LA COMEDIENNE
Le théâtre représente un théâtre. Au fond d'une baignoire d'orchestre est assise Irma Aubert, comédienne de la cinquantième année; sa toilette est riche et savante. Ses yeux suivent sur la scène, avec une expression terrible, une jeune débutante. Elle tient son mouchoir serré entre ses dents. Une amie est à côté d'elle.
irma aubert, à voix basse. — Ce geste est faux... faux... faux... Une poupée... Son peigne va tomber... Quelle voix! Tout cela est copié sur Brohan. (La salle éclate en bravos. Irma Aubert se penche sur le bord de sa loge et applaudit plus fort que les autres, en disant tout haut : Oui, très-bien! très-bien!)
l'amie. — Elle ne va pas mal.
irma aubert. — Laisse-moi donc tranquille, et attends le quatrième acte... Tu n'en finis pas avec la lorgnette; après toi, s'il en reste. (Elle lorgne la débutante.) On n'a pas idée d'une peau aussi noire : c'est de l'ardoise... Tu dis qu'elle sort de la classe de Régnier? Un joli cadeau qu'il fait au théâtre! — Ah! ces verres sont brouillés.
l'amie. — Il paraît qu'elle n'a pas encore dix-huit ans.
irma aubert. — Et ça veut déjà jouer les grands rôles! Mais, à cet âge-là, on ne sait pas dire autre chose que papa! maman! comme les phoques... Ah! ma pauvre Mars ! ... je les ai joués, moi aussi, les grands rôles, et je les jouerais encore, si je voulais... Tiens, elle marche dans sa robe... c'est pitié!
l'amie. — Au fait, pourquoi as-tu quitté le théâtre?
irma aubert. — Ah! pourquoi? Parce que j'espérais que le théâtre me rappellerait et qu'on ne pourrait pas se passer de moi, et que, sans moi, il n'allait plus y avoir ni succès, ni talent, ni beauté possibles. Cela m'a joliment réussi, tu vois. J'ai boudé, et l'on m'a laissée bouder; j'ai envoyé fièrement ma démission au comité, et le comité m'a accusé réception de ma démission, tout simplement, le lendemain, sur papier grand aigle. Pendant huit jours je n'ai pas quitté ma fenêtre; j'attendais, de minute en minute, des ambassadeurs, une députation, une dépèche du château, ou
même M. de Rémusat en personne. Ah! ouiche! Ils ne pensaient plus à moi, les ingrats et les lâches! ils avaient déterré, je ne sais dans quelle banlieue, une petite fille comme celle de ce soir, et, dans le cabas de cette innocente, ils avaient fourré tout mon répertoire. Du propre !
l'amie. — 11 fallait aller jouer ailleurs.
irma aubert. — Où cela? en province? Merci! Ils n'ont d'oreilles que pour l'opéra. A la Porte-Saint- Martin ou à l'Ambigu? Pour recevoir des décors sur le dos, n'est-ce pas, et pour donner la réplique à des clowns! Je te retiens, toi. Et dire qu'ici l'on faisait six mille francs chaque fois que je jouais, et qu'à midi il n'y avait plus de location ! On ne reverra plus de soirées comme cela, ma belle; n, i, ni, c'est parti avec Irma Aubert. Tous les hommes étaient en habit noir et en cravate blanche ; on n'aurait pas découvert un seul paletot, même au poulailler. Dans tous les entr'actes, M. de Montalivet montait à ma loge pour me complimenter. Hein! c'est de la gloire, cela!
une voix du parterre. — Chut donc, dans la baignoire !
irma aubert, lorgnant. — A qui en a-t-il, celui-là?
l'amie. — A nous, ma chère; à toi; tu parles trop haut.
irma aubert. — L'animal! il a peut-être fait trois heures de queue, il y a dix ans, pour m'applaudir; il a peut-être mon portrait lithographie dans sa chambre à
coucher. — Sortons. La comédie est à jamais morte en France !