‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 153 sur 185 · A ERNEST LEGOUVÉ · texte numérisé non relu

A ERNEST LEGOUVÉ

Paris, 31 juillet 1838.

Mon cher Legouvé,

Je ne sais comment vous dire tout ce que votre noblo amitié et votre exquise délicatesse m'inspirent de sentiments d'affection et de reconnaissance; heureusement vous avez, par-dessus toutes vos autres belles qualités, l'imagination poétique qui devine et la chaleur de cœur qui sympathise, et je m'en rapporte à elles pour vous traduire ma pensée...

Schœlcher m'avait trouvé au lit l'autre jour, j'ai été réellement malade les deux jours suivants, ne me levant qu'aux heures de mes répétitions. Nous commençons à débrouiller l'orchestre, malgré les criailleries de tous les vieux qui déclarent n'avoir jamais eu rien de pareil à exécuter. Les millions de notes fausses, de mouvements mal donnés et surtout de rythmes pris à contresens, m'ont si cruellement torturé et agacé les nerfs, que ce supplice est l'unique cause du malaise dont je ne suis pas encore tout à fait remis. Patience!... Nous arriverons à la première représentation vers le 21 ou le 25 du mois d'août. Duprez sera superbe, les chœurs vont

très bien, madame Dorus-Gras n'est pas mal du tout, et il y a une certaine entrée du Cardinal ministre qui vous plaira.

Et l'ouverture, à propos, je parie que vous en serez content.

J'ai l'air de vendre la peau de l'ours, mais si ma partition se grave, vous me ferez le plaisir d'en accepter la dédicace, n'est-ce pas?... Car enfin c'est vous qui avez donné le métal pour fondre Persée, et le pauvre Benvenuto vous doit son œuvre telle quelle.

Adieu. Mes hommages respectueux à madame Legouvé. Mille amitiés à Schœlcher. Je vous écrirai pour la dernière répétition.

Communiqué par M. Paladilhe.

Cette lettre fait allusion à l'acte de bonne et généreuse amitié qu'accomplit Legouvé en avançant à Berlioz la somme d'argent, — le métal, suivant son expression, tirée de la dernière scène de Benvenuto Cellini, — qui lui était nécessaire pour achever la composition de celte œuvre. Voir les Mémoires, et comparer le passage des Soixante ans de souvenirs de Legouvé cité dans la préface de ce recueil.

Comme suite à l'offre dont il est question dans cette lettre, Berlioz a communiqué à Legouvé le projet de dédicace ciaprès, écrit de sa main sur du papier à musique, en travers des portées.

Mon cher Legouvé, Vous connaissez la vie de l'homme étrange et admirable dont mon opéra porle le nom.

Vous savez que la veille du jour où devait être fondu son immortel Persée, il parcourut Florence, implorant de ceux qu'il croyait ses amis la somme nécessaire à l'achèvement de son plus bel ouvrage. Le métal lui manquait, il était pauvre alors et ne pouvait l'acheter. Tous furent sourds à la noble prière de l'artiste.

Au moment décisif, son œuvre allait être anéantie, quand, inspiré par un désespoir sublime, il saisit les vases d'or, les statuettes, les armures ciselées, travaux sans prix de ses savantes mains, et les jetant dans la fournaise, la lave ardente put étancher enfin la soif du moule qui l'attendait béant : et Persée apparut. Comme il ne devait rien qu'à lui-même, Cellini triomphant n'inscrivit auprès du corps de la Méduse terrassée que ces mots énergiques :

Si quis te lœserit, ego tuus ultor erol!!

Vous voyez que le peu de valeur de mon ouvrage n'est pas la seule différence à signaler entre l'aventure du statuaire florentin et celle du compositeur français. Car vous avez deviné que le métal me manquerait aussi pour achever ma musique ; et sans attendre le jour où, n'ayant point de vases d'or à jeter à la fonte, j'eusse

été obligé de me jeter ailleurs, vous êtes verni mejjrier

d'accepter une offre généreuse qui seule pouvait me permettre de terminer ma tâche à loisir.

C'est donc votre nom, cher et digne ami, qui doit se trouver en tête de cette partition. Les vrais artistes com-

prendront tout ce qu'il y a d'inexprimable dans le sentiment qui m'a porté à l'y inscrire.

Je n'ai pu graver sur mon ouvrage, comme Benvenulo sur le sien : Si quelqu'un t'outrage, je te vengerai !

Cet engagement m'eut donné trop à faire, et Cellini lui-même ne suffirait pas à le remplir.

H. BERLIOZ Communiqué par M. Paladilhe.

La partition de Benvenuto Cellini n'ayant paru que beaucoup plus tard — en Allemagne, — la partition d'orchestre même n'ayant été gravée qu'après la mort de Berlioz, la rédaction ci-dessus ne fut pas utilisée. Berlioz n'en dédia pas moins à Legouvé l'ouverture, seul morceau de l'opéra qui ait paru de son temps en grande partition. Plus tard, il lui fit encore hommage de son livre : A travers chants.

Catalogue d'autograplies, J. Charavay, 230. 15 septembre (1838). Demande de renseignements pour l'envoi de la partition de son Requiem au duc d'Orléans (Cf., ci-après, lettre du 30 novembre à son pèrej.

La première représentation de Benvenuto Cellini eut lieu à l'Opéra, le 10 septembre 1838.

A SON PÈRE

Paris, 20 septembre 1838. Cher père,

Il y a dix jours que j'aurais dû vous écrire ; mais le

moyen dans une tourmente comme celle d'où je sors?

3X11 LES A.NNÉES ROMANTIFUES.

Vous avez vu les journaux, du moins les mauvais, car c'est toujours sur ceux-là que l'on tombe en pareil cas. Les bons sont la Quotidienne, le Messager, le Journal de Paris, la France musicale, la Gazette musicale, l'Artiste, la Presse. Le fait est que la seconde et la troisième représentation ont marché à merveille grâce à la suppression des scènes qui avaient le plus indisposé le public. Si je me trouve arrêté cette semaine, c'est l'amourpropre géant de Duprez qui en est cause. Le succès ne s'est pas trouvé concentré sur lui, et les deux cantatrices au contraire ont eu les honneurs du chant et de l'action. En conséquence il n'a plus voulu jouer ce rôle, et c'est A. Dupont1 qui va le remplacer ; mais comme il ne s'y attendait pas plus que moi, il est obligé d'apprendre toute cette musique, et nous de patienter jusqu'à ce qu'il la sache. Ce sera huit ou dix jours d'interruption. Après quoi, par la combinaison du répertoire, je serai représenté plus souvent que je n'aurais pu l'être si Duprez avait gardé son rôle2.

Vous dire toutes les menées, intrigues, cabales, disputes, batailles, injures auxquelles mon ouvrage a donné lieu est impossible. C'est un miracle d'en être resté le maître ; la fureur de certains journaux contre ce qu'ils appellent mon système peut vous donner une idée très affaiblie de l'acharnement de la lutte. On en est à faire

1. Alexis Dupont, second ténor à l'Opéra, a fréquemment prêté son concours à Berlioz (dès 1827).

2. Que d'illusions le pauvre grand homme se fit toute sa vie !

des brochures pour et contre *. C'est une mêlée dans laquelle mes défenseurs disent presque autant de folies que mes détracteurs. Il faut laisser faire ; tout ce trouble disparaîtra avec le temps. Les Français ont la rage de disputer sur la musique sans en avoir les premières notions ni le sentiment. Cela fut au siècle dernier, cela est, et cela sera. L'important est qu'on m'entende souvent, très souvent, je compte sur ma partition pour me tirer d'affaire plus que sur tout ce qu'on dirait en sa faveur. Les deux représentations qui ont suivi la première me font voir que j'ai droit de l'espérer.

Il a fallu tant de remaniements occasionnés par les changements apportés dans la pièce que j'en suis tout hébété de fatigue. Cependant le mauvais moment est passé. J'espère que ni vous ni mes sœurs ne vous tourmenterez de cet orage plus qu'il n'y a lieu. Vous aviez dû le prévoir comme je le prévoyais. C'était inévitable. Il ne s'agissait que de rester maîtres du terrain, et nous y sommes parvenus plus aisément que je n'espérais, eu égard aux ennemis enragés que mes feuilletons, la protection que m'accordent les Débats, ma tendance musicale et les jalousies de métier m'ont suscités depuis de longues années. Et ils s'étaient tous donné rendez-vous à l'Opéra ce jour-là.

1. On fit même un livre de 350 pages : De l'école musicale italienne et de l'Académie royale de musique, à l'occasion de l'opéra de M. H. Berlioz, par joseph d'ortigue. 1839. Voir, plus loin la lettre du 30 novembre 1838.

Adieu, cher père, je vous embrasse tendrement; j'attends de vos nouvelles.

H. BERLIOZ

Communiqué par madame Chapot.

a humbert ferrand, même date (Let. int., 181). Détails analogues à ceux de la lettre précédente. Berlioz y avoue en outre le mauvais effet produit par le livret. « Nous avons eu tort de croire qu'un livret d'opéra roulant sur un intérêt d'art, sur une passion artiste, pourrait plaire à un public parisien. p

Au sujet des intrigues sous lesquelles succomba l'œuvre de Berlioz et de la défection de Duprez, voir une lettre de L. Jonnart à Desmarets (violoncelliste ù l'Opéra, et ami dévoué de Berlioz) dans la Revue musicale du 15 août 1903. — Comparez les aveux ingénus, ou pour mieux dire inconscients, de Duprez lui-même dans ses Souvenirs d'un chanteur, 153.

a humbert ferrand, septembre 1838 (Let. int., 183). Envoi d'une place pour une représentation de Benvenuto

Cellini.

A SA SOEUR ADÈLE

[Paris,] 8 octobre 1838.

Chère sœur, Nos lettres se sont croisées ; je ne t'écris que trois lignes pour te dire où j'en suis de ma grande affaire.

A. Dupont qui remplace ce gredin de Duprez ne sait pas encore son rôle. Il lui reste les deux tiers du second acte à apprendre. La polémique ne se ralentit pas. On a été sur le point d'en venir aux coups de pistolet la semaine dernière, à ce que j'ai appris par un feuilleton de la Revue du xixe siècle. En attendant on grave ma musique1.

Mon Requiem qui vient de paraître et dont le prix est assez élevé se vend bien.

Dès que Renvenuto sera remis en scène je t'écrirai.

D'ici là probablement j'aurai vu Prosper. Nous l'attendons le 18 ou le 20 au plus tard. 11 viendra débarquer chez moi. Henriette se fait une fête de l'avoir pour chevalier et de lui montrer Paris. Louis demande tous les jours s'il est arrivé et s'il ira à la chasse avec lui. Le pauvre enfant est un peu souffrant d'une espèce de grippe depuis quelques jours.

J'ai vu un des Strauss qui m'a parlé de toi.

Comment va mon père?... et Nanti?... et son excellent mari?... et Henri le nouveau marié? Tu m'as parlé d'un jeune musicien qui m'est recommandé par Pauline : je ne l'ai pas vu, personne n'est venu.

Mille amitiés à Casimir Faure si tu as occasion de les lui transmettre. Je lui dois une réponse. C'est très mal de ma part...

1. On n'a gravé, à ce moment, que les morceaux séparés de Benvenuto Cellini.

Et les vendanges?... Prosper me racontera tout ça. Adieu, adieu.

M. BERLIOZ

Communiqué par madame Chapot.

A SON PERE

[Paris, 30 novembre 1838.]

Cher père,

J'apprends que vous avez été malade d'un rhume long et violent; il est je pense tout à fait dissipé aujourd'hui. Voilà malheureusement la saison où la plus chère de vos distractions vous est inlerdite : le froid, l'humidité, sont vos ennemis naturels. Que ne puis-je, ne fût-ce que pour huit jours, aller partager avec Adèle les soins qu'elle vous donne ! Car vous êtes tous les deux seuls je crois? Nanti est partie. Mais le moyen ! il n'y a pas plus de liberté pour moi de quitter Paris un instant, qu'il n'y en a, à ce qu'il paraît, pour vous de passer les Alpes et d'aller retrouver en Toscane le soleil et la campagne verdoyante que vous aimez tant.

Je suis d'ailleurs au lit depuis trois semaines ; un rhume qui menaçait de devenir autre chose m'y retient encore, pour peu de temps j'espère. J'avais annoncé un concert

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que je devais diriger, il a eu lieu sans moi hier ; et, à en croire les félicitations des amis qui ont rempli ma chambre hier jusqu a une heure assez avancée, le succès a été d'une violence extrême. On devait reprendre mon opéra mercredi dernier, il était affiché, quand une indisposition d'un des chanteurs est venue ajourner encore celte reprise... Elle aura lieu, dit-on, mercredi prochain, après-demain. Je ne sais si je pourrai y assister. Mes sœurs ont écrit à Prosper pour lui demander des détails sur l'affaire ou plutôt l'intrigue multiple qui se rattache à la représentation de mon ouvrage. Le pauvre garçon est fort loin de pouvoir vous les donner, moi-même par lettre j'en serais incapable. Mais d'Ortigue publie en ce moment un volume où tout est exposé fort clairement1. Quand je dis tout, c'est presque tout que je devrais dire, il y a encore bien des détails que je l'ai prié de taire, puisque je n'ai pas rompu avec l'administration de l'Opéra. Je vous enverrai ce livre dès qu'il paraîtra. Ce monde-là est un monde d'intrigues aussi compliquées qu'aucunes de celles qui se puissent tramer à la cour.

A propos de la cour, je suis allé présenter un exemplaire de mon Requiem au duc d'Orléans qui avait depuis longtemps souscrit pour cet ouvrage. Le prince a été fort aimable et accueillant. On m'écrit des Tuileries pour m'engager à demander une audience au duc

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