II . BERLIOZ
Communiqué par madame Reboul.
A SON l'KII E
Paris, 8 mars 183:.
Cher papa, J'ai reçu hier soir la lettre de Nanci, avec le billet que vous avez eu la bonté de m'envoyer ; bien que cet argent me soit très utile, à présent qu'il s'agit de m'équiper pour la garde nationale, j'aurais pu. à la rigueur, m'en passer, et je crains que vous ne vous soyez imposé quelque privation pour m'aider encore. La lettre de Nanci contenait de bien tristes nouvelles sur notre grand-père et sur tout ce que son état a de désolant pour ma mère et mes sœurs. Je viens de chercher mon oncle pour lui en parler, je n'ai pas pu le rencontrer. Amédée Faure m'écrivait dernièrement que votre commission était faite depuis quelque temps, mais pas tout à fait comme vous l'auriez voulu; le fabricant de lampes ne fait pas d'échanges, il a seulement fait réparer celle que vous lui aviez fait remettre par Amé-
dée et l'autre que vous lui avez envoyée depuis ; l'une et l'autre à présent vous ont été renvoyées.
Je travaille toujours beaucoup, de toutes manières ; ma position au Journal des Débats s'agrandit et se consolide ; je suis assiégé par une foule d'autres journaux qui me demandent ma collaboration. Je crois que j'accepterai celle de la Chronique de Paris1 et de l'Encyclopédie du XIXe siècle, à causede la puissance que ces feuilles me donneront pour aider encore à l'influence si énergique des Débats. Cependant, tout cela me prend un temps énorme, et si je composais une bonne symphonie, elle rne rapporterait, positivement parlant, dix fois plus que tous mes articles d'un an réunis. Mais il faut arriver à l'Opéra, et c'est là ma machine de guerre pour battre la porte de cet immense théâtre. Stradella est une œuvre morte sans rémission ; c'est du dernier médiocre, ou plutôt c'est exécrablement plat, quoi que j'en aie dit dans mes articles des Débats et de la Gazette musicale dimanche dernier. A présent je n'ai plus que deux ouvrages à voir monter avant le mien. Halévy et Auber, qui n'ont pas fait la moitié de leur partition, ne veulent pas se désister de leur droit et laisser jouer la mienne, qui est finie. A leur aise. — En attendant, je sors de chez le ministre de l'Intérieur 2, qui veut me
1. Berlioz donna en effet quelques articles à la Chronique de Paris dans les années 1837-1838.
2. Comte de Gasparin. Cet homme politique, protecteur de Berlioz, était originaire d'une ville toute voisine du Dauphiné (Orange) ; il avait été en outre préfet de l'Isère.
charger de faire une grande composition pour l'anniversaire de la mort du maréchal Mortier, etc., aux Invalides1. J'allais le voir pour autre chose; il m'a appris cette nouvelle à l'improvistc ; j'ai demandé une certaine latitude pour mes moyens d'exécution, qu'il paraît disposé à m'accorder. En tout cas, l'affaire se terminera incessamment, et il le faut pour que j'aie le temps d'écrire mon ouvrage d'ici au 28 juillet. Seulement j'ai peur de la fièvre que l'idée du sujet et des cinq ou six cents exécutants que j'aurai à mes ordres va me donner. Quel Dies irœ ! ! !
Voilà, cher papa, toutes mes nouvelles. Vous savez déjà que la loi de disjonction a été rejetée hier par la Chambre, le Gouvernement en est dans la stupeur.
Henriette et Louis se portent bien ; mon oncle vient nous voir de temps en temps; je lui donne des billets d'Opéra tant que je puis, c'est toujours <;a ; du reste, je ne sais rien de ses affaires.
Adieu, cher papa, écrivez-moi, quand vous pourrez, un peu plus longuement. Il y a bien longtemps que nous n'avons eu ensemble une véritable causerie.
Votre affectionné fils,
Communiqué par madame lîeboul.
1. Première mention du Requiem. On sait que le maréchal Mortier était tombé aux cotés de Louis-Philippe, le 28 juillet 1835, frappé mortellement par la « machine infernale » de Fiesclii, pendant la revue que passait le roi pour commémorer les Journées de Juillet.
A SA MERE
Paris, mars 1837.
Chère maman,
Quand la lettre d'Adèle m'est arrivée, je savais déjà le malheur qui vient de nous frapper * ; mon pauvre oncle était venu la veille me l'apprendre. Je ne crois pas qu'il ait l'intention de faire le voyage de Grenoble ; malgré tout le besoin qu'il sent aussi bien que moi d'êlre auprès de vous pour pleurer ensemble celui que nous avons perdu, notre position actuelle ne nous permet guère à l'un ni à l'autre de quitter Paris. Il compte beaucoup sur l'activité et la bonne amitié de Camille, à qui il a sans doute, à l'heure qu'il est, envoyé sa procuration.
Adèle a dû vous être d'un grand secours dans ce triste moment, et vous en aviez besoin, chère maman, seule et désolée comme vous étiez ; il lui fallait des forces, elle en a trouvé. Adèle est une bonne et digne enfant dont l'affection et la tendresse ne seront certainement pas sans adoucir autant que possible la profonde douleur que vous éprouvez.