‹ Les années funestes, 1852-1870Chapitre 36 sur 53 · DÉCEMBRE · texte numérisé non relu

DÉCEMBRE

L'empire est un succès. Quel beau commencement !

Paris vaut une messe et coûte un faux serment ;

Ce n'est pas cher. Seize ans de gloire ! une jonchée

De lauriers et de fleurs, et l'histoire est trichée.

Tant pis pour elle. Hurrah ! plus d'émeute à Roubaix.

Le sultan à la France offre huit chevaux bais ;

On en attellera le carrosse du sacre.

;Nu1 revenant ne vient rabâcher le massacre;

Les morts du Deux-Décembre ont le sommeil profond.

Les institutions de bienfaisance vont,

Et saint François Régis sourit dans l'atmosphère.

Le crédit mobilier est une bonne affaire

Pour les banques ; et Fould, quoique mort, est vivant

Dans tout ce qu'on achète et dans tout ce qu'on vend,

Compris la conscience, et dans les phénomènes De renregistremont, du timbre et des domaines. L'emprunt mot une pièce aux déficits. Fort bien. Le vieux Paris, Sauvai, Du Breul, Félibien, Se sauvent effarés devant Haussmann qui pioche. Au barabino du ciel Tempire offre son mioche ; Le pape, doux parrain, donne un récépissé. Le droit est un vieux mot, peu su, mal prononcé; La justice est un pont qu'on passe avec péage ; Quand les communiqués pleuvent, c'est un nuage De vérités qui crève, et, non sans quelque ennui, Le journal se secoue, arrosé malgré lui ; L'honneur, qui pour bien vivre a plus d'une recette, Est un fils que Tartuffe eut jadis de Macette. Quant à la probité, c'est une bague au doigt ; Ayez cet ornement, si bon vous semble. On voit Le temps qu'il fait au juge ainsi qu'au baromètre. Tout ce qu'un crime peut au bon ordre promettre, L'empire l'a tenu. Le peuple est au repos; Les Turennes manquant, on a des cliassepots. Tout rit. L'esprit humain est las, l'armée est forte. Lui, règne.

Mais Dieu dit : Le châtiment m'importe. Nous l'aurons.

Vous l'avez. Que vous faut-il de plus?

Quoi donc! ne voit-on pas commencer le reflux? Hier tri&te, aujourd'hui lugubre, et demain pire.

Derrière ce châssis mal peint qu'on nomme empire, Les ténèbres ; un puits d'ignorance, un cachot D'opprobre, en bas la faim, la banqueroute en haut, Paphos pourrie offerte à ceux qui rêvaient Sparte, Deuil, cendre, et tout au fond l'accusé Bonaparte. Si l'on tâche de voir un peu l'autre côté Du triomphe et l'envers de la prospérité, On aperçoit cela. Que vous faut-il encore? Le hibou ne croasse et Troplong ne pérore Que la nuit. La nuit sourde est leur milieu joyeux. Donc il fait nuit. Voyez la lueur de leurs yeux. On est vêtu de pourpre et l'historiographe Du manteau de César pourra dorer l'agrafe. Bien. Soit. — Tournez la page et voyez le verso. Le sépulcre est déjà visible en ce berceau.

— Nous eûmes du bonheur au jeu ; mais notre caisse A des fêlures, fuit, penche, et son niveau baisse Gomme une eau qui se vide en d'obscurs entonnoirs ; L'azur du livre bleu se pique de points noirs ; Sadowa nous surprend, Luxembourg nous échappe ; Que faire ? s'incliner. La Providence frappe.

La main est divine. Oui. Le soufflet est prussien.

Notre pape in petto, le petit Lucien,

A tout l'air d'un fruit sec. Du Vulturne à la Sprée,

Toute la monarchie en masse est délabrée :

Gzars mal portants, sultans malades, archiducs

Peu chanceux, pape aveugle et sanglant, rois caducs.

Est-ce que ces voleurs de peuples, ces gueux princes,

Ces grecs du trône, entre eux s'escroquant des provinces,

N'entendent point craquer sous leur pas le plancher?

Mané Tliécel Phares commence à s'ébaucher.

Couza fuit, François fuit, Maximilien tombe.

Le trône est une trappe ouverte sur la tombe.

Le dur Mexique lutte armé du talion,

Car la louve espagnole allaita ce lion

Et sa liberté fauve ignore la clémence;

Dans cette ombre, hélas! erre une femme en démence.

Les contre-coups lointains deviennent sérieux ;

Et, dans on ne sait quel brouillard mystérieux

Où pleure Hécube, où rit Cassandre, où rôde Electre,

L'empereur assassin songe à l'empereur spectre.

Il décline par où naguère il triomphait.

Que de revers ! Comptez. Qu'est-ce que son forfait ?

Un cachot sur nos fronts, sous ses pieds un abîme.

11 sent se lézarder sinistrement son crime.

N'est-ce pas assez?

— Non.

— Que voulez- vous donc ?

— Tout.

Tout. Les tyrans à bas et les hommes debout. Tout. La fin. Ce qu'il faut à notre âpre insomnie, C'est la captivité du genre humaitn finie.

C'est le souffle orageux des clairons, c'est l'écho Des trompettes jetant à terre Jéricho, C'est le débordement des Tibres et des Rhônes, C'est l'écroulement vaste et farouche des trônes, C'est leur dernière armée en fuite à l'horizon ! Ce qu'il nous faut, c'est l'âme écrasant sa prison, C'est le peuple arrachant sa chaîne avec furie, C'est l'Amour criant : Guerre ! et la sainte Patrie Criant : Peuples, j'abdique, et suis l'Humanité ! C'est la Paix disant : Passe avant moi, Liberté ! C'est en nos cœurs gonflés la colère profonde. C'est l'épée en nos mains pour délivrer le monde. C'est l'imbécile amas des rois séditieux A nos pieds, et l'aurore immense dans les cieux !

décembre 1S67.

Les prêtres des faux dieux jouant leurs comédies,

Le mal, l'erreur, Ce Bonaparte, et toi, paysan, qui mendies

Un empereur,

Toi qui peux être un homme et veux être une brute,

Troupeaux mouvants Sur qui s'acharne, passe et repasse la lutte

Des quatre vents,

Foule qui vas courbant des millions de têtes, Bourgeois distraits

Qui vivez avec Toeil plus vague que les bêtes Dans les forêts,

Les noirs événements sur les masses obscures, Les talions,

Les deuils, les envieux, les serpents, leurs piqûres Aux grands lions;

Me dire que quiconque, à Paris ou dans Rome, Honte et remords !

Mettra l'oreille à terre entendra de cet homme Parler les morts,

Que tout ce qu'il a fait d'iniquités égale

La quantité D'astres qu'on voit aux cieux quand chante la cigale,

Les soirs d'été ;

Rouler dans mon esprit la sanglante besogne

Du boulevard.

Et Romieu, puis Troplong, aller de cet ivrogne

A ce bavard ;

Puebla, Montana, Compiègne, son opprobre,

Ses jeux, ses goûts; Les meurtres plus nombreux que [les mouches d'octobre

Dans les égouts;

Le pontife sans foi, l'apôtre sans doctrine. Abject semeur...

C'est tout cela qui fait sortir de ma poitrine L'âpre clame^ur-

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