PORTRAIT PHYSIQUE
Chaque fois que j'ai visité un atelier de peintre, — après la revue des grands tableaux, des petits tableaux et des études, j'ai toujours rencontré un cadre ovale, tourné dédaigneusement vers la muraille. Et, lorsque je voulais l'examiner à son tour, le peintre m'a invariablement répondu en souriant :
— Bah! laissez cela, c'est le portrait d'un Cocodèsf
La première fois, je n'ai pas insisté; mais, ce nom revenant ensuite à mon oreille, et toujours avec le même sourire, j'ai désiré en avoir le cœur net, — et
je suis parvenu à savoir ce que c'est qu'un Cocodès ou plutôt M. Cocodès.
Pour cela, j'ai retourné le cadre ovale.
Et j'ai vu.
J'ai vu un bellâtre blanc et frais, de cette blancheur qui s'obtient par les laxatifs; favoris passés au fer; cheveux noirs et épais; deux gros yeux reluisants comme ceux des animaux empaillés ; un nez sans inquiétude, la pire espèce de nez, avec une bouche placée là uniquement pour servir de prétexte à de belles dents, des dents à reflets bleus et roses, l'horrible dans le joli — chez un homme. La pose voulait être naturelle : une main, ornée d'une bague dite sorcière, reposait sur une cuisse fîère de se montrer et recouverte d'un pantalon gris de perle, nuance affectionnée par les personnes heureusement construites; l'autre main tenait un cigare commencé. Un ruban de lorgnon, trèslarge, brochait sur le tout, traversant une chemise à bouillons de batiste.
A la fois impertinente et abandonnée, cette pose semblait dire :
— Moi, je suis un artiste!
Mais la tête, molle, grosse, remplie d'eau, la tê'e vengeresse répondait implacablement :
— Toi, tu es M. Cocodès!
MONSIEUR COCODÊS 2G5