‹ Les années de gaietéChapitre 59 sur 60 · PAR ALFRED DE MUSSET · texte numérisé non relu

PAR ALFRED DE MUSSET

Prix du cours : 10 francs par mois.

Si la curiosité vous engage à tourner le bouton de cette porte vitrée, vous vous trouvez, à votre grande surprise, dans une petite salle remplie de fumée de tabac. C'est un estaminet. On s'y empresse, d'ailleurs, de vous informer que l'entrée de l'Ecole lyrique est dans le couloir à gauche. A la bonne heure !

Ce corridor long et sinueux est tapissé d'adresses de costumiers et de fabricants de perruques; — II

Aboutit à une salle de théâtre, très-habilement distribuée dans ses minimes proportions, mais délabrée à un tel point, que les larmes vous en viennent aux yeux.

L'Ecole lyrique a cela de particulier qu'on y apprend tout, — excepté le chant.

Le deus de cette machine est le célèbre Achille Ricourt, un professeur déjà légendaire, le type le plus en dehors de la banalité humaine.

Ce prénom d'Achille n'a pas été sans influence sur sa destinée.

Pour les dictionnaires biographiques, — Achille Ricourt est né à Lille; il a étudié la peinture à l'atelier de Guérin, avec Géricault, Ary Scheffer et Eugène Delacroix. En 1831, il a fondé le journal l'Artiste, qui est aujourd'hui la plus brillante des revues parisiennes aux mains de M. Arsène Houssaye. Ricourt a puissamment contribué à la réaction classique en s'employant de toutes ses forces pour la représentation de Lucrèce. Il était aidé, dans cette lutte littéraire, par le libraire Furne, par le directeur Lireux et par deux compatriotes du poëte, Charles Reynaud et François Ducuing. Passionné pour le théâtre, il a tourné depuis longtemps toutes ses facultés vers l'enseignement dramatique, où il s'est acquis une légitime réputation.

Signe particulier : Ami de Jules Janin, qui, pour lui, a parodié deux vers fameux :

Sur la scène jamais il ne voulut paraître. Il fit des comédiens et ne daigna pas l'être.

Yoiià le Ricourt des dictionnaires biographiques, le Ricourt de l'histoire sèche et décolorée.

Mais le Ricourt de la vérité et de l'enthousiasme, le nôtre, le vôtre, celui de la rue de la Tour-d'Auvergne et de tout Paris, le Ricourt vivant et bouillant, — c'est bien autre chose, je vous le jure!

Regardez-le : il passe, secouant un grand paletot blanc sur ses reins; sa taille est haute, son œil est fier, son geste est celui du commandement, — je dirai même plus, — du despotisme. Une inamovible cravate de mousseline ceint un cou gonflé de veines tragiques. Tout en lui est fébrile; sa volonté a peine à retenir son bras sans cesse tendu pour invoquer les dieux; sa jambe frémit, ses cheveux ont peur de son crâne; il ne parle pas, il tonne ; il pose les deux mains sur ses interlocuteurs comme sur une proie ; il les pétrit, il les tapote, il leur fak la grimace, il éclate sur eux comme la foudre; puis il les quitte soudain. Où va-t-il? Il l'ignore. Il erre, poursuivi par le spectre de l'art dramatique, qui lui crie : « Marche ! fais de la propagande ! régénère le théâtre. » Et Ricourt dépense des efforts surhumains pour produire des élèves supérieurs;

il les couve en manière de poule inquiète, il les nourrit des plus succulents morceaux de l'Honneur et V Argent, il bêche avec héroïsme les terrains les plus ingrats, il découvre des vocations là où des esprits moins clairvoyants ne distingueraient que de bourgeoises aptitudes ; il racole et embauche des artistes dans les magasins de nouveautés, derrière les bocaux des boutiques d'épicerie, et jusqu'au pied de l'échelle que s'apprête à gravir un simple gâcheur, pour lequel Ricourt rêve déjà les rubans verts d'Alceste ou le diadème d'Agamemnon !

Il est dix heures un quart du matin.

Nous allons vous conduire à la classe d'Achille Ricourt.

Quinze ou vingt jeunes filles garnissent un des côtés du parterre de la salle de l'École lyrique ; l'autre côté est occupé par un nombre à peu près égal de jeunes gens.

Quelques mères sont disséminées çà et là et donnent de la gravité à l'assemblée.

Ricourt se tient à la porte d'entrée, comme le dernier des spectateurs, le chapeau en arrière, les mains derrière le dos.

Sur la scène, sont les élèves qui répètent. A leur gauche, assise sur le rebord d'une loge, les deux mains dans son manchon, on reconnaît l'élève favorite d'Achille Ricourt, celle qui lui sert de moniteur, qui îe remplace pendant son absence et qui fait exécuter

les exercices ordinaires. Ricourt Ta surnommée Agrippine, en souvenir du rôle qu'elle interprète le mieux.

La séance commence.

ricourt. — Voyons, dépêchons-nous, nous sommes en retard... Clotilde, à ta place!... Bien... Mademoiselle, vous, la petite blonde... lâ-bas, oui... montez sur le théâtre... je ne me rappelle jamais votre nom. {S' adressant à n'importe qui.) C'est vrai, je ne sais pas le nom de mes élèves... j'en ai tant vu ! Janin est comme cela, du reste... Allons, mademoiselle, la gamme.

Pour l'intelligence de ce qui va suivre, il est nécessaire d'expliquer qu'Achille Ricourt, après de nombreux travaux euphoniques, a résumé les trois faces de l'art dramatique : — la comédie, le drame, la tragédie, — à l'aide de trois mots imitatifs, qu'il a laborieusement forgés.

Ces trois mots, les voici :

ÉLÉGANTE ; MONTAGNA ; SUPERBATANDOR.

C'est ce que Ricourt appelle la gamme et ce qui fait étudier avec insistance à ses élèves, prétendant que, de l'articulation intelligente de ces trois mots, dépend tout leur avenir.

ricourt. — Y êtes-vous, la petite? Eh bien, allez.

l'élève. — Élégante !

ricourt, fronçant le nez. — Quoi?

l'élève— Élégante!

ricourt. — Hum!... c'est mieux... cependant ce n'est pas encore cela. Tenez, regardez bien.

Ricourt lève un bras, l'allonge, forme un rond avec le pouce et l'index, détache violemment ces deux doigts, roule des yeux de chat en bonne fortune et laisse mélodieusement glisser entre ses lèvres le suave è-Ugan-tè.

ricourt. — Gomme cela, voyez-vous... un susurrement... une vibration... A ton tour, Agrippine, à ton tour, mon enfant... fais voir comme tu sais travailler la gamme... Va, va.

agrippine. — Éé-léé-gan-ttéé!

ricourt. — Bien ! très-bien ! voilà le ton de la comédie, voilà l'esprit, le brio, le piquant... tu peux jouer les soubrettes de Marivaux; tu as du galoubet... Très-bien, ma fille; soigne tes coins de bouche... c'est important... tu iras aux Français... Tu me rappelles Contât, avec plus de fermeté... Continue ! (De l'air de quelqu'un qui casse une noisette.) Continue !

agrippine, grave, croisant les bras et enflant les joues, comme pour jouer du trombone. — Montagna!

ricourt. — C'est cela; juste... Montagna! la comédie sérieuse, le drame robuste; voyez, mesdemoiselles... Montagna! cela signifie la puissance, la force, l'Hercule Farnèsc appuyé sur sa massue, la dignité sans courroux... Il faut avoir du biceps dans le gosier pour prononcer ce mot-là. Très-bien! ma fille. (Se tournmt

vers n'importe quoi.) Elle me rappelle Dorval, n'est-ce pas? ne trouvez-vous pas ? qu'en pensez-vous? Dorval, avec la certitude en plus... Ah! parbleu! c'est évident, la certitude. . . c'est là qu'il faut arriver. . . Un bossu peut jouer Achille (avec fureur)) il peut y être superbe!... Lekain était-il beau? Non... Alors, vous voyez bien... Va toujours, ma fille... ils te demanderont aux Français; il faudra bien qu'ils te prennent... Continue, je t' écoute.

Agrippine décroise les bras, les roidit convulsivement, déroule ses cheveux d'un violent coup de tête, retient sa respiration comme si elle voulait plonger, et devient en peu de temps rouge et bleue ; son sein ondale, son corset semble habité par un boa. Elle fait enfin explosion, et lance aux quatre vents de la salle de l'École lyrique :

— S uper ba ta n dor !!!

Ricourt ne se possède plus ; il saute en l'air, et ses genoux vont choquer son mentos.

ricourt. — Bravo ! magnifique ! Tu y es, mon enfant. Tuas trouvé. Supe t ba tandor! Saluez la tragédie! c'est la tragédie ! Appuie bien sur IV, ma fille, tout repose sur IV, c'est le grand secret. J'ai appris à articuler IV en suivant pendant quelque temps l'école des tambours. Superrrbatandorrr ! Comprends-tu maintenant? il faut du m... le fia est plus particulièrement affecté à la comédie... Je suis rationnel... BeauvaMet le sait... il n'est pas sans talent, et, s'il avait voulu, je Tau-

rais perfectionné. Mais, toi, tu seras ma gloire, ma fille, mon enfant bien-aimé. (Se tortillant gracieusement.) C'est mon enfant, Aussi, comme elle dit Racine! (Agrippine s'apprête à dire Racine.) Non, non; c'est inutile... je te connais... qui te connaîtra, si ce n'est moi?

Va, va, mou intérêt ne me rend point injuste.

Reconnais-tu ce vers? « Il faut de l'intelligence pour lire Racine, mais pour le jouer il faut du génie. » Et qui est-ce qui s'exprime ainsi? (Rugissant.) Ce n'est pas moi! ce n'est pas moi! c'est Diderot, le grand Diderot... Je ne l'ai pas connu, et je le regrette. N'importe, ta place est aux Français; tu nous rendras Rachel... avec plus d'ampleur... c'est moi qui te le dis. Repose-toi, mon Agrippine; va t'asseoir, ma reine.

Ici, Ricourt se tourne vers les jeunes gens; il les compte du regard.

ricourt. — A nous autres, maintenant. Dépêchonsnous; Ronsard m'attend pour déjeuner... Creusons notre Molière... Molière! (Il se découvre.) Voyons... la scène des marquis, du Misanthrope. Toi, monte ici; je ne sais pas ton nom... Hein? Jules?... Jules ou autrement, cela m'est égal. Place-toi là... là... là, on te dit ! (Il le prend par les épaules.) Et ton ami, un peu plus en arrière. Ne bougez pas; vous n'entrez pas encore. Louisa! arrive; tu représenteras Éliante...

Sommes-nous au complet, comme cela ? Ah ! il faut un Acaste... Sophie !

sophie. — Monsieur Ricourt?

ricourt. — Viens faire Acaste, ma chatte.

sofhîe, boudant. — Mais, monsieur Ricourt, vous me faites toujours faire Acaste; c'est un rôle d'homme.

ricourt. — Je le sais bien, parbleu! que c'est un rôle d'homme... et un rôle magnifique encore!... Je l'ai vu jouer par Armand... Viens faire Acaste, cela t'apprendra à phraser... tu ne phrases pas.

la mère de sophie. — Vous ferez le rôle de l'homme, mademoiselle, puisque M. Ricourt vous le dit. Il faut de la soumission à son maître. Je sais cela, moi... Quand on a été dans le commerce, on peut aller partout la tête levée... l'habit ne fait pas le moine... Car ce n'est pas pour me vanter, mais je peux dire...

ricourt. — Taisez-vous donc là-bas! (A Sophie.) Prends la brochure. Allons, commencez. A toi, Louisa; c'est Ëliante qui parle.

louisa. — - Voici les deux marquis qui montent avec nous.

ricourt. — Non!

louisa. — Comment! non?

ricourt. — Non! non!... Tu dis : Voici les deux marquis, comme tu dirais : « Voici le charbonnier. » Recommence-moi cela. La tête un peu plus levée. Ce n'est pas aux planches que tu t'adresses, c'est à moi.

Voici les deux marquis... Tu te tournes vers la porte, tu les annonces en souriant. Voici les deux marquis... c'est-à-dire une visite agréable, deux jeunes gens de la cour... Appuie avec complaisance sur la qualité de marquis... Deux marquis... diable! peste! oh! oh! — Allons, poursuis. Vous V est-on venu dire?

louisa. — Quoi, monsieur Ricourt?

ricourt. — Comment, quoi?

louisa. — Oui, quoi? Je n'en sais rien, moi.

ricourt. — Mais c'est la suite du rôle d'Éliante. (Il hausse les épaules.) Veux-tu continuer, oui ou non?

Voici les deux marquis qui montent avec nous; Vous l'est-on venu dire?

De la souplesse, ma biche... détache bien le pronom... Vous V est-on venu dire? en êtes-vous informée? le saviez-vous?... Tu es la cousine de Gélimène; il s'agit d'attirer l'attention par ta grâce, ta bonne humeur... Vous V est-on venu dire ?

La séance continue.

Quand Ricourt est parvenu à former un sujet dont il est satisfait, il faut voir avec quel zèle et quelle flamme il prépare son exhibition.

La veille du grand jour, il houle et roule dans tous

les endroits publics comme une Renommée désemparée. Son dernier abordage a lieu ordinairement dans la brasserie bavaroise de la rue des Martyrs. Il y entre à pleines voiles, vers les onze heures du soir, — haletant, — mais toujours fort, parce qu'il a la volonté. Il vient à vous, il vous empoigne le bras et le secoue comme un peuplier.

— C'est demain! s'écrie-t-il, c'est demain! Je lance mon Edouard dans trois pièces, rien que cela ! Il ira, je suis sûr de lui. Je n'en aurais pas répondu il y a un mois; mais, aujourd'hui, c'est différent : le gaillard est à point... Venez tous... la critique y sera, Janin y sera... il me l'a promis ce matin... Ce sera un événement. (Secouant Fernand Desnoyers.) Tu ne t'imagines pas ce que c'est, Desnoyers; ils n'ont rien de pareil aux Français... Ponsard y sera aussi... Ponsard, le sublime antimoderne, le seul poëte lyrique de notre temps !

un jeune homme aux cheveux rejetés en arrière et arrêtés sur les côtés par de grandes oreilles. — Le seul poëte lyrique... hum!... Et Hugo, monsieur Ricourt, et Hugo?

ricourt, se trémoussant. — Je sais bien, Hugo... parbleu! nous sommes d'accord... de grandes machines à la Michel-Ange... l'anatomie du lyrisme... c'est beau... c'est hardi... mais après? et puis, quoi? Je donnerais deux cents canettes de Hugo pour un petit verre de Racine. (A un garçon.) Garçon, ap-

porte-moi une choppe... une choppe, mon enfant... bien fraîche.

le garçon. — VoiFà, monsieur!

ricourt, s'arrêlant subitement. — Hein?... Répète un peu.

le garçon. — Voilà, monsieur.

ricourt. — L'organe est bon... sonore... métallique. Tu me rappelles Saint-Prix. J'avais douze ans quand j'ai vu Saint-Prix. Viens chez moi, mon enfant. Pas de hasard, messieurs... l'art procède comme la géométrie... l'organe est tout... ce garçon l'a. Que cherchons-nous, nous autres? L'angle droit ! c'est la méthode des anciens... Le grand Fleury me le disait : « Ce qui perd les comédiens modernes, c'est qu'ils disent toujours : deux et deux font cinq cent mille. Aucun ne veut dire : deux et deux font quatre. » Eh bien, tout est là... c'est le résumé de l'art... deux et deux font quatre... Ce garçon a un bel organe... c'est la même chose. Voilà pourquoi Fleury ne valait pas Mole... Mole, Grandval... Grandval, Baron... et Baron ne valait pas Molière... Deux et deux font quatre... c'est simple et c'est tout. (Il boit et sort.)

Empressons-nous de déclarer que cette prodigieuse surexcitation recouvre un jugement très-sûr pour les choses de la rampe, et que les innocentes excentricités du professeur Ricourt n'altèrent en rien une méthode dont les résultats ont toujours été excellents pour les organisations réellement artistiques.

Le nombre de ses élèves est considérable; pour ne citer que les plus récents, inscrivons ici les noms de mademoiselle Stella Collas, de la Comédie française; de madame Méa, de l'Odéon (jadis figurante au Gymnase sous le pseudonyme d'Antonia), de mademoiselle Emma Delille et de M. Hector Delille, son frère.

Plus nombreux encore sont ceux auxquels Ricourt a donné ses conseils et qui sont venus chercher auprès de lui un supplément d'expérience, un perfectionnement. Il a fait confier à Bignon le rôle de Danton dans Charlotte Corday.

Ricourt déjeunait un matin de 1832, chez Cremer, en compagnie de M. Ferdinand Flocon, de M. Paulin et de quelques autres personnes, lorsqu'une toute jeune fille, presque une enfant, demanda à lui remettre une lettre de recommandation. C'était Rachel; elle s'appelait alors Élisa. Ricourt l'accueillit avec intérêt, et remarqua déjà en elle ce quelque chose d'étrange et de farouche qui devait plus tard devenir du génie.

Achille Ricourt ne parque pas toujours ses élèves dans la tradition ; il leur fait jouer de temps en temps des pièces inédites. On répète actuellement à l'École lyrique le Chemin de Corinthe, d'Armand Barthet, une charmante comédie en trois actes en vers.

Cet hiver, c'est-à-dire il y a deux mois environ, peut-être davantage, Ricourt a monté, avec un certain luxe de mise en scène et d'affiches imprimées, une œuvre remarquable, Mère et Fille, par M. Xavier For-

neret. — Un autre jour, nous ferons connaître à nos lecteurs M. Xavier Forneret, une des personnalités les plus originales de ce temps, un des talents les plus curieux à examiner de très-près.

L ECOLE DE BOUDEVILLE

Portrait de Charles Boudeville. — Trois ans d'Odéon forcé. — Le Manteau, par Andrieux. — A quoi peuvent servir deux vers de Voltaire.

Henry Monnier a fait une spirituelle aquarelle de Boudeville, dans le rôle de Labranche, de Crispin rival de son maître : la grande livrée, le tricorne sur l'oreille, la main gauche dans le gilet, un nez qui flaire les exempts à cent pas. Charles Boudeville, en effet, excelle dans les valets, les Figaros; c'est un des bons élèves du Conservatoire. A l'Odéon, on se souvient de sa création du villageois Jacquin dans Grandeur et décadence de Joseph Prudhomme; c'est à lui que M. Prudhomme disait sentencieusement : « Tous les hommes sont égaux; il n'y a entre eux d'autres différences que celles de la nature, i

Il y a quatre ans que Boudeville a quitté l'Odéon, pour des raisons étrangères au théâtre, et qu'il est devenu professeur, — accidentellement. Aujourd'hui, il reste professeur, à cause du succès qui s'est attaché

à son cours. Des affiches jaunes, sur les principales murailles, nous apprennent que ses leçons ont lieu trois fois par semaine, faubourg Montmartre, 29.

Nous avons voulu assister à ces leçons, — et, un beau matin, nous sommes tombé chez lui en plein Manteau d'Andrieux.

Le Manteau est la pièce favorite des professeurs de déclamation, pour trois ou quatre raisons :

Parce qu'elle n'a qu'un acte;

Parce qu'elle est en vers ;

Parce qu'il y a un rôle de femme travestie en homme.

Une douzaine de jeunes et très-jolies personnes étaient rangées, brochure à la main, dans le salon de Boudeville, au moment de notre entrée. Le trouble pudique qui s'empara d'elles à notre aspect suspendit la répétition pendant quelques minutes; il fallut que Boudeville leur assurât que nos dispositions n'avaient aucun caractère d'hostilité; loin de là.

On nous permit alors de nous asseoir dans un coin de l'appartement, — et d'écouter.

Boudeville se donne beaucoup de mal, il ne laisse point passer une inflexion de voix douteuse; il fait recommencer dix fois la même tirade.

Ses principales élèves sont : Mesdames Ramelli, Chatillon, Solange, Malvau, Angeline Thèse.

Boudeville fait une vive chasse à l'accent. Il a des phrases pour tous les vices de prononciation, des entrelacements de syllabes et de consonnes qui équivalent aux cailloux de Démosthènes, de vols d7 pour ceux qui grasseyent, des mousquetades dV pour ceux qui bégayent.

Oui, Mitrame, en secret l'ordre émané du trône Remet entre ses bras Arsace à Babylone.

Ce sont deux vers de la Sémiramis de Voltaire. Lorsque le sujet est parvenu à les articuler aisément on remplace IV en tede , ce qui transforme ainsi le distique :

Oui, Mitedame, en secledet l'otedede émané du tedone Tedemet entede ses betedas Atedesace à Babylone.

Fortement secoués, ces deux vers pourraient encore servir à rincer les bouteilles.

Boudeville a pour les commençants des formules plus simples, telles que celle-ci :

« Trois gros rats dans trois gros trous rongeant trois gros fromages. »

Ou bien encore :

a Gros gras grain d'orge, quand te dégrosgrasgraind'orgeriseras-tu? »

Il est enjoint à l'élève de murmurer ces paroles stu-

pido-magiques à toute heure de la journée, pendant les repas, — où elles servent à activer la digestion, — et jusque dans le sommeil.

l'école d'albert, dit piffard

Invocation. — Naissance de Piffard. — Ses amours. — Où est située l'école de Piffard. — Une librairie dans une armoire. — Mademoiselle Anna Debonne.

Muses immortelles! Muses héroïques et souriantes, aux cheveux déroulés par la haine ou au sein découvert par l'amour, filles de haute et superbe maison, vierges pour rire et pour pleurer, Thalie dont le brodequin est serré comme celui d'unelorette, Melpomène dont la main étreint un nœud de serpents, — racontez-nous, s'il vous plaît, ce que c'est qu'Albert dit Piffard!

Les Muses ont répondu :

<r Pierre Albert est un petit Parisien, qui n'a rien de la divine beauté du Méléagre. Le surnom de Piffard, justifié par l'ampleur triomphante de son nez, lui a été donné par Esther de Bongars, l'incomparable Zéphirine des Saltimbanques. — Pierre Albert a suivi le cours de Saint-Aulaire, à la salle Génard, rue de Lancry, et, plus tard, à la salle Molière, où il se rencontra avec Rachel. Une folle passion agita, prétend-on, la naissante tragé-

dienne pendant quinze jours; mais, malgré nos efforts, nous n'avons rien pu arracher sur ce chapitre à la discrétion monumentale de Pillard, qui était digne de naître au temps heureux de la chevalerie. Plus tard, il entra au Conservatoire et y continua ses études en brillante et spirituelle compagnie : mademoiselle Denain, mademoiselle AugustineBrohan, mademoiselle Avenel, mademoiselle Zulma Restout, M. Berton. — Enjoué, affectueux et causeur bizarre, tel est Piffard. Nous l'aimons! »

Nous avons ajouté au discours des Muses.

Il est peu de théâtres à Paris sur lesquels Piftard n'ait au moins montré le bout de son nez, — ce nez, qui n'a d'autre rival que celui d'Hyacinthe : en quinze ans, il a successivement projeté son ombre aux Variétés, au Gymnase (où une autre passion l'attendait), à la Porte-Saint-Martin, au Vaudeville. Un sort jaloux relégua continuellement Piffard sur les deuxièmes plans ; peut-être aussi doit-il s'en prendre à la faiblesse de sa voix. — Toutefois est-il qu'après avoir joué dans un grand nombre de pièces, les Filles de marbre, les Parisiens, la Joie de la maison, il sortit du Vaudeville pour se consacrer tout entier à l'enseignement dramatique.

Bornons là les principales lignes biographiques de son existence.

Piffard joue les comiques, — mais il enseigne les grands rôles.

Il recrute de préférence ses élèves dans le beau sexe, — et il à bien raison.

Il a formé mademoiselle Hugon, mademoiselle Soubise, mademoiselle Meunier, mademoiselle Boulart, de charmantes femmes et de très-habiles actrices aujourd'hui.

Mais, à l'entendre, son meilleur sujet, celui sur lequel sa satisfaction ne tarit pas, est mademoiselle Anna Debonne, — une danseuse qu'il a changée en tragédienne.

Mademoiselle Anna Debonne débutait l'aulre soir, à l'Odéon, dans Iphigénie enAulide; et le fait est qu'elle a été trouvée très-intelligente.

Donc, gloire à elle, et honneur à son professeur Pierre Albert dit Piffard !

Maintenant, où est située l'école de Piffard? me demandera-t-on.

Ah ! voilà !

Piffard est de la grande famille de Bias : il porte son école avec lui.

Il ressemble sous ce rapport à son frère Edmond Albert, qui était libraire et qui florissait, i y a huit ou neuf ans.

Cet Edmond Albert fut un des premiers éditeurs de Théodore de Banville et de Philoxène Boyer.

Seulement, il les édita dans une armoire.

Je m'explique : Edmond Albert faisait très-bien les choses; il payait convenablement les deux poètes, il imprimait leurs vers sur de magnifique papier: mais, comme il manquait de relations avec les principales maisons de librairie de Paris, et que, d'un autre côté, il était assez prompt au découragement, — il enfermait l'édition entière dans une grande armoire.

Puis on ne le voyait plus pendant deux ou trois mois.

Ce mode de publicité, qui nous semblait un peu primitif, suggéra à l'un de nos amis la plaisanterie suivante, qu'il eut le crédit de faire insérer dans les faits divers du journal le Pouvoir : « La belle scène dramatique de M. Philoxène Boyer, l'Engagement, si bien interprétée par mademoiselle Judih, paraîtra trèsprochainement dans l'armoire de M. Edmond Albert, éditeur, *

Par ce qui précède, nous ne prétendons pas insinuer que Piffard tient son cours de déclamation dans une armoire.

Nous ne voudrions pas lui nuire à ce point dans l'esprit des mères qui destinent leurs demoiselles au théâtre.

Piffard donne des leçons particulières, c'est vrai; mais il produit ses élèves, au fur et à mesure de leurs progrès, sur les scènes de la banlieue et dans les théâtres des environs de Paris, à Montmorency, à Saint- Cloud, à Ghoisy-le-Roi. Ce sont de ravissantes parties dans la belle saison.

L'ÉCOLE DUQUESNOIS

Depuis plusieurs années, on lit assez régulièrement, chaque samedi, dans les grands journaux : Demain dimanche, M. Duquesnois récitera le Lac, de Lamartine, avec accompagnement de musique. Intrigué par cette annonce, nous nous sommes décidé à aller entendre M. Duquesnois.

M. Duquesnois est le directeur du Gymnase de la parole (pourquoi pas le Trapèze de la prononciation?), situé dans le passage du Saumon. C'est un élève de Talma; il en est resté au QxCen dis-tu? de Manlius, qu'il paraphrase avec enthousiasme tous les dimanches ; ce qui ne l'empêche pas d'interpréter quelques-uns de nos auteurs modernes, comme on voit.

Avec M. Duquesnois, et avec la musique, le Lac dure trois quarts d'heure environ. M. Duquesnois appartient, de toutes les manières, à l'ancienne tradition : débit mesuré, geste arrondi, œil inspiré. L'ancienne

tradition est peut-être la bonne; nous ne décidons pas. Il faudrait consulter M. de Lamartine.

Le petit théâtre du passage du Saumon, où M. Duquesnois exerce ses élèves, est très-joli. On le loue aux amateurs cinquante francs le jour, et cent francs le soir, tout éclairé.

Pourquoi donc alors les typographes (ces fanatiques de la comédie bourgeoise) préfèrent-ils le théâtre lointain de la rue Pascal, dit le théâtre Saint-Marcel?

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