AUTREFOIS
Un peu d'histoire. — « Comment fais-tu quand tu dis m? » — Texier, Tonnelier. — Cadet-Roussel professeur dé déclamation. — Salles de spectacle à louer.
Nous allons essayer de dire comment se font, en dehors du Conservatoire, les acteurs et les actrices, toute une population, tout un monde encore à demi plongé dans les régions de l'inconnu! — Nous allons prendre l'amoureuse dans ses langes, l'amoureux au sortir de l'alphabet ; nous allons suivre Gélimènc dans le maigre tartan de sa quatorzième année, et Clitnndre à l'heure où il ne sait ni parler, ni écouter, ni marcher, ni rester immobile.
On naît comédien, — on devient acteur. Dans la cavalerie, il faut six mois pour bien dire : « Cavaliers,
en avant ! » Au théâtre, il faut un an pour scander correctement le discours d'Auguste ou le songe à'Athalie.
Il est presque absolument impossible, à moins d'être une organisation de génie, comme Frederick Lemaître. de se passer des leçons préparatoires d'un professeur. L'étude des longues et des brèves, des exigences de la respiration, des temps, des changements de ton, est indispensable à qui veut prendre fréquemment la parole en public. « Gomment fais-tu quand tu dis u ? demande M. Jourdain à Nicole. Et M. Jourdain a raison de s'émerveiller de la science de son maître de philosophie.
Ceux qui apprennent à dire u ont été de tout temps fort nombreux à Paris. Ne remontons pas plus de cent ans : nous trouvons dans la dernière moitié du xvme siècle un nommé Tessier ou Texier, auteur (en collaboration avec M. Le vacher de Chamois) du Maître de déclamation, comédie en un acte, représentée sur le théâtre des Variétés-Amusantes, le 15 novembre 1782. Cette comédie, ou plutôt cette suite de scènes dialoguées, contient un éloge de l'art dramatique, considéré comme élément moral ; c'est suprêmement ennuyeux.
Texier ou Tessier était lui-même un professeur de déclamation; il avait établi, au Palais-Royal, une école sous le titre de Musée des enfants ; plus tard, il fit des lectures publiques.
En 1794, les feuilles nous indiquent l'École drama-
tique de Tonnelier, rue de Cléry, 111, au coin de la rue Poissonnière. Tonnelier a formé des élèves qui ont figuré à la Comédie française, Damas entre autres.
Puisque nous faisons un peu d'histoire, — si peu que rien, — rappelons une des plus bouffonnes créations de Brunet : Cadet-Roussel professeur de déclamation, par Aude. Cette farce supporterait parfaitement aujourd'hui encore la représentation.
Cadet-Roussel y cumule le métier de barbier avec celui de professeur ; entre deux barbes, il fait répéter une tragédie de M. Beuglant, poète du quartier :
Je n'ai que toi, Phanor, dans ce désert sauvage. Voici comment l'hasard m'a fait voir ce rivage : Je naquis, je vivais dans les remparts de Tours, A l'ombre des pruneaux...
« beuglant, le sou f fiant. — Des pruniers !
» cadet-roussel. — Comment! des pruniers? {Montrant le manuscrit.) Des pruneaux, vous dis-je.
> beuglant. — C'est que c'est une faute d'impression dans le manuscrit. D'ailleurs, est-ce que les pruneaux donnent de l'ombre?
» cadet-roussel, continuant:
A l'ombre des pruniers, j'y voyais mes amours... « Jeune homme, me dis-tu, je connais l'oncle infâme Qui voudrait désunir deux cœurs qu'amour enflamme. » En effet, cher Phanor, mon oncle le frotteur...
î beuglant souf fiant. — Le doreur!
» cadet-roussel. — Oui, la rime est plus riche.
Mon oncle le doreur S'opposait à nos nœuds et faisait mon malheur. Venez, poursuit le Turc, au sein de la fortune! Il portait sur son front la moitié de la lune, Des perles, des rubis. Tremblants au premier choc, Nous croyions voir tous deux l'empereur du Maroc!
» beuglant. — C'est divin!
» cadet-roussel. — C'est détaillé, c'est fini ! Diction, épanchement, chaleur, c'est consumé. M. Talma. qui passe pour un malin, ne dirait pas ça comme moi ; je l'en défie bien. »
Cette scène, avec les exagérations de costumes et le jeu de Brune t, vaut certainement la plupart des cascades de ce temps-ci.
Depuis cette époque, le goût du théâtre n'a fait que se populariser. Des industriels sont venus en aide aux apprentis comédiens et aux professeurs, en faisant construire, dans tous les coins de Paris, de petites salles de spectacle, qu'on loue à des sociétés comme on loue des cabinets de restaurant. — La salle de Doyen, rue Transnonain, a été la plus célèbre ; tous les artistes de la période de 1830 sont sortis de là. Doyen n'était pas un professeur : on s'essayait chez lui, voilà tout.
Ensuite est venue la salle Ghantereine, rue Chantereine, aujourd'hui rue de la Victoire. La salle Ghantereine a eu des soirées brillantes.
Rappelons aussi :
La salle Génard, rue de Lancry, où madame Arnould- Plessy a commencé;
La salle de la rue de Lesdiguières, dirigée par un M. Thierry;
La salle de l'impasse de la Grosse-Tête, près de la rue du Caire ;
La salle Molière, rue Saint-Martin, tantôt théâtre payant, tantôt théâtre de société;
Et bien d'autres, — rue Saint-Antoine, rue du Renard-Saint-Merry, rue des Martyrs, etc. Ces salles n'existent plus maintenant ou ont reçu d'autres destinations. A leur place, nous avons aujourd'hui l'Ecole lyrique, la plus hantée de toutes ces petites usines dramatiques.
l'école lyrique
La rue de la Tour-d'Auvergne. — Achille Ricourt. — Sa vie, s)6 travaux. — Une répétition. — Elégante, Montagna, Superbatandor.
— La scène des marquis, du Misanthrope. — Garçon, une chope!
— Principaux élèves de Ricourt.
Au numéro 16 de la rue de la Tour-d'Auvergne, on voit cette enseigne en lettres rouges, surmontant une petite boutique : École lyrique.
La maison est vaste et de convenable apparence; mais la petite boutique n'inspire aucune considération; on serait même tenté de croire qu'une de ses vitres
A sur le cristallin une taie en papier.
Mais, en s' approchant, on s'aperçoit que cette taie est une affiche, moitié imprimée, moitié écrite à la main, et dont la teneur est celle-ci :