Les 4 et 18 décembre
pour ne pas m'attirer une avalanche d'injures dont ces messieurs ne se font pas faute pour se venger quand on les refuse, de leur donner tout ce qu'ils me demandaient. De là un tort considérable pour la recette. Je ne fais pas grand cas d'ordinaire de ces ignobles petites vengeances, mais les directeurs de théâtre tremblent devant la moindre ligne imprimée, et ma position avec Duponchel, qui n'est pas des plus hardis à cet égard, m'a fait baisser la tête et payer l'impôt. Aussi la presse m'a-t-elle fort bien traité, c'est un concert d'éloges sur tous les tons. Le Courrier lui-même, le chef de mon opposition, a été fort doux cette année. Je suis fâché que vous n'ayez vu ni le Journal du Commerce, ni le Monde, ni la Loi, ni l'Entr'acte, ni le Contemporain, ni la Presse, ni le Carrousel. Je n'ai pas pensé à les rassembler pour te les envoyer. J'ai même reçu des vers d'un poète inconnu, qui paraît avoir une passion très prononcée pour ma musique. Assez là-dessus.
Esmeralda est tombée, tu le sais, abattue par une opposition systématique où la politique avait une grande part; à la dernière représentation, qui n'a pu être achevée, le parterre criait : « A bas les Bertin ! à bas le Journal des Débats! » Il n'y a que l'air des cloches de Quasimodo qui ait réellement trouvé grâce devant cette méchante cabale; aussi ne veut-elle pas absolument en laisser l'honneur à mademoiselle Bertin et s'obstine-t-on, malgré toutes mes dénégations, à me l'attribuer. Ce morceau est vraiment une invention musicale des plus
remarquables, il eut les honneurs du bis aux première, deuxième et troisième représentations, et, à la première, Alexandre Dumas, qui n'aime pas les Bertin, se mit à crier de toute la force de ses poumons mulâtres : « C'est de Berlioz, c'est de Berlioz ! » Voilà la justice !... Si j'ai contribué à l'effet de cet air, c'est pour bien peu de chose ; il est réellement bien de mademoiselle Bertin, mais (entre nous) il finissait mal, c'est-à-dire il finissait de manière à empêcher l'effet des belles choses qu'il contient; ma collaboration s'est bornée à indiquer à l'auteur une péroraison plus digne de l'exorde ; c'est tout, et je ne l'ai jamais avoué à personne.
Quant à mon opéra voilà où j'en suis : j'ai fini. Il me reste seulement à écrire la scène du dénouement et à instrumenter une grande partie de la partition. D'après mon engagement avec Duponchel, je ne dois passer que le quatrième, mais il s'est réservé avec les autres auteurs la faculté de me faire jouer avant eux s'il y trouvait avantage. Or, on monte en ce moment Stradella de MM. Emile Deschamps et JNiedermeyer ; cet ouvrage sera en scène dans deux mois et peut-être plus tôt. Le directeur voudrait monter le mien immédiatement après, mais Halévy, qui, aux termes de nos traités, devrait passer avant moi, si l'opéra en cinq actes qu'il vient de commencer l se trouve prêt quand Stradella sera monté,
li Guida et Ginevra. Cet opéra ne fut pas représenté avant le 9 mars 1838,
Halévy se consume en efforts pour ne pas rester en arrière et écrit sa partition au grand galop pour arriver à temps. C'est donc une lutte à la course, où l'un des lutteurs touche le but et doit regarder sans courir si son antagoniste arrivera au même point que lui dans un temps donné. En tout cas, je suis prêt à entrer en répétitions, et il y a longtemps que toute ma musique serait complètement achevée si, comme mon héros Cellini, j'avais eu du métal pour fondre ma statue.
Je te dirai dans un mois ou deux où en seront les choses et si je passe ou non avant Halévy.
Voilà pour les affaires extérieures. Venons-en au ministère de l'intérieur.
Nous avons eu, Henriette et moi, de cruels moments à passer à cause de Louis. Une misérable bonne, l'ayant emporté sans notre permission dans Paris, s'est arrangée de manière à amener un affreux accident. Elle lui a fait pincer le doigt dans la porte d'un café, où Dieu sait ce qu'elle allait faire; le pauvre enfant a eu l'ongle arraché et le médecin a été obligé, pour simplifier la plaie, de couper le lambeau de chair restant. Par bonheur la phalange n'a pas été atteinte, et l'ongle a déjà repoussé ; mais comme il a souffert ! J'ai cru que sa mère en deviendrait folle. Chaque pansement était une nouvelle scène. Enfin tout va bien à l'heure qu'il est. et la nouvelle domestique à qui nous nous sommes confiés paraît plus sûre sous tous les rapports. Il faut ajouter à ce malheur celui de sa mère qui est encore
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souffrante d'une contusion qu'elle s'est faite au côté gauche, contre l'angle d'un meuble. Louis est devenu aussi caressant pour Henriette qu'il l'était auparavant pour moi; une infernale créature qui nous servait à Montmartre avait appris à cet enfant à repousser et à gronder sa mère dès qu'il l'apercevait. Cette misérable fille détestait ma femme à cause de la surveillance qu'elle était constamment obligée d'exercer à son égard, et elle avait imaginé cet horrible moyen de vengeance. Depuis que nous en sommes débarrassés, Louis a repris sa mère en affection. Ce qu'il montre pour moi à présent est plutôt de la passion que tout autre sentiment. II m'appelle dans ses rêves, il ne veut ni manger ni rester en repos quand je suis dehors, et quand je rentre ce sunt des cris de joie, des gambades interminables; il me baise la main de la façon la plus tendre et la plus élégante tout à la fois ; à dîner il faut qu'il soit sur mes genoux, il me donne tout ce qu'il a, il vient me chercher dans mon cabinet pour me mettre à table, et le soir il me raconte dans sa langue et en pantomime très expressive tout ce qu'il a vu dans la rue pendant la journée (il ne quitte pas les carreaux de la fenêtre). Hier c'était une troupe de musiciens ambulants, il me contrefaisait la clarinette, le tambour de basque et l'orgue de Barbarie, de la façon la plus originale, en chantant et gesticulant à nous faire mourir de rire.
Henriette a joué superbement l'autre jour à une représentation extraordinaire des Variétés. Tu as vu
sans doute le feuilleton de ce bon Janin là-dessus. C'est A. Dumas qui avait donné à Frederick, le bénéficiaire, une lettre de recommandation à laquelle il était presque impossible de refuser ce service. Voilà toutes les nouvelles qui nous concernent. J'ai du reste un encombrement de demandes pour les journaux, et si je n'avais rien autre à faire je gagnerais beaucoup d'argent par ce moyen. J'ai à ma disposition les Débats, la Gazette musicale, l'Encyclopédie catholique, la Biographie des Hommes illustres de l'Italie, et, si je voulais, le Siècle, et tant d'autres.
J'ai rencontré il y a trois semaines ce pauvre Amédée Faure dans la désolation ; l'état de sa femme était des | plus alarmants ; il m'avait promis de m'écrire un mot pour me donner de ses nouvelles, il ne l'a pas encore fait. J'irai chez lui demain au plus tard.
Mon oncle m'a écrit dernièrement avant son départ pour Huningue ; il m'envoyait un jeune homme de son régiment, C'est un billet de concert que celui-là m'a coûté; je voudrais bien être quitte de tous les autres solliciteurs ou visiteurs à aussi bon marché.
A. Figuet du Feuillant, de Beaurepaire,estici, et nous nous courons après depuis longtemps sans pouvoir nous rencontrer. Je l'attends aujourd'hui à trois heures.
Tu me dis que maman n'est pas bien, et que mon père ne vit plus que de lait. Explique-toi un peu plus en détail là-dessus, j'aime mieux savoir tout que d'être inquiété de la sorte. Embrasse-les bien l'un et l'autre
pour moi, je t'en prie. Que je voudrais qu'ils puissent voir Louis ! Pour Prosper, ne t'en tourmente pas ; il n'est pas développé encore, tant s'en faut, et je parie qu'il aura une intelligence plus grande que vous ne supposez tous. D'ailleurs ne fùt-il qu'un habile industriel, un fabricant de sucre de betteraves comme il disait lui-même il y a quatre ans, il n'en serait pas plus malheureux pour cela, s'il n'a pas d'autre ambition.
Louis contrefait toute la journée les marchands de parapluies, d'où nous avons conclu, sa mère et moi, qu'il avait de grandes dispositions pour la carrière de... marchand de parapluies.
Adieu, chère sœur. Je t'embrasse tendrement. Henriette et Louis en font autant.
Ton affectionné frère,
n . beh i.ki/. . i
Communiqué par madame Chapot.