LES ANNÉES ROM AN'N QUES
voir les plus belles années de ma vie perdues pour la musique dramatique par la seule raison que trois g-redins ont en même temps le malheur d'être des imbéciles ! Véron. par exemple, que Meyer-Beer a été obligé de contraindre par tous les moyens légaux à jouer Robert le Diable et à faire ainsi malgré lui sa fortune, n'a depuis lors monté que d'absurdes platitudes, que la Juive vient de couronner. Il en est do même ailleurs. Il faut de la patience. Tout viendra à point.
Mais parlons d'autre chose. Louis est toujours plus beau. Il commence à être un peu méchant, mais vraiment très peu ; ses dents ne le tourmentent pas encore. Il est le phénix du quartier et de la plaine de Mousseaux où Marie le promène chaque jour au milieu de beaucoup d'autres enfants. Il les écrase tous. Madame L. Y. est venue avec sa petite dernièrement ; Henriette rayonnait en voyant la différence qu'il y avait entre son fils et la riche mais laide petite fille. Mademoiselle Robert1 a reçu notre visite lundi dernier ; elle commence à se développer un peu. Nous avons trouvé chez Alphonse M. Robert le père nouvellement arrivé. 11 m'a remis ta lettre en me donnant d'assez bonnes nouvelles de toute la famille ; il m'a appris la mort de Julie, qui aura dû être pour ma mère et pour toi surtout un triste événement. Je te remercie de tes détails sur la santé de notre père ; peut-être enfin se rafTermira-t-elle pour ne plus
1 . Agée de trois mois environ (voir lettre du 10 janvier 1835).
varier d'une si triste et si inquiétante façon. Maman ne va pas mal sans doute puisque tu m'annonces le retour de Grenoble. Dis bien des choses affectueuses à notre grand-père quand tu lui écriras. Je rencontre de temps en temps mon oncle Félix soit au théâtre, soit au concert: je l'ai vu un instant la semaine passée au concert de Liszt, je n'ai pu lui dire que deux mots, de sorte que je ne >-iis ni où il loge ni ce qu'il est venu faire à Paris. D'ailleurs je ne suis pas, je te l'avoue, très empressé de le rencontrer, pour des raisons qu'il ne m'est pas possible d'oublier.
Tu me dis que tu as parlé beaucoup de nous avec mon grand-père et d'autres encore ; qu'on ne m'oublie pas, etc., etc. Je ne sais qui tu as voulu désigner par ces mots, mais je sais bien qu'il vaudrait mieux pour l'honneur de certaines gens de m'avoir oublié complètement et de n'avoir ainsi à défendre que leur mémoire...
Tu as beaucoup d'illusions, ma pauvre chère sœur, Dieu veuille que tu ne te trouves jamais dans le cas de les voir se dissiper. Pour moi, je crois ce que je vois. Je te crois bonne parce que tu me le prouves; je crois d'autres égoïstes, sots, ridicules et absurdes parce qu'ils me le prouvent aussi. Je juge dans ce cas en comparant la conduite que je tiendrais à coup sûr si j'étais à la place des autres et qu'ils fussent à la mienne, avec celle que je leur vois tenir à mon égard.
Louis t'envoie une boucle de ses petits cheveux que
sa mère te défend expressément de trouver ardents ; je t'avertis qu'il ne faut pas se fier à l'apparence. Il commence à dire, à ce que prétend Henriette, marna/?, papa ; j'ai ordre de te dire que le troisième nom qu'il apprendra sera le tien.
Adieu, ma chère Adèle ; embrasse bien pour moi maman et mon père ; dis à Prosper qu'il est un polisson de ne pas m écrire un mot à présent qu'il est un jeune homme, et crois à la sincère et vive affection de ton frère,
P. -S. — J'écrirai à mon père après mon concert.
(De l'écriture d'Henriette) : Les cils de Louis commencent à noircir ! ! !
(De celle d'Hector) : Certifié vrai ! ! ! Communiqué par madame Chapot.
A SON PÈRE
Pnris, G mai 1835.
Mon cher papa,
Je viens enfin d'être débarrassé de mon dernier
concert1 et je profite du premier moment de liberté pour