‹ Les années funestes, 1852-1870Chapitre 26 sur 53 · L'EMPEREUR A COMPIÈGNE · texte numérisé non relu

L'EMPEREUR A COMPIÈGNE

Au mois de mai d'avoir moins de parfums, au cygne De s'envoler;

Sans qu'on entende au loin gronder le flot sonore,

Le vent huer, Et sans qu'on voie autour du coupable l'aurore

Diminuer;

Sans qu'au nom de l'honneur, de l'auguste justice,

Des saintes lois Et du grand ciel, la ronce indignée avertisse

L'ombre des bois,

Et sans que le printemps distingue entre un faussaire,

D'où sont venus Tous nos pleurs, tous nos maux, tous nos deuils, et Glycère,

Nymphe aux pieds nus?

U a parfaitement oublié tous ses crimes,

Le sang versé, Son serment, son honneur, son âme, et les abîmes

Du noir passé ;

U a saisi le peuple et la loi dans sa serre. Joué son jeu,

Et fait la quantité de forfaits nécessaire Pour être un dieu;

Les bonzes, les cadis, sous leur robe de femme,

Le trouvent grand; C'est tout au plus s'il sait combien il est infâme,

Et s'il comprend ;

Il est l'idole informe et vague qu'on encense : Ses yeux font peur;

On devine qu'il est plein de toute-puissance A sa stupeur;

Et c'est bien surprenant d'être un tel misérable,

Et que les rois Soient petits devant vous plus qu'au pied de l'érable

L'herbe des bois.

Ah! quand un homme a fait tout ce qu'a fait cet homme,

Quand il est là, Lui qui livra ta Rome, ô Caton, à la Rome

De Loyola,

Lui qui fit faire un] pas monstrueux en arrière

A la raison.

Lui que guette la Prusse, espionne et guerrière,

A l'horizon.

L'EMPEREUR A COMPIÊGNE. 7a

Lui qui, mettant un vote imbécile à la place

Des droits trahis, Règne contre le peuple et par la populace

Sur mon pays,

Lui par qui, dans un jour de deuil, d'abîme et d'ombre,

Tout se perdit, 11 semble qu'il faudrait un rugissement sombre

Sur ce bandit:

11 semble que les champs devraient être lugubres

Et mécontents, Et qu'il devrait sortir des forêts insalubres

Un faux printemps!

Eh bien, non! mai l'accepte et floréal l'accueille,

Et le pervers Ne fait pas perdre un nid, une branche, une feuille

Aux buissons verts :

Et l'entrée en enfer due à ce misérable.

C'est le jardin, Le lys, l'églantier, l'orme, et le cèdre et l'érable:

0 lâche éden!

Il est dans le printemps, il est dans la nature Comme chez lui.

74 LES ANiNÉES FUNESTES.

Jamais par une plus monstrueuse ouverture Le mal n'a lui.

Le sort est vil; de nous toujours, traître et "antasque,

Il s'est joué; Mais jamais jusqu'ici l'on n'avait vu ce masque

Si dénoué.

Et c'est l'étonnement des prophètes moroses,

De toi, martyr.

De toi, penseur, que tant de crime à tant de roses

Puisse aboutir.

25 mai 1861.

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