Celui du 3 mai (Voir lettre du 17 avril
vous écrire. Adèle, dans sa dernière lettre, me donnait d'assez bonnes nouvelles de votre santé, mais sans y ajouter beaucoup de détails sur la vie que vous menez habituellement à la Côte. Je crains bien qu'elle ne soit toujours triste et monotone. Il paraît cependant que le temps s'écoule plus facilement pour vous aux champs que dans la solitude de votre cabinet. Je serais bien heureux que ce goût d'agriculture vînt à se développer. j'en espérerais au physique les résultats que nous admirons dans la constitution de mon grand-père, joints à des habitudes mentales moins sombres que celles où votre esprit est enclin.
Qu'il y a longtemps que je vous ai vu, mon père, et comme souvent il me paraît étrange que nous soyons ainsi séparés !... L'arrivée de M. Robert à Paris m'a fait sentir encore bien plus vivement la peine de notre éloignement. Vous serait-il donc impossible de suivre quelque jour son exemple?... Il paraît que les voyages de Grenoble suffisent aujourd'hui pour vous effrayer; je crois que maman y est allée seule ou tout au moins sans vous. Pourquoi cela?... Le mouvement serait, j'en suis convaincu, ce qu'il y aurait de mieux pour votre rétablissement complet. Maman est de mon avis, je le parierais. Que fait-elle? Comment se trouve-t-elle ? Eles-voLis un peu content de Prosper ? Son humeur vagabonde est, je crois, bien passée aujourd'hui. Ses facultés se développent-ellus ? Je n'ai jamais cru qu'il fût d'une organisation ordinaire; il me semblerait bien
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bizarre de m'èlre trompé dans mon diagnostic en sa faveur. Pour mon garçon, il est toujours charmant, bien portant, de bonne humeur, et sa première dent vient de percer. Sa mère est dans les transports de joie que lui cause ce grand événement. Nous allons dans peu remonter à Montmartre dans un local délicieux et fort peu dispendieux. Le jardin est immense, la vue sur la plaine Saint-Denis magnifique, et tout y est moins cher que dans Paris à cause des droits d'entrée dont nous sommes exempts. Mon dernier concert a été assez satisfaisant sous le rapport financier; la recette s'est arrêtée à deux mille cinq cent quarante francs, mais j'eusse fait bien certainement quatre mille francs sans les courses du Champ de Mars et les Grandes Eaux de Versailles que favorisait un temps admirable et où beaucoup de monde s'est précipité'. Car l'amour de la musique chez les Parisiens ne va pas jusqu'à la préférer aux chevaux et aux autres spectacles des yeux. Ils traitent les Espagnols de barbares, mais si quelque entrepreneur s'avisait d'annoncer des combats de taureaux, à coup sûr toute la société fashionable se ferait enfoncer des côtes pour y assister.
L'exécution musicale a été au contraire détestable ; nous n'avions pu faire qu'une seule répétition, et, bien qu'elle ait duré trois heures et demie, elle était complètement insuffisante. Je ne .1. 'exposerai plus ainsi une autre fois. Le roi avait fait retenir sa loge; la reine qui devait y venir s'est décidée, une heure avant le concert.
à partir pour Versailles. Trois gouttes de pluie nie l'eussent amenée. Ses daines d'honneur seules y sont venues. Je vais travailler beaucoup cet été au nouvel ouvrage que je rumine, mais il est d'une telle étendue qu'il y a lieu de craindre qu'il ne soit pas prêt pour mes concerts de l'hiver prochain 1. Henriette se désespère de rester dans l'inaction ; la banqueroute du théâtre Ventadour est venue lui enlever un argent qu'elle avait bien gagné en jouant un rôle au-dessous de son talent. J'ai plaidé, j'ai gagné, et j'ai payé les frais. Ce directeur est un drôle. Il est en prison à l'heure qu'il est, ce qui ne nous avance guère.
Mais il faudrait un volume pour vous donner sur ma position tous les détails que je voudrais vous faire connaître. Elle s'améliorera tous les ans, je l'espère. Ma femme est toujours plus excellente et je l'aime plus que je ne puis dire. Probablement il nie sera possible de quitter Paris dans dix-huit mois; nous ferons alors un grand voyage en Angleterre et en Allemagne, et elle pourra reprendre l'exercice de son ail.
Pour la troisième fois, la semaine dernière, j'ai reçu de Vienne la demande d'une copie de mes symphonies & quelque prix que ce fût. J'ai répondu que, comptant visiter moi-même l'Autriche dans peu il me paraissait plus prudent d'attendre jusqu'à cette époque pour faire
1. La Fête [ambre dont il a été question dans une précédente lettre.
monter mes ouvrages devant moi. Je suis convaincu qu'en mon absence ce serait un infâme gâchis. — Avanthier, un amateur qui revenait de mon concert m'a fait cadeau des œuvres complètes de Shakespeare en un volume en anglais. Ce livre vaut une centaine de francs.
Plus de papier ! Je causais avec vous sans y songer.
Adieu, mon cher père, j'attends de vos nouvelles avant quinze jours. J'embrasse maman et vous et Adèle et Prosper de toute mon âme.