L HOMME D ETAT
Un salon décoré dans le goût puritain. Le soir, Jacques Reynal, l'homme d'État, est adossé à la cheminée, une main dans son habit; sa pose est tellement roide, qu'on lui croirait une tige de fer dans les reins. Autour de lui, quatre ou cinq personnages chauves. Un whist, à quelques pas.
Jacques reynal. — Quand j'étais aux affaires (silence), cela ne se passait pas ainsi. L'amoindrissement, ou, pour mieux dire, l'abolition du régime parlementaire, en enlevant aux masses leur aliment quotidien, a attaqué l'individualisme dans ses plus profondes racines. (Gémissements dans tous les coins du salon.) Il n'y a plus de remède possible aujourd'hui.
un ex-publiciste, avec abattement. — Plus de remède!
M. gibbeux, ex-secrétaire au ministère des affaires étrangères. — Vous nous aviez promis cependant un article dans la Revue.
jacques reynal. — J'en attends les épreuves, ce soir même. (Sensation générale.)
voix diverses. — Un article! il s'est décidé à faire
un article! Peut-être consentira-t-il à nous en lire des fragments. Espérons et taisons-nous.
m. gibbeux. — La situation y est, sans nul doute, admirablement définie?
Jacques reynal. — Le moment est encore innopportun. (Anxiété.) D'ailleurs, la publicité ne saurait être trop ménagère de ses forces. Je me suis contenté d'une simple analyse de la décomposition actuelle du corps social. (Il étend la main vers une sonnette.) Joseph !
un domestique, entrant. — Monsieur a sonné?
jacques reynal. — Joseph, est-il venu quelque chose pour moâ?
le domestique. — Oui, monsieur; ces papiers...
jacques reynal. — Donnez. (Silence profond. On entendrait voler Carpentier. Le whist est interrompu.) C'est bien cela. Messieurs, quand j'étais aux affaires..., chaque ligne émanée de ma plume et destinée à diriger les esprits, était, jusqu'au jour de son apparition dans le public, un secret entre ma conscience et moi. Je veux bien aujourd'hui, vu les circonstances exceptionnelles où nous sommes, me départir de cette réserve. Le titre de ma nouvelle étude est : Des causes et de la formation du radicalisme en Angleterre.
m. gibbeux, surpris. — En Angleterre?
jacques reynal. — Oui, on sait ce que cela veut dire. L'Angleterre est prise là seulement comme terrain propice aux allusions. Je vais commencer par
vous exposer l'objet de la leçon... c'est-à-dire de l'article. (Il déroule ses épreuves et demeure frappé de stupeur à l'aspect des nombreuses suppressions à V encre rouge faites par le directeur de la Revue.)
l'ex-publiciste. — Qu'avez-vous?
jacques reynal, se remettant. — Rien. Une faute grave que j'aperçois ; une faute d'impression... bien entendu.
l'ex-publiciste. — Comme vous êtes pâle!
jacques reynal, très-vivement. — J'étais toujours pâle, quand j'étais aux affaires! (Longue sensation.) J'entre un instant dans mon cabinet pour revoir cet important travail. (// traverse le salon à pas solennels, effrayant de froideur et d'orgueil.)
voix diverses. — Quelque chose d'extraordinaire se prépare; ayons l'air de ne rien soupçonner; ne gênons pas les projets de cet homme immense, et reprenons notre whist.
jacques reynal, seul, dam son cabinet; il feuillette ses épreuves.) — Quelle impertinence! toutes mes phrases à effet raturées par ce Booz ! et ce billet de sa main : « Il est impossible que votre article passe, à moins que vous ne consentiez aux changements indiqués. » Quel ton! Je n'aurais pas mieux dit autrefois. Ah! il me le payera, si... — Pourtant, que dois-je faire? Céder aux injonctions de cet homme, un de mes anciens instruments? Humiliation! Mais, si je résiste, mon article m'est rendu, et, moi, je fais un pas da \
dans l'oubli. Non ! pas d'oubli ! (Il écrit fiévreusement en haut du papier /Bon à tirer.) Demain, la France lira encore mon nom !
l'homse DE LETTRES
jules bodin, écrivant à côté d'un perroquet et au milieu de plusieurs personnes qui causent. — « ... 0 misère! un si grand art complètement disparu! l'art du bien dire et du bien penser, Fart des ingénieux et des habiles, le seul art, d'après Tertullien! Et, certes, on ne dira pas qu'il était un ignorant en ces choses du bel esprit et du raffinement, ce Tertullien ! Il avait, mieux que personne, le tour, le contour et le détour; il avait l'ironie sans fiel, le conseil sans perfidie, le sourire à fleur de lèvres, et la sérénité, et l'élégance, et la force, et tous ces dons précieux qui ne sont plus maintenant, ô douleur! qu'un souvenir, qu'une ombre, qu'un parfum, qu'une poussière. Boum! pas de crème! — Mais je me moque de ce Tertullien, à tout considérer ! Qu'avons-nous besoin de Tertullien dans ce' te occurrence?... A bas Tertullien ! haro sur Tertullien!... Parlons plutôt, ami Ariste, des jours émerveillés de notre jeunesse, des jours tendres et harmonieux, où nous allions, l'arc d'argent à l'épaule, par les mêmes
sentiers embaumés, à la conquête des mêmes rêves! En ce temps-là, amiAriste, s'il vous en souvient, c'était une fête, une joie, une éloquence, un bonheur, une passion, un intérêt... »
le perroquet. — Ran plan, plan, plan, plan!
un flatteur. — Titine ne se relèvera pas de votre dernier feuilleton.
jules bodin, écrivant toujours. — « Où sont les honnêtes gens d'il y a vingt-cinq ans, d'il y a trente ans? où sont les drames pleins de terreur et de pitié? où sont les beaux Mvres émus et les vaillants poëmes? Hélas! nous n'avions que trop de raisons de le dire : le grand art d'écrire est perdu ! le grand Pan est mort! îl n'y a plus que moi de galant homme dans ce siècle, et puis Viennet, qui a fait la Jeune nièce. Hors de là, tout n'est que purulence et biographie, abjection et réalisme, haillons hideux, la boue avec l'encre, la souquenille du paillasse aviné, les Muses qu'on traîne au ruisseau, le carnaval dans la rue et dans les mœurs, le carnaval braillard, insolent, féroce, stupide, qui ne m'ôte même plus son chapeau quand je passe ; ô profond oubli ! ô coupable ingratitude ! ô l'outrage trois fois pénible à mes loyales années, à mon travail clément, à ma joie de chaque jour et de chaque page ! A quoi sert donc aujourd'hui à l'écrivain sincère d'avoir été dans son enfance, comme Horace, couvert de branches de myrte et de laurier sacré par les colombes mystérieuses du Vulturne, qui s'élève comme une
borne milliaire entre la Pouille et la Laconie? Le carnaval, les honnêtes gens, Tertullien, la pièce nouvelle, les biographies, quoi de plus encore! Et Diderot? en voilà un! quelle fougue! quelle conviction ! quels muscles ! quelle belle robe de chambre ! »
le perroquet. — J'ai du bon tabac dans ma tabatière!...
une danseuse. — Adieu, je vais chez Paul de Saint- Victor.
une chanteuse. — Et moi, chez Jouvin.
jules bodin, écrivant toujours. — « Cric! crac! continuons. La machine a repris de l'eau. J'irai comme cela jusqu'à demain, jusqu'à après-demain, et même jusqu'à Tiflis, comme Alexandre Dumas, l'Alexandre du conte et de la comédie; et, pour m'arrêter, il faudra me saisir à bras-le-corps. Encore, ne le pourriez-vouspas sans danger, ami Ariste, ami véritable, ami dévoué, le confident et l'émule, celui qui écoute et celui qui console. Ah ! il a des bottes, il a des bottes, bottes, bottes, bottes, bottes, bottes, bottes, boîtes... »
le
l'amant
Le théâtre offre un boudoir. M. d'Olmuz, repoussant une femme de chambre, qui lui affirme que madame est indisposée, se trouve face à face avec Céluta, jeune, radieuse, la perle aux dents, une nuance d'impatience dans l'épaule gauche, adorablement satinée, qui sort à demi d'un peignoir de cachemire. — M. d'Olmuz voudrait bien ne représenter que quarante-cinq ans, en se fondant sur des cheveux ruisselants de blondisme et sur une maigreur de bon goût, qui lui permet de ne laisser arriver sa redingote qu'à sept ou huit lignes au-dessus du genou. Mais comment lutter avec ces pattes, dont aucune oie de Saintonge ne saurait égaler la démesurance, et que dix-sept couches de blanc de perle, caressées par l'éponge d'un coiffeur épris, ne sauraient dissimuler tout au plus qu'au regard de Paul Foucher?
m. d'olmuz. — Il y a quelqu'un chez vous, Céluta, dans la pièce à côté.
céluta. — Vous croyez?
m. d'olmuz. — J'en suis certain. J'ai entendu la porte se refermer au moment où j'entrais...
céluta. — Eh bien, voyez. Faites comme chez vous. (Elle s'asseoit sur un divan; M. d'Olmuz va à la porte.)
m. d'olmuz. — La porte est fermée.
céluta. — Ah !
M. d'olmuz. — Oui, au verrou, en dedans.
céluta. — Eh bien?
m. d'olmuz. — Eh bien, c'est la preuve que quel qu'un est caché là... là... vous comprenez!
céluta. — Bah !
m. d'olmuz. —Oh! tenez, Céluta, ne m'exaspérez pas avec votre sang-froid! Vous devez me connaître, cependant. Vous savez qu'il y a des moments où je ne me connais plus, où...
céluta. — Prenez garde à vos favoris; ils vont déteindre.
m. d'olmuz, pâlissant. — Céluta!
céluta. — Allons, enfoncez la porte, tuez le monsieur, et finissez-en. Gela me fatigue, à la fin.
m. d'olmuz. — Il y a donc... quelqu'un?
céluta. — Il faut croire.
m. d'olmuz. — Ah! (Il se précipite vers le cabinet; Céluta le devance et se place devant lui.)
céluta. — Dites donc, savez-vous que vous n'êtes plus drôle, vous?
m. d'olmuz. — Plus drôle?
céluta. — Et que, du moment où vous voulez faire du brisacque ici, vous êtes un fameux pistolet, encore !
m. d'olmuz. — Céluta!
céluta, les poings sur la hanche. —Monsieur!
m. d'olmuz, mettant sa tête entre ses mains. — Oh!!!
céluta. — Mais c'est vrai, cela! ces vieux sorciers, cela se croit tout permis ! cela crie et gesticule comme à vingt-deux ans ! As-tu fini, Saint-Cyrien de mon cœur? Des nerfs ! Est-ce à ton âge qu'on se charpente le bourrichon dans ces prix-là? — Eh bien, oui, il y a quelqu'un
dans ce cabinet. Après? — Quelqu'un de plus joli et de plus aimable que toi, rhumatisme de la grande armée! Quelqu'un qui m'envoie tous les jours des violettes à dix sous le tas, que je fourre dans mon sein, tandis que tes camélias se pavanent sur ma cheminée, au bénéfice de ma femme de chambre ! — Quoi ! tes procédés? du palissandre de la rue de Cléry, et un chalet dans le plâtras d'Asnières, où tu ne m'amènes à dîner que des têtes chauves comme toi, qui m'appellent belle dame, en me serrant les ongles ; des êtres écarlates au dessert, et dont le cou fait bourrelet par derrière sur leur cravate blanche ! J'en ai assez, mon bonhomme, et de toi aussi. Gela ne vaut pas le plaisir d'aller et de venir à mon gré, de souper chez Leblond et d'avoir, quand je veux, ma place chez Sari, dans la loge de Georgette. — Ne faut-il pas te sacrifier ma jeunesse, par hasard? Et, quand tu m'auras bien aimée, comme tu dis, quand tu auras fait toutes tes petites bêtises, si parfaitement raisonnées que je les perce à jour, en serai-je plus avancée, je te prie? Regarde donc de quelle nuance est mon œil. — Allons, ne pleure pas, mon vieux Armand. Cela devait finir comme cela, tôt ou tard ; je sais bien que tu as été bon pour ta Géluta, qui pensera toujours à son petit pépère. Mais aussi pourquoi t' aviser d'être venu à des heures impossibles? Tu n'es pas raisonnable. Marie va t'éclairer. Allons, demain tu me jugeras mieux. 11 faut se faire une raison. Bonsoir... bonsoir! (M. d'Olmuz sort en chancelant.)
XXÏV