors qui est-ce qui
peut prévoir où s'arrêtera ton dévouement, Pylade malgré toi, P'méjà par force? Peut-être mendieras-tu pour moi, au coin des carrefours, comme l'esclave du Camoëns? Peut-être, la tête couverte d'un voile épais,, te hasarderas-tu jusqu'à chanter sur les places publiques, bien que tu possèdes la voix la plus discordante du monde; mais ton action n'en sera que plus sublime, et il se trouvera sans nul doute des poètes et des musiciens peur composer à ce propos un opéra intitulé le Créancier voilé.
Non, je ne te payerai pas! car je veux, lorsque j'aurai cessé de vivre, que tu suives mon convoi, seul peut-être, le front nu, l'œil inquiet comme toujours, en te disant :
— Il m'aura porté sur son testament, c'est indubitable; il laisse quelque chose, c'est certain; je serai payé, c'est clair.
Et, si tu n'es pas payé, même après ma mort, eh bien, tu seras encore le seul à regretter que je a'aie pas vécu plus longtemps !
les bijoux. — Nous chantons l'hymne de la beauté et du luxe, de l'orgueil et des plaisirs. Nous sommes les bijoux effrénés, les pierres insolentes. Nous courons, nous glissons, nous brillons autour du corps et des habits de la plus admirable des femmes.
Voyez-la! elle est jeune, elle est blonde, elle est blanche. On ignore d'où elle vient et où elle va, et personne ne songe à le lui demander; on sait seulement qu'elle est faite pour Paris, comme Paris est fait pour elle.
C'est Fanny, Fanny de rien, comme le Didier de rien de Marion Delorme. Il n'y a que nous qui connaissions et qui puissions redire quelques cha-
pitres de son histoire, à la fois fantastique comme un conte d'Hoffmann et réelle comme un compte de Barème.
les boucles d'oreilles. — Celui qui nous a données à Fanny était un homme qui allait hientôt cesser d'être jeune, mais dont la gaieté tenait encore bon. Il avait mangé successivement la fortune de sa mère et celle de deux oncles; et, comme il avait toujours faim, il partait le lendemain pour Sidney, afin d'aller chercher For à ses sources.
Il n'est pas revenu.
Nous sommes des émeraudes taillées et percées par les Indiens; nous alternons avec de longues boucles d'oreilles à la Sévigné, qui plaisent plus particulièrement à un vieux monsieur, rencontré par Fanny cet été à la Redoute de Spa et retrouvé cet automne sous un palmier en zinc du jardin Mabille.
Suspendues à des oreilles incomparables de petitesse et de transparence, — que de serments, — que de reproches, que d'aveux, que de désirs nous entendons tomber dans ces deux mignons entonnoirs !
Tantôt immobiles sous le charme d'une parole émue, tantôt agitées par le rire ou l'incrédulité, nous suivons les moindres inflexions d'une tête capricieuse. Sentinelles étincelantes, il nous est arrivé souvent d'arrêter par l'éclat de nos feux l'impertinence d'un financier ou la déclaration d'un adolescent timide et pauvre.
la boucle de l'oreille droite. — Fanny était hier
au théâtre Italien; quelqu'un entra discrètement dans sa loge et s'assit derrière elle.
— Ah! c'est vous, dit Fanny sans se retourner; eh Lien?
— Mauvaises nouvelles; la baisse continue.
— De combien suis-je en perte? continua-t-elle en promenant son lorgnon sur la salle.
— De 30000 francs; je vous l'avais bien dit...
— Ne vous penchez donc pas tant, on vous verrait.
— Il faut vendre, reprit la voix.
— Non ! dit Fanny.
— Mais le mouvement est certain; vous allez commettre une faute sans excuse, croyez-moi.
— Chut! dit Fanny; écoutez Mario.
— Vous avez donc des renseignements de votre côté, des nouvelles? demanda la voix avec inquiétude.
— Oui, des nouvelles excellentes : je me suis fait faire les cartes par ma femme de chambre, et le dix de trèfle est sorti quatre fois.
la boucle de l'oreille gauche. — A l'entr'acte suivant, un jeune homme est venu saluer Fanny; il était élégant, très-distingué, et semblait n'avoir pas plus de vingt-deux ans. Il a pris place sans façon à côté d'elle, sur le devant de la loge.
— Paul, vous n'y pensez pas, lui a dit Fanny tout étonnée.
— Mais si! a répondu le jeune homme en lui souriant de fort près.
— Votre tante et vos sœurs sont ici ; vous allez vous compromettre !
— Je sais bien; c'est pour qu'on me marie plus vite.
le collier. — Je serre, de ma tresse de brillants, un cou dont je ne peux parvenir à éclipser le grain lumineux. L'homme qui a sollicité de Fanny la permission de m'agrafer, était un gros marchand de farines, qui avait de gros yeux, une redingote en gros drap, les joues rouges et bleues, des mains terribles, et dont l'haleine faisait nuage en toute saison.
Ce marchand reçut, pour sa récompense, une lettre de Fanny :
« Mon gros Hippolyte, sois béni pour toutes les illusions que tu m'as rendues ! Ce n'est pas assez d'une existence de femme tout entière pour te donner le bonheur que tu mérites. Cher ange! pourquoi ne t'aije pas connu plus tôt? Pourquoi le ciel ne t'a-t-il pas mis sur mon chemin il y a quelques années? Tu aurais épargné à mon inexpérience bien des fautes sans doute.
» 11 est inutile, mon gros chat, que tu te présentes chez moi, d'ici à quelque temps. Je pars ce soir pour l'Angleterre, où m'appelle une de mes parentes, en ce moment à son lit de mort. Que le
temps va me paraître long, loin de toi ! Écris-moi souvent, au moins; raconte-moi tes moindres actions, tu sais combien tout ce qui te touche m'intéresse, pauvre ami !
» Adresse toujours tes lettres à mon domicile, à Paris ; Glotilde me les fera parvenir. J'espère bientôt t'informer de mon retour, qui sera un jour de fête pour moi.
» Mais vous, monsieur le monstre, qu'allez-vous faire pendant mon absence? Vous allez sans doute bien courir etvous amuser. Sachez que je suis jalouse même de vos pensées, et que, s'il vous arrive de m'être infidèle, je le saurai, et je vous arracherai des tempes vos beaux cheveux noirs. Je regrette presque de vous avoir fait connaître cette petite Glotilde, avec laquelle vous avez l'air trop familier. A mon retour, je mettrai bon ordre atout cela.
» Adieu, loulou; adieu, gros chien noir à sa moumoute; celle qui t'embrasse et qui passe sa main dans tes gros favoris de crin.
î Ta Fanny.
» P. 5. Pour subvenir aux frais démon voyage imprévu, j'ai dû tirer sur toi, mon Hippolyte chéri, un billet de quatre cents francs à six semaines. Je te sais assez bon pour ne pas te laisser protester et pour me rendre ce petit service, au sujet duquel je n'ai pas
voulu m' adresser à d'autres que toi, Adieu ! adieu encore ! »
le bracelet. — Je fais six fois le tour du bras adorable de Fanny; mes diamants servent à cacher la cicatrice d'un coup de couteau qu'elle reçut à quatorze ans, dans la rue des Étoupiers, au Havre.
les bagues. — Que n'avons-nous les propriétés magiques de cette bague du conte des fées, qui pinçait le prince Charmant ou Bibi à chaque faute qu'il commettait ! Comme les jolis doigts de Fanny seraient ensanglantés, et que d'avertissements cruels nous lui donnerions de minute en minute !
première bague : UNE turquoise. — Lorsque Fanny arrête ses yeux sur moi, elle devient pensive. C'est qu'elle a failli aimer celui qui m'a achetée, le marquis de ET*, qui, naturellement, ne l'aimait pas. — Je représente la note du cœur, comme disent les feuilletonistes.
deuxième bague : un rubis. — Chut ! on m'a vo- 'ée. Fanny ne l'a jamais su. C'était un pauvre diable qui voulait un sourire d'elle, et qui l'a obtenu, mais au prix d'un remords éternel et honteux...
troisième bague : un saphir. — Cela lui coûte si peu et cela leur fait tant de plaisir!
choeur de bagues diverses. — Léopold ! Gustave ! Chointot-Duval jeune! Le grand Paul! Ernestine !
la montre. — Un soir, après minuit, une voiture
s'arrêta devant la porte de Fanny. Un étranger en descendit, brun, grand, brusque, de belle mine. — Il monta malgré le concierge, — il entra malgré la femme de chambre, — il s'assit malgré Fanny.
— Qu'est-ce que vous voulez, monsieur? dit-elle enveloppée à la hâte d'un peignoir de dentelles.
L'étranger lui répondit :
— Vous voir d'abord ; souper ensuite. ?
— Je ne vous connais pas.
— Si, dit-il.
Il s'approcha d'un coffret entr'ouvert, où roulaient dans une demi-obscurité des vagues de joyaux.
— Je vous ai admirée, dit-il, pour la première fois dans une avant-scène des Variétés. Le lendemain, passant dans la rue de la Paix, j'aperçus aux vitrines de Marret et Beangrand, sur un coussinet de satin blanc, une miniature de montre, grande comme une pièce de vingt centimes, et à laquelle un diamant servait de verre.
— Celle-ci! dit vivement Fanny.
— Celle-ci, dit l'étranger; et je vous la fis envoyer sur-le-champ.
— Sans vous faire connaître?
— C'eût été de mauvais goût. En galanterie, je ne suis jamais pressé. Je me proposai seulement d'aller vous voir, un jour ou l'autre. Puis je voyageai. A Ma-
drid, au bout de six mois, votre figure me revint en mémoire, et je vous adressai ce camée nègre qui est piqué à votre pelote.
— Après, monsieur? dit Fanny, intriguée au dernier point.
L'étranger continua :
— Enfin, il y a six ou sept heures, ma voiture a eroisé la vôtre aux Champs-Elysées. Je me suis alors rappelé que je vous devais une visite.
— A minuit?
— Je croyais qu'il était une heure, dit tranquillement l'étranger.
Allant s'asseoir sur le tête-à-tête où l'étonnement tenait clouée la jeune femme :
— Mes façons, dit- il en souriant, ne sont point celles de vos Français. Ne m'en veuillez pas ; je suis un Russe, le Russe de \outes les comédies et de tous les romans de la vie parisienne. Je vous ai épargné des hommages fastidieux; c'est un titre que je fais valoir auprès de votre esprit. — Vous voyez bien que vous me connaissez. A présent, soupons.
le flacon. — Je suis une fiole de cristal enfermée dans une résille d'or et de rubis. Ne me touchez pas ! ne m'approchez pas! il y a du sang sur mon bouchon.
Ah! la mauvaise femme! la sorcière et la maudite! qu'elle soit lapidée par les épouses, par les mères et parles sœurs! Savez-vous ce qu'elle a fait, cette Fanny? Elle a poussé au duel un enfant de dix-huit ans, pour
un rien, pour un propos entendu derrière une cloison de restaurant. L'enfant a eu la poitrine traversée par un élève de Gordelois; il est mort en envoyant ce flacon à Fanny, dernier souvenir.
Le sommeil de Fanny est semblable au sommeil des anges.
chœur de bijoux. — Gloire à Fanny et gloire à nous ! Nous équivalons, dans la grammaire des élégances, aux adjectifs qui sonnent de la trompette devant les substantifs ou qui marchent derrière eux ne faisant claquer des étendards. Nous faisons Fanny plus belle et plus adulée : c'est une idole aujourd'hui; ce sera notre sœur bientôt, — lorsque le froid de son éclairs aura gagné jusqu'à son âme !
MONSIEUR COGODÈS