II. I
Communiqué par madame Chapot.
A SA SOEUR ADÈLE
Montmartre, 2 août 1835.
Chère sœur, J'ai bien reçu ta première lettre, mais la vérité est sans aucune exagération que le temps m'a manqué pour y répondre. Tu sais que j'ai eu un violent mal dégorge, mais tu ne sais pas qu'il a duré plus de quinze jours. Bien qu'il ne me fût pas toujours impossible de travailler dans mon lit, cette indisposition m'a cependant fait perdre beaucoup de temps. Pour moi, le temps aujourd'hui, c'est de l'argent ; et l'argent que je gagne c'est
notre vie à toute la famille ; tellement que faute d'avoir assez d'avances pour attendre quelque mois je suis dans l'impossibilité absolue de travailler à une vaste composition musicale que j'ai commencée et dont j'attends beaucoup l. Il faut que j'écrive pour mes journaux, et toujours, sous peine de n'avoir pas un sou le lendemain du jour où je n'aurai rien fait pour eux. Vous ne savez pas, vous autres, ce que c'est que d'être talonné par le besoin au point de ne lui échapper qu'à force de travail, de patience et de courage. Je gagne de l'argent, c'est vrai, mais il nous en faut beaucoup ; la nourrice est très dispendieuse, j'ai perdu beaucoup par la banqueroute d'un théâtre ; quand je me suis marié, Henriette ni moi ne possédions rien, et nous manquons encore de beaucoup de choses. Ma pension est finie, je n'ai donc plus que ma plume. Mais ce qu'il y a de vraiment atroce dans cette situation, c'est que mes journaux ne me rapportent pas le quart ni le sixième de ce que je gagnerais avec mes concerts si je pouvais composer ; et, comme je te l'ai dit, je ne puis pas composer parce que mon ouvrage est long et qu'il ne rendrait rien avant six mois. Il faut donc que j'attende pour l'achever qu'il m'ait été possible de mettre assez de côté pour vivre quelques mois sans rien faire. Henriette se désole de me voir
1 . Fêle funèbre à la mémoire des hommes illustres de la France (voir lettre à Hurabert Ferrand, résumée ci-après) Cette œuvre ne fut pas achevée, mais on en retrouve des traces dans le Cinq Mai, la Symphonie funèbre et triomphale, même dans le Requiem.
ainsi esclave, d'autant plus qu'elle ne peut rien faire elle-même ; nous avons été un instant sur le point de partir pour l'Amérique du Nord, mais des incertitudes sur le sort qui pourrait lui être offert et la trop grande jeunesse de Louis nous ont retenus. Vraiment c'est elle qui a besoin de courage, car, après tout, je m'occupe, moi, je produis, j'agis, je m'étourdis; mais elle! tourmentée toute la journée par les domestiques qui nous volent, inquiète à en devenir folle à la moindre indisposition de l'enfant, environnée d'un monde pour lequel elle n'a pas été faite et qui ne parle pas même sa langue, inactive quand elle se sent un immense talent qui pourrait nous enrichir tous si les circonstances étaient différentes, il faut convenir que ses accès de désespoir sont bien motivés. Il n'y aura, dans quelques années, plus, ou à peu près plus de théâtre en France (excepté les théâtres de boulevard) ; il n'y en a plus en Angleterre, tous les acteurs de quelque mérite dans la haute poésie dramatique s'enfuient en Amérique. La politique, le méthodisme et la vieillesse de notre civilisation ont tué cet art-là. La musique au contraire envahit tout; mais c'est une fureur d'enfant qui s'attaque à ce qui brille sans en concevoir l'usage. On monte des espèces de concerts partout, mais la contredanse y domine, la grosse caisse et le flageolet en font tous les frais. Dans six ou sept ans néanmoins, il est probable que les Français commenceront à comprendre la vraie musique. Pour moi j'ai mon public qui grossit tous les
jours, mais qui devient tous les jours plus avide. « Travaillez-vous? A quand une nouvelle symphonie? Quand donc un concert? » Telles sont les questions dont on m'accable quand je sors à Paris. Et je ne puis pas composer...
Je te remercie de tes deux lettres; tu es bien la meilleure des sœurs et tu as de l'affection fraternelle pour deux ; nous parlons bien souvent de toi avec Henriette qui t'aime bien sincèrement. A propos, ne parle donc jamais dans tes lettres d'irritations qui pourront se calmer, de préventions que le temps effacera, etc. Tu penses bien que ces expressions la blessent et l'affligent horriblement, et quand je ne parviens pas à lui cacher d'une manière ou d'autre ces passages de tes lettres, c'en est assez pour la faire pleurer pendant deux jours. Pour moi je n'aime pas à entendre non plus ce langage; ces irritations qui se calment redoublent ou triplent les miennes et me rendraient peut-être injuste sous plus d'un rapport. Je ne suis pas un ange, et je n'ai pas besoin qu'on me rappelle certaines choses ; ensuite tu sais que j'aimerais mieux recevoir cent soufflets, autant de coups de pied et de crachats à la figure que de m'entendre dire ce qui me parait des absurdités. Je me suis marié parce que j'aimais ma femme, je savais qu'elle n'avait rien et que je n'avais rien ; je ne trouverais pas mauvais que chacun suive mon exemple en pareil cas ; les idées du monde, j'en connais la valeur, et je n'entends pas qu'on vienne me faire un crime d'avoir fait usage de la liberté
que tout homme doit avoir, à défaut d'autres. Je méprise l'opinion parce que je sais mieux que jamais sur quoi elle est fondée ; et je déteste de toutes les forces de ma haine tout ce qui tendrait à me soumettre aux caprices absurdes de cette ou de ces opinions. Ainsi ne me parle donc jamais de tout cela, au nom de Dieu. Laisse en repos à mon sujet les gens qui me blâment et ne me parle pas d'eux. J'aime encore mieux travailler comme je fais, et plus encore s'il le faut, que de flatter le moins du monde la plate sottise de leur égoïsme.
Mon père m'écrivait il y a quelque temps une bonne et excellente lettre dont je devrais bien le remercier. Je lui écrirai le premier jour où je pourrai trouver deux heures disponibles. Dis-lui, en attendant, mille choses affectueuses de ma part ; ne m'oublie pas auprès de ma mère, dis à Prosper que j'attends sa lettre avec impatience et que je le félicite de ses progrès.
Tu me demandes des détails sur ma position avec l'Opéra (je ne parle pas de l'Opéra-Comique, c'est un théâtre d'épiciers), la voici : je n'y entrerai pas tant que M. Véron y sera ; or il s'en va, il cède la direction à son associé M. Duponchel. le dessinateur des costumes, lequel s'imagine qu'il aime ma musique quoiqu'il la comprenne absolument comme M. Véron; Duponchel, il y a six mois, s'est engagé sur l'honneur entre les mains de Meyer-Beer et de M. Bertin, en ma présence et devant Barbier, que si, comme il était probable, il devenait directeur de l'Opéra, son premier acte en y
entrant serait de s'occuper de me faire écrire un ouvrage. Des intrigues ministérielles s'opposent momentanément à sa nomination ; l'événement qui met tout Paris en émoi, à juste raison1, y apporte de nouveaux retards; et nous attendons. Cependant je sais si bien ce que c'est que ces animaux de directeurs, que je donnerais pour cent écus la parole de Duponchel. Je n'oublierai jamais que Meyer-Beer n'a pu faire monter Robert le Diable, auquel le théâtre doit toute sa prospérité depuis quatre ans, qu'en payant soixante mille francs de son argent à l'administration de l'Opéra qui ne voulait pas faire les frais. Pour obtenir la sympathie de ces gredins, il faut absolument être un homme aussi médiocre qu'eux. Voilà ce que je puis te dire de plus positif à ce sujet.
Henriette te remercie pour ton bon souvenir et surtout pour ce que tu dis de Louis. Il est charmant. Ses dents le tourmentent encore, il en a cinq, il marche presque seul ; nous le sèvrerons dans peu.
Adieu, ma bonne sœur, le modèle des sœurs, je t'embrasse tendrement.
Ton affectionné frère,
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
a humbert fer il and, août ou septembre (et non avril ou mai) 1835 (Let. int., 149). « J'ai commencé un immense ouvrage intitulé: Fête funèbre à la mémoire des hommes