‹ Les années funestes, 1852-1870Chapitre 20 sur 53 · LA HAINE QUI RIT · texte numérisé non relu

LA HAINE QUI RIT

L ne espèce de meurtre amusant pour les autres, l/affront pour rire ; hélas ! oui, ces mœurs sont les vôtres, Kt je médite.

On sait qu'on ment, on en convient, On en joue; on ne veut qu'un succès, on l'obtient : Être deux ou trois jours cru par les imbéciles. L'exil, l'ombre, le deuil ne sont plus des asiles; On lapide le crêpe au chapeau d'un proscrit. Bah ! c'est pour s'amuser! vous voyez bien qu'on rit

— Cet homme m'est livré. Je demande sa tête.

Suis-je son ennemi pour cela? Pas si bête!

le pouffe, et crie : A bas l mort ! il a trop vécu ! —

lire acharné c'est bien, mais être convaincu C'est du luxe : on serait donc idiot soi-même. Et d'ailleurs, avoir foi, cela rend triste. On sème La ciguë et la mort, mais on n'y goûte pas. On est un bon enfant qui, pour vivre, est Judas Et ne prend pas la chose au sérieux ; on tâche D'être t ranquillement, sans pédantisme, un lâclie. Si l'on voyait passer l'homme qu'on va demain Poignarder par derrière, on lui tendrait la main, Et l'on se vanterait de la rencontre auguste. John Brown est un héros et Barbes est un juste. On l'avoue entre soi ; mais en public on dit : Barbes est un nigaud, John Brown est un bandit. On l'affirme, et cela n'empêche pas de rire, \e pas le croire étant un motif pour le dire.

— Çà, buvons, insultons, mais sans nous mettre en frais D'inimitié, de bile et de fiel. Buvons frais I Rager de vrai? la chose en vaut-elle la peine? —

Le tigre mord sans faim et Thersite sans haine.

Page 1