‹ Les années funestes, 1852-1870Chapitre 32 sur 53 · MENTANA · texte numérisé non relu

MENTANA

Sur notre sombre terre où l'âme humaine lutte, C'est un fusil tuant douze hommes par minute I

Jules deux reparaît sous sa mitre de fer. La papauté féroce avoue enfin l'enfer.

Certes, l'outil du meurtre a bien rempli sa tâche;

Ces rois! leur foudre est traître et leur tonnerre est lâche.

Avoir été trop grands, français, c'est importun.

Jadis un contre dix, aujourd'hui dix contre un.

France, on te déshonore, on te traîne, on te lie,

Et l'on te force à mettre au bagne l'Italie.

Un ruisseau fumant coule au flanc des Apennins.

Voilà ce qu'on te fait, colosse en proie aux nains !

0 sinistre vieillard, te voilà responsable Du vautour déterrant un crâne dans le sable Et du croassement lugubre des corbeaux 1 Emplissez désormais ses visions, tombeaux. Paysages hideux où rôdent les belettes, Silhouettes d'oiseaux perchés sur des squelettes ! S'il dort, apparais-lui, champ de bataille noirl

Les canons sont tout chauds ; ils ont fait leur devoir,

La mitraille invoquée a tenu sa promesse ;

C'est fait. Les morts sont morts. Maintenant dis la messe.

Prends dans tes doigts l'hostie en t'essuyant un peu,

Car il ne faudrait pas mettre du sang à Dieu !

Du reste tout est bien. La France n'est pas fière;

Le roi de Prusse a ri; le denier de Saint-Pierre

Prospère, et l'irlandais donne son dernier sou ;

Le peuple cède et met en terre le genou ;

De peur qu'on ne le fauche, il plie, étant de l'herbe;

On reprend Frosinone et l'on rentre à Viterbe ;

Le czar a commandé son service divin ;

Partout où quelque mort blêmit dans un ravin,

Le rat joyeux le ronge en tremt/lant qu'il ne bouge;

Ici la terre est noire ; ici la plaine est rouge ;

Garibaldi n'est plus qu'u« vain nom immortel,

Comme Léonidas, comme Guillaume Tell;

Le pape, à la Sixtine, au Gésu, chez les Carmes,

Met tous ses diamants ; tendre, il répand des larmes

De joie ; il est très doux ; il parle du succès

De ses armes, du sang versé, des bons français.

Des quantités de plomb que la bombarde jette.

Modestement, les yeux baissés, comme un poëte

Se fait un peu prier pour réciter ses vers.

De convois de blessés les chemins sont couverts.

Partout rit la victoire.

Utilité des traîtres.

Dans les perles, la soie et Por, parmi les reîtres

Qu'hier, du doigt, aux champs de meurtre tu guidais,

Pape, assis sur ton trône et siégeant sous ton dais,

Coiffé de ta tiare aux trois couronnes, prêtre.

Tu verras quelque jour au Vatican peut-être

Entrer un homme triste et de haillons vêtu,

Un pauvre, un inconnu. Tu lui diras : — Qu'es- tu,

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Passant? que me veux-tu? sors-tu de quelque geôle? Pourquoi voit-on ces brins de laine à ton épaule? — Lne brcl3is était tout à l'heure dessus, Répondra-t-il. Je viens de loin. Je suis Jésus.

Une chaîne au héros! une corde à l'apôtre! John Brown, Garibaldi, passez l'un après l'autre. Quel est ce prisonnier ? c'est le libérateur. Sur la terre, en tous lieux, du pôle à l'équateur. L'iniquité prévaut, règne, triomphe, et mène De force aux lâchetés la conscience humaine. 0 prodiges de honte! étranges impudeurs! On accepte un soufflet par des ambassadeurs. On jette aux fei*s celui qui nous a fait l'aumône. — Tu sais, je t'ai blàmé de lui donner ce trône ! — On était gentilhomme, on devient alguazil. Débiteur d'un royaume, on paie avec l'exiL

Pourquoi pas? On est vil; c'est qu'on en reçoit l'ordre. Rampons. Lécher le maître est plus sûr que le mordre. D'ailleurs tout est logique. Où sont les contre-sens ? La gloire a le cachot, mais le crime a l'encens; De quoi vous plaignez-vous ? L'infâme étant l'auguste, Le vrai doit être faux, et la balance est juste. On dit au soldat : frappe ! il doit frapper. La mort Est la servante sombre aux ordres du plus fort.

100 LES AiNNÉES FUNESTES.

Et puis, Taigle peut bien venir en aide au cygne!

Mitrailler est le dogme et croire est la consigne.

Qu'est pour nous le soldat ? du fer sur un valet.

Le pape veut avoir son Sadowa ; qu'il l'ait.

Quoi donc ! en viendra-t-on, dans le siècle où nous sommes,

A mettre en question le vieux droit qu'ont les hommes

D'obéir à leur prince et de s'entre-tuer?

Au prétendu progrès pourquoi s'évertuer

Quand l'humble populace est surtout coutumière?

La masse a plus de calme ayant moins de lumière.

Tous les grands intérêts des peuples, l'échafaud,

La guerre, le budget, l'ignorance qu'il faut.

Courent moins de dangers, et sont en équilibre

Sur l'homme garrotté mieux que sur l'homme libre.

L'homme libre se meut et cause un tremblement.

Un Garibaldi peut tout rompre à tout moment;

Il entraîne après lui la foule, qui déserte

Et passe à l'Idéal. C'est grave. On comprend, certe.

Que la société, sur qui veillent les cours.

Doit trembler et frémir et crier au secours.

Tant qu'un héros n'est pas mis hors d'état de nuire.

Le phare, aux yeux de l'ombre, est coupable de luire.

Votre Garibaldi n'a pas trouvé le joint. Çà, le but de tout homme ici-bas n'est-il point De tâcher d'être dupe aussi peu que possible? Jouir est bon. La vie est un tir à la cible.

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