Benvemtto Celliiti
moiselle Falcon voudrait bien se charger de l'exécution de deux morceaux ; votre autorisation est nécessaire pour que je puisse profiter de son obligeance, serez-vous assez bon pour la lui accorder? Vous obligerez beaucoup Votre tout dévoué,
H. BERLIOZ
Collection du baron Trèmont (Bibliothèque Nationale).
Mademoiselle Falcon chanta en effet la Captive et le Jeune Pâtre breton au concert de Berlioz du 22 novembre 1835 ; on y entendit également le Cinq Mai (sur les vers de Béranger) exécuté par vingt basses à l'unisson, et la symphonie d'Harold (voir lettre du 24 décembre ci-après).
A VICTOR HUGO
[Paris,] 9 décembre 1835.
J'ai reçu vos merveilleuses poésies1. Vous êtes mille fois bon d'avoir pensé à moi et de me dire, bien plus, que je dois vous compter parmi mes plus vrais amis. Voilà de ces mots qui électrisent et qui donnent au soldat fatigué la force de reprendre son arme et de se ruer comme un lion dans la mêlée. Merci ! Si j'étais un grand poète comme vous, peut-être trouverais-je
1. Les Chants du Crépuscule, dont la préface est datée du 25 octobre 1835.
quelques mots pour exprimer ce que m'a fait éprouver la lecture de votre nouvelle œuvre, mais dans mon impuissance, je ne saurais que m'écrier comme les sauvages au lever du soleil : « Oh ! ! ! »
H. BERLIOZ
P. -S. — Aurez- vous encore un moment de liberté
dimanche prochain pour venir m'entendre 2 ?
Communiqué par M. Gustave Simon.
x humbert ferrand, 16 décembre 1835 (Let. int., 166). Harold a obtenu un succès double de celui de l'année dernière. Benvenuto est reçu à l'Opéra. La transcription de la Symphonie fantastique par Liszt a grand succès en Allemagne ; les journaux de Leipzig et de Berlin en ont rendu compte2.
A SA SOEUR ADELE
Montmartre, 24 décembre 1835.
Ma chère Adèle, D'abord il faut te remercier et pour Henriette et pour moi de la charmante robe que tu as envoyée à Louis ;
1. Le concert du 13 décembre 1835, auquel Berlioz invite ainsi Victor Hugo, est le premier dont il ait dirigé lui-même l'exécution (voy. Mémoires XLV). Le programme comprenait, notamment, la Symphonie fantastique, la Marche des Pèlerins d'Harold, l'ouverture du Roi Lear, Le 5 mai, etc.
2. L'article de Schumann dans la Gazette musicale de Leipzig est du nombre de ceux auxquels fait allusion Berlioz.
la mère en a été enchantée plus que tu ne peux le croire ; ces attentions affectueuses lui sont extrêmement sensibles ; ton bon cœur l'avait bien deviné. La robe va fort bien et M. Louis s'y pavane avec une vanité fort prononcée. Je ne t'ai pas écrit depuis bien longtemps, tu devines que mes concerts m'en ont empêché. Us ont été fort brillants, mais je n'ai pu en donner que deux faute de nouveautés pour le troisième. Je n'ai rien pu composer de toute l'année, excepté le chant sur la mort de Napoléon. Cette nécessité de sacrifier non seulement mon art, mais aussi un bénéfice certain, par l'impossibilité d'attendre et d'avoir de quoi vivre pendantle temps de la composition, est une des plus abominables mystifications qu'un homme puisse supporter. Ce que mes deux concerts m'ont rapporté équivaut à peine à ce que j'aurais gagné avec mes journaux pendant ces deux mois ; d'abord parce que tout ce que j'y ai fait entendre est aujourd'hui trop connu, ensuite parce que j'ai donné ,1e premier en société avec le chef d'orchestre Girard, et que le bénéfice a dû, en conséquence être partagé. Pour le second concert, je l'ai conduit moi-même, et désormais je n'aurai plus besoin d'avoir recours à personne pour diriger l'exécution de ma musique. Je voulais t'envoyer ces jours-ci la collection complète de livraisons ornées de planches de l'Italie pittoi*esque, où tu sais j'ai écrit quelques pages, mais les dernières feuilles n'ayant pas encore paru je n'ai pas hésité à attendre la fin de l'ouvrage pour te l'adresser.
LES ANNÉES ROMANTIQUES. 30i
Cela fera un assez beau volume, dont plusieurs parties t'intéresseront et te donneront envie de voir l'Italie.
Je n'ai pas encore pu commencer mon opéra; les petits journaux, à notre grand regret, en ont annoncé le sujet. Quelque indiscrétion le leur aura fait connaître ; Dieu veuille que les vaudevillistes ne s'en emparent pas avant notre représentation !
Que fais-tu cet hiver, ma pauvre sœur ? comme tu dois t'ennuyer ! Mon père est toujours triste, maman de son côté s'inquiète beaucoup de nous tous. Tu dois naturellement te ressentir de la disposition d'esprit de nos parents. Et puis le charmant pays que tu habites, la tournure poétique de l'esprit de sa population, ne doivent pas peu contribuer à te faire paraître la mauvaise saison interminable. Ma mère a bien raison de me reprocher de n'avoir point encore écrit à mon grand-père, je me le suis dit souvent ; il y a d'autres lettres encore que je voudrais écrire, mais en vérité je n'ai pas le temps, et si on savait combien est rigoureuse pour moi l'acception de cette phrase banale, on m'excuserait peut-être un peu.
Remercie maman pour l'offre qu'elle m'a faite d'un tonneau de vin. Nous ne sommes pas sûrs de demeurer encore longtemps à Montmartre, et, en tout cas, l'embarras de le mettre en bouteilles, de le garder des voleurs dont nous n'avons pas peu à nous plaindre sous tous les rapports, le déboursé de l'achat des bouteilles et du port, tout cela réduit à peu près à rien l'avantage et l'écono-
mie qui résulteraient de cet envoi. Pour les confitures, au contraire, elles seront les bienvenues ; Louis les aime énormément. Cet enfant grandit et se fortifie rapidement; il ne parle pas du tout encore. Henriette cependant prétend qu'il dit très distinctement « Tante » en montrant sa robe, et je suis chargé de te le dire.
Adieu ; j'ai à courir demain tout le jour, j'ai un mal de tête fou, causé par l'odeur du charbon de terre que nous brûlons, et enjolivé de tout ce que la fatigue de ma journée peut y ajouter. Il faut donc te quitter sans t'avoir vraiment dit la centième partie de ce que j'aurais à te dire.
Ton affectionné frère.
H. BERLIOZ
P.-S. — Je dois une réponse à Prosper; sa lettre m'a fait bien plaisir, seulement une autre fois je le prie de ne pas prendre un ton si grand garçon et de ne pas régler son papier ; c'est écolier en diable.
Communiqué par madame Chapot.
a humbert ferran d, 23 janvier 1836 (Let. int., 169). « Thiers vient de me faire perdre la place de directeur du Gymnase musical (12.000 fr.) en refusant d'y laisser chanter des oratorios, ce qui aurait fait tort à l'Opéra-Comique. » Le Cinq Mai est écrit sur les « mauvais vers de Béranger, parce que le sentiment de cette quasi-poésie m'avait paru musical ».
lu
A FRANZ LISZT 1
[Paris,] 25 janvier 1836.
Je reçois ta lettre et j'y réponds à l'instant. J'avais déjà vu M. Bartholoni, et avant de l'avoir vu, sur un prospectus imprimé qu'il m'avait envoyé, j'avais écrit un article sur ton Conservatoire. Ce demi-feuilleton était nécessairement fort incomplet, mais il servira de prétexte à un second article plus digne de son objet et pour lequel je profiterai des instructions que tu me donneras. Je verrai ces jours-ci M. Lévy.
Tu me surprends dans un de ces moments de profond abattement qui succèdent toujours à ces rages concentrées qui rongent intérieurement le cœur sans pouvoir faire explosion... tu les connais malheureusement aussi bien que moi. Le sujet de ce tremblement de cœur sans éruption, le voici : on m'avait nommé directeur général du Gymnase musical avec des appointements de six mille francs, plus deux concerts sans frais à mon bénéfice et des droits d'auteur pour chacune de mes compositions ; Thiers me fait perdre cette place en refusant obstinément de per-
1. Cette lettre à Liszt, comme la suivante (du 28 avril) est adressée à Monsieur Liszt, à Genève.
mettre le chant an Gymnase. En conséquence, cet établissement, auquel j'allais adjoindre une école de chœurs dans le genre de celle de Choron, est aujourd'hui ruiné et fermé. On y donne des bals...
De plus, la Commission de l'Opéra a demandé à ce même M. Thiers d'autoriser Duponchel à contracter avec moi pour mon opéra. (Le poème est de de Vigny, Barbier et Léon de Wailly.) M. Thiers s'y refuse, en disant que, M. Duponchel n'étant pas assuré d'être directeur de l'Opéra à l'époque où ma parti Lion pourrait être représentée, il ne doit pas grever la succession du directeur futur d'un ouvrage qui pourrait ne pas lui convenir. — A présent je propose à Duponchel de faire un contrat conditionnel ; il hésite, en mettant en avant l'incertitude où il est que cet engagement convienne à Rossini et à Aguado son banquier. Cet homme s'est jeté à corps perdu dans les bras de Rossini depuis quelque temps, et tu penses quelles conséquences cela peut amener. Les bras de Rossini?... A présent, Meyerbeer et Bertin m'engagent à écrire néanmoins mon opéra, persuadés qu'au moment de le monter on trouvera un biais pour y parvenir; c'est ce que je vais faire.
Tu me parles de mon morceau de Napoléon ; je crois aussi que c'est bien : c'est grand et triste ; malheureusement j'ai été obligé de le faire chanter par vingt basses, faute d'en avoir une bonne, et tu connais l'expression des choristes.
Richault m'avait demandé, il y a un mois, d'arranger
à quatre mains l'ouverture des Francs- Juges. J'ai fait cette besogne avec les conseils de Chopin ; on la grave en ce moment, ainsi que la grande partition. Je t'enverrai le tout. Hai^old a eu cette année un énorme succès, grâce à la magnifique exécution que j'en ai obtenue pour la première fois. Je conduis moi-même mes concerts à présent ; l'exécution s'en ressent ; les mouvements avaient toujours été pris imparfaitement. Je ne sais comment t'envoyer les deux partitions que tu me demandes, j'aurais une peur ridicule de les voir s'égarer en route. Si tu pouvais sans un terrible dérangement venir nous embrasser et nous réjouir le cœur par ta présence, ne fût-ce que pour trois semaines et fallût-il te cacher dans la lanterne du Panthéon, je t'avoue que j'en serais bien heureux. Tu es dans la meilleure position possible pour écrire de grandes choses, profites-en. Va en Suisse et en Italie à pied. Ce n'est qu'ainsi qu'on voit et qu'on comprend ces belles natures. Tu ne me dis rien de ton intérieur à Genève, de mille choses qui te touchent de près. Crois-tu qu'il existe entre nous une ligne de démarcation où finissent l'amitié et les confidences? je ne le croyais pas1. N'importe, je n'en suis pas moins tout à toi.
H. BERLIOZ
1. Allusion à l'intimité de Liszt avec la comtesse cTAgoult (voir ci-après, pp. 342 et suiv.).
Dis mille choses de ma part à Bloc, et assure-le que je ne négligerai rien de ce qui l'intéresse.
Communiqué par M. Emile Ollivier (antérieurement reproduit dans le Gaulois, 2 janvier 1896).
lui
A SA SOEUR ADELE
Paris, 25 janvier 1836.
Chère Adèle,
Je ne t'écris que deux mots faute de temps.
La malle est arrivée fort tard hier soir ; tout était en bon état. Henriette était ravie de tant d'attentions de notre excellente mère1: dis-lui tout ce que tu pourras trouver de plus affectueux pour la remercier de notre part.
Louis est un peu malade aujourd'hui : sa mère s'inquiète déjà, et je suis obligé de sortir et de la laisser seule s'attrister de plus en plus. J'espère pourtant que cette indisposition ne sera rien. Les joujoux de Prosper
1. La grand'mère envoyait des jouets à son petit-fils : la réconciliation était complète. Et nous verrons par les lettres suivantes que la sœur aînée, à son tour, consentira à un rapprochement, et que le père, pris de pitié pour la condition pénible si courageusement supportée par son fils, et n'écoutant plus que son coeur, lui viendra enfin en aide,
ont fait un peu diversion ; quand il sera mieux, ils feront merveille.
Je tenais à rassurer ma mère sur l'arrivée de son envoi. A un autre jour les détails ; il faut que je coure au faubourg Saint-Germain, à une lieue et demie de chez nous.
Adieu, tout à toi.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
A SA SOEUR NANCI
21 février 1836.
Ma chère sœur, Ne sois pas surprise de recevoir si tard ma réponse. Tu sais que je travaille comme un forçat à mille choses différentes à la fois et c'est à peine si je trouve cinq minutes pour te dire que ta lettre m'a fait beaucoup de plaisir. Ne pensons plus à nos vieilles discussions, je te tends la main, donne-moi la tienne et soyons amis comme auparavant. Le défaut de nos jugements vient souvent de ce qu'il s'exerce sur des sujets qu'on connaît peu ou mal ou pas du tout, parce qu'ils sont hors de notre portée. Penses-y. As-tu fini tes déménagements, tes achats de mobilier, tes noces et festins? Ta belle-
sœur nouvelle permettra-t-elle à Henri1 de fumer? C'est un point important et que peut-être tu as oublié de débattre dans les négociations du mariage. Ta petite Mathilde est, dit-on, charmante et son père commence à s'en apercevoir. Qu'en dit notre grand-père? Le voistu souvent? Tâche donc qu'il me pardonne mon silence à son égard. Si tu savais comme mes heures sont comptées! Cela me tourmente bien souvent, je voudrais lui écrire des volumes. Maman m'a donné dernièrement des détails sur vos joies de la ville, vos concerts, vos dames qui chantent l'italien, etc.. Ta voix s'est-elle un peu accrue? Dis-moi tout cela quand tu m'écriras.
Pour moi, voilà en quatre mots ma vie : je suis très heureux d'avoir la meilleure et la plus aimée femme du monde, mais je souffre beaucoup de toutes les privations que je lui vois souffrir sans se plaindre de son isolement et surtout de la perte de son immense talent (son inaction forcée la tue). Il n'y a plus de haut drame en Angleterre, l'art y est mourant. Ici le théâtre anglais est mort et toutes les tentatives seraient inutiles pour le ressusciter. Elle a dans son fils une consolation toujours présente, mais elle ne prend pas assez son parti sur les travaux que je suis forcé de faire à la maison et dehors et qui m'obligent à la laisser seule. Les domestiques la tourmentent, elle ne va pas à Paris une fois tous les trois mois ;
1. Henri Pal, frère du mari de Nanci, plus tard président du tribunal civil de Vienne.
mais nous irons ensemble après-demain pour la première fois depuis le milieu de décembre. Il s'agit de la première représentation de la Saint-Barthélémy 1 à l'Opéra et Meyer-Beer ne veut pas qu'elle y manque. D'ailleurs ça la distraira un peu. Moi je vais ce soir à la répétition de cette encyclopédie musicale dont le succès se rattache à tant d'intérêts d'art et de fortune. Adieu, Henriette m'appelle pour dîner, Louis crie devant la table, il faut que je te quitte, il me reste à peine le temps de m'habiller et de descendre à Paris. Mille choses à Camille et à son frère.
Adieu, adieu.
Ton affectionné frère,
H. BERLIOZ
Communiqvé par madame Reboul.
A FRANZ LISZT
Paris, 28 avril [1836].
Mon cher ami, Je profite d'un instant fort court de liberté, que me laissent les mille et une torturantes occupations dont je