‹ Les années funestes, 1852-1870Chapitre 46 sur 53 · MISÈRE · texte numérisé non relu

MISÈRE

— Ton chaudron sur le feu, femme, qu'as-tu dedans? Ces os, que l'on entend crier entre tes dents, Cette chair qu'en grondant ronge ta bouche amère, Qu'est-ce?. — C'est un enfant que j'avais, dit la mère.

— Les déclamations ne prouvent rien ; soyons Impartiaux; cette ombre est-elle sans rayons? Vous passez votre temps à dire que l'on souffre Partout, et que partout on pleure, et qu'en un gouffre On gémit, comme un tas d'affamés sur l'écueil, Et vous criez : Tout est misère et tout est deuil! Tout est misère et deuil? Quelle erreur est la vôtre! Ah çà, vous ne voyez qu'un côté! Voyez l'autre :

Soyons justes. Voyez. Plaisirs, bals, volupté, Luxe, et l'hiver le Louvre, et Compiègne l'été. Oui, faites approcher vos vers les plus féroces, Oseront-ils nier ces palais, ces carrosses. Ces festins? Est-ce là de la misère enfin? Est-ce qu'en cette fête éternelle on a faim? En ne montrant jamais que l'indigence, on triche. Vous étalez le pauvre, eh bien, voyons ce riche. Qu'en dites-vous? Parlez. Est- il assez complet? Il a ce qu'il convoite, il fait ce qu'il lui plaît. Ses désirs .sont noyés dans le faste lyrique. Ah! je voudrais bien voir que votre rhétorique Contestât cette aisance augu.ste et s'escrimât A prouver que ce luxe est d'un mince format.

Que cette argenterie est reprochable et manque

Du poids qui la ferait recevoir à la banque,

Que ces cochers ne sont point gras, que ces jockeys

Montent, mal galonnés, des chevaux peu coquets.

Et que ces millions, ruisselant sur ces tables

En ivresses sans fin, ne sont pas véritables?

Reconnaissez qu'ici l'on ne manque de rien. —

On s'est fait tout-puissant pour être épicurien. .

On est un homme heureux. C'est doux. Pas de rebelles.

On est le Jupiter d'un Olympe de belles.

On a Biarritz ; veut-on varier le tableau ?

Après la mer, les bois; on a Fontainebleau.

Chasses, danses, galas, petits jeux sous les treilles,

Rougissantes beautés sous les grappes vermeilles ;

Puis course au bois. On fut en décembre vainqueur.

Et l'on rêve, et l'on sent pénétrer dans son cœur

Le pur soleil des champs, des fleurs, des prés, des vignes.

L'azur des clairs étangs et la blancheur des cygnes.

C'est bien, buvez, mangez, rampez, courbez la têtel...

Nos aïeux Étaient les habitants hagards de la tempête

Dans les cicux.

Ils dispersaient les vents sous leurs vastes coups d'ailes,

Rayonnaient, Donnaient des rendez-vous à la mort, et, fidèles,

Y venaient.

Ils suivaient, dans l'espace aujourd'hui sombre et vide

Qui se tait, La Marsoillais(\ un ange au regard d'euménide.

Qui chantait.

Ils faisaient alterner l'ombre et le météore. Hosanna!

Revanche! et de Rosbach ces preux faisaient éclore léna.

L'Europe les voyait crier : Luttons encore!

Nous vaincrons!

Et regardait sortir on ne sait quelle aurore

De leurs fronts

Quand ils proclamaient Dieu seul Dieu, sans évangile

Ni coran, Et quand ils maniaient cette chose fragile,

Un tyran.

Leurs sabres ont chassé, secouant leur dragonne,

De Valmy, De Fleurus et des bois sinistres de l'Argonne

L'ennemi.

Devant ces preux, semant les progrès, les désastres

Et le bruit, Les rois disparaissaient comme des fuites d'astres

Dans la nuit.

Moi, je suis un proscrit. J'assiste aux mers farouches,

Aux combats De l'ombre et de l'écume, où d'effroyables bouches

Parlent bas,

C'ii\S7 BIEN. BUVEZ, MANGEZ 153

Kt, tout en écoutant passer ce cri : justice!

Dans les vents, Je songe à la grandeur des morts, qui rapetisse

Les vivants.

11 mai 1869.

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