Amie de la famille Berlioz
Je me suis informé des écoles préparatoires pour Prosper ; il y en a deux : celle de M. Mayer, et une autre moins célèbre, située fort loin (au Marais). J'ai vu M. Mayer, et j'envoie son prospectus à mon père ; il m'a demandé si Prosper savait quelque chose en mathématiques... je n'ai pas pu lui dire que je le crusse très savant. Il a ajouté qu'on ne recevait pas chez lui de commençants et que les élèves devaient, avant d'y entrer, savoir au moins l'arithmétique et un peu de géométrie.
Louis a été bien malade dernièrement. Le voilà encore une fois sur pied, mais il a le diable au corps ; je n'ai jamais vu de caractère d'enfant comparable au sien pour la violence et la bizarrerie. Il est charmant, et grandit rapidement.
Il commence à parler une langue que je crois être le Polonais : du moins cela y ressemble ; dans peu il y aura des mots français .
Henriette a voulu t'écrire hier, mais son style traduit de l'anglais et ses fautes d'orthographe l'ont découragée pour cette fois ; son billet a donc été déchiré, et ce sera pour ma prochaine lettre, dans laquelle elle se propose d'insérer quelques lignes.
Tu sais qu'elle a perdu sa sœur, et c'est un sujet continuel de chagrin qui ne s'adoucit que fort lentement. On s'attache d'autant plus aux êtres qu'on aime qu'on a fait pour eux plus de sacrifices, et Henriette en a fait pour sa sœur toute sa vie.
Je suis dans le grand tourbillon de la composition de
mon opéra; j'en ai à peu près fait la moitié. C'est énormément long à écrire ; mais j'avoue qu'en comparaison de la difficulté que présentent les compositions symphoniques, ce n'est qu'un jeu.
Les répétitions de mademoiselle Bertin1 ont été un peu suspendues ce mois-ci, à cause du départ de Nourrit et de mademoiselle Falcon, mais ils arrivent demain l'un et l'autre et nous allons recommencer. Il y en a encore pour deux mois et demi au moins. Cela prend une tournure, et je crois à un résultat assez satisfaisant pour l'amour-propre de la famille Bertin. Il y a des chœurs charmants, qu'on me fait l'honneur de m'attribuer à l'Opéra, quoi que je puisse dire. Je n'y suis effectivement pour rien. Les rôles ne sont pas malheureusement aussi bien, il s'en faut de beaucoup, et les acteurs font de cruelles grimaces ; mais tout s'arrangera avec de la persévérance.
Adieu, ma bonne sœur; je te laisse pour aller travailler à Paris, malgré l'effroyable chaleur qui m'attend au passage.
Notre jardin est magnifique ; on ne se lasse pas du coup d'œil de cette plaine Saint-Denis. Dernièrement nous sommes allés à pied en famille à Saint-Ouen, et Louis était transporté de joie à la vue de la pièce d'eau.
1. Il s'agit (TEsmeralda, opéra dont Victor Hugo avait écrit le poème pour mademoiselle Louise Bertin. Berlioz avait été chargé de diriger les répétitions de cette œuvre à l'opéra.
Il n'y a rien de si beau en Dauphiné, à moins de voir la vallée des hauteurs de la frontière de Savoie. Adieu encore.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
A SA MÈRE
27 juillet [1836],
Chère maman.
Encore une petite lettre, écrite à la course comme toujours. Je réponds d'abord à ce que me demande Prosper de la part de mon père: // n'est pas nécessaire d'être pourvu d'aucun diplôme de bachelier pour être reçu à l'École polytechnique ; on ne prépare pas spécialement pour les examens du baccalauréat chez M. Mayer ; cependant il y a des maîtres qui pourraient remplir ce but. Je me suis informé de tout cela dans l'institution de M. Mayer. Il était sorti quand j'y suis venu, mais un professeur de ses classes et un élève qui se destine à l'École polytechnique m'ont donné les détails que je vous transmets, en m'assurant positivement qu'il n'était pas exigé des élèves qu'ils fussent bacheliers pour se présenter à l'École polytechnique.
Je remercie Prosper de sa lettre et de toutes les choses aimables qu'elle contient pour son petit neveu ; je serais vraiment enchanté de le revoir, s'il est assez formé pour le risquer dans un voyage comme celui de Paris. Vous pouvez en juger mieux que moi qui ne sais absolument rien de ses progrès depuis que je l'ai quitté. Peut-être aussi, d'un autre côté, un tel changement dans sa vie et ses études ne peut-il qu'accélérer le développement de son intelligence et le former rapidement sous tous les rapports. Si malheureusement cette confraternité d'écoliers, tous plus ou moins niaisement polissons, n'était inévitable pour lui, je ne douterais pas des prompts résultats de l'expérience.
Vos vers à soie doivent être terminés à présent ; d'après ce que j'ai vu ces jours-ci dans les journaux et ce que vous m'avez dit dans votre dernière lettre, je pense, chère maman, que vous êtes bien dédommagée de vos peines. Mon père est-il aussi satisfait de son administration rurale? j'en doute un peu, à cause des bizarreries inconcevables de la saison; hier, pour travailler dans ma petite chambre du jardin, j'ai été obligé défaire du feu. Aujourd'hui la plaine est couverte de brouillards, c'est une journée du mois d'octobre. Paris est fort triste.
La revue de la garde nationale est contremandée, et les commentaires que cette décision fait naître jettent du sombre dans toutes les conversations. La mort de ce pauvre Armand Carrel qu'on a enterré hier n'est pas propre à diminuer l'espèce de tristesse pleine d'inquié-
tude qu'on remarque partout. Les regrets que cette mort excite ne sont point des phrases de journaux ; rien n'est plus réel. M. E. de Girardin est aussi de son côté en assez mauvais état, mais il l'a bien mérité.
Nous nous y intéressons jusqu'à un certain point. Henriette et moi, à cause de sa femme (la ci-devant Delphine Gay) que nous avons eu l'occasion de voir cet hiver et qui a été pleine de prévenances et d'amabilité pour Henriette.
Il paraît qu'Adèle promène ses loisirs chez toutes ses amies. N'était la solitude où son absence vous laisse, je dirais que c'est très bien. Ces petits voyages lui font voir le monde, elle ne peut qu'y gagner. Je lui écrirai longuement dans peu.
AmédéeFaure^st venu nous voir, c'est-à-dire me voir (car c'était de bien bonne heure et Henriette n'était pas levée) il y a huit jours ; il m'annonce son départ pour le quinze du mois prochain ; il a l'air fort content de sa prochaine paternité.
Adieu, chère maman ; je vous embrasse bien tendrement.
Une maudite répétition m'appelle à l'Opéra et va me faire perdre les trois quarts de ma journée. Henriette vous remercie de tout ce que votre dernière lettre contenait de bon et d'affectueux pour elle ; elle en est plus
1. Frère de Casimir Faure, et comme lui ami de Berlioz, propriétaire à Bressieux, localité proche de laCôte-Saint-André.
que digne. C'est la plus excellente femme qu'il soit possible de rêver. Louis se porte bien, et grandit en méchanceté, à part son affection pour moi qui ne se dément pas.
Communiqué par madame Chapot.