Cf. Mémoires, XLV1I
2. Benvenuto Cellini. Cette lettre est la première qui fasse mention de la mise en répétitions de cet ouvrage.
A SA SOEUR ADÈLE
[Paris,] 20 mai 1838.
Chère Adèle.
Je n'ai que trois minutes pour te donner des nouvelles de mes affaires. Tout commence à marcher, mon opéra sera su par les acteurs, et les chœurs dans un mois; le succès se montre à l'horizon : du moins, l'effet musical des points culminants de l'ouvrage paraît certain. Déjà les exécutants commencent à s'échauffer, on applaudit aux répétitions ; enfin je suis content, tout en observant de l'œil les bêtes venimeuses qui m'entourent. Duponchel fait de son mieux, les acteurs sont bien disposés; quand Duprez sera revenu de son congé, c'est-à-dire au mois de juillet, nous commencerons les répétitions d'orchestre. Ce sera prêt pour le commencement du mois d'août.
Henriette va bien, Louis aussi ; sois tranquille, tout marche bien. On me parle toujours de la croix, j'ai su que j'étais sur la liste présentée par M. de Montalivet.
La direction du Théâtre-Italien n'est pas encore nommée. Il y a cinq jours, Félix Real triomphait, il allait faire nommer son cousin Robert ; aujourd'hui, ses
actions baissent. Nous lui avons donné une passade (comme on dit en terme de natation), voyons s'il reviendra sur l'eau.
Adieu, chère sœur, embrasse Nanti et Mathilde pour moi, et écris-moi le plus souvent possible. Mon père va bien, n'est-ce pas ?... Mais il doit se trouver bien abandonné seul dans ses champs.
H. DERLIOZ,
Communiqué par madame Chapot.
A LA MEME
[Paris,] 28 juin 1838.
Chère sœur, Si je ne t'ai pas écrit pour l'affaire du Théâtre-Italien, c'est qu'elle n'était pas sure. La suite l'a bien prouvé ; la Chambre a rejeté le projet de loi présenté par le ministre. Tout cela m'a donné un tel tracas et des ennuis de telle nature que je suis bien déterminé à ne pas poursuivre l'année prochaine ce lièvre-là. Je ne suis pas né pour m'occuper d'affaires d'argent, et la question de la reconstruction de la salle qu'on s'obstine à imposer au futur directeur en est une des plus graves et des plus compliquées. Montalivet est très contrarié, et beau-
coup plus que moi, de cet échec de son projet de loi, échec dont il est seul la cause; il manifeste les meilleures intentions de me dédommager; nous allons voir à quoi cela aboutira.
En attendant, je ne sais'où donner de la tête avec mes répétitions qui m'occupent du matin au soir.
Duprez n'est pas encore de retour, je suis obligé de répéter son rôle. Je l'attends dans six jours. Mon opéra sera joué dans la première quinzaine d'août, tout se présente mieux que je n'avais osé l'espérer. Mais ces répétitions me tuent, et nous n'avons pas encore abordé l'orchestre.
On vient d'exécuter le Requiem à Lille, avec cinq cents musiciens, et Habeneck m'écrit que le succès a été immense et l'exécution parfaite; il faut que cela soit plus que vrai pour que ce vieux loup se soit laissé prendre d'enthousiasme au point de me l'écrire. Je l'attends en même temps que Duprez pour commencer mes répétitions d'orchestre.
Dis à Camille de ne pas manquer de faire ce qu'il a la bonté de me promettre pour le milieu de juillet, car je ne fais presque rien pour les journaux; on m'accable de lettres, de diplômes, de compliments, d'Allemagne, on me croit ici même parfaitement heureux sous le rapport de la fortune ! Quelle belle chose que le gouvernement représentatif, pour l'art et pour les artistes ! Si j'étais Russe, j'aurais cinquante mille livres de rente.
H . BERLIOZ
Mille amitiés à Nanti et à sa jolie petite Mathilde. Louis grandit mais ne sait pas lire. Mon père est toujours seul? Henriette va très bien.
Communiqué par madame Chapot.
A LA MÊME
[Paris,] 12 juillet 1838.
Chère Adèle, Je ne t'écris que pour t'annoncer la réception de ta lettre et du billet qu'elle contenait. Je passe ma vie à l'Opéra. Nous faisons à présent deux répétitions par jour; j'y vais de ce pas. Dans quelques jours les répétitions d'orchestre commenceront; le dénouement approche. Mais j'ai un acteur malade, ce qui m'inquiète beaucoup. Du reste, tout marche à souhait. Duprez-Cellini est superbe, on ne peut se faire une idée de l'énergie et de la beauté de son chant. La censure nous a ôté le Pape, il a fallu mettre à la place un Cardinal ministre. C'eût été curieux pourtant de voir Clément VII aux prises avec ce bandit-homme de génie de Cellini. Les autres acteurs mettent beaucoup de zèle, à quelques exceptions près, dans l'accomplissement de leur tâche. Les chœurs vont à merveille !
Tu sais (je t'en ai déjà parlé) mon succès à Lille au Festival. J'ai été exécuté par six cents musiciens devant cinq mille auditeurs. Tu as lu les journaux du département du Nord, ils ont été copiés par ceux de Paris. J'ai vu beaucoup de personnes qui assistaient à cette fête musicale; au moment de la péroraison de mon Lacrymosa il y a eu des larmes et même, à ce que disent plusieurs lettres, deux ou trois bons évanouissements ! Certes, je sais beaucoup de gré à ces dames de s'être si bien trouvées mal en mon honneur.
Habeneck, le chef d'orchestre de l'Opéra, était à Lille et conduisait tout ça; il m'a donné des détails qui m'ont fait bien regretter de n'y être pas allé. Il m'avait écrit après le premier concert (mon morceau a été redemandé pour le second), et à son retour à Paris Cherubini, dont on avait exécuté un Credo, lui a fait des reproches assez aigres, relativement à la lettre que j'avais reçue de lui.
Nous avons encore un feu à soutenir avant la représentation de Cellini, celui des répétitions d'orchestre, après quoi viendra la fusillade des journaux et celle des ennemis intimes cachés dans les coins du parterre. Mais je suis armé de pied en cap contre eux.
Adieu, chère sœur. Nous allons tous bien. Embrasse Nanci et Mathilde pour moi. Mon père va bien, Dieu merci ?... Dis à Camille qu'il est un bon beau-frère et que je l'aime sincèrement.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.