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Bottée de Toulmon

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aucune obligation à remplir ni travail à faire. C'est une sinécure qu'on me donne; les appointements pourront être élevés jusqu'à trois mille francs l'année prochaine1. Je n'ai pas encore reçu ma nomination officielle, mais on m'assure que c'est positif.

A présent je reviens à Paganini. On ne parle que de , ça dans tout Paris ; il était aussi célèbre, le pauvre homme, pour son avarice que pour son talent phénoménal. Aussi tout le monde de me dire: « C'est prodigieux 1 C'est le triomphe le plus inouï que l'art ait jamais obtenu, c'est presque incroyable 1 » — Beaucoup de gens ne veulent pas encore le croire. C'est que beaucoup de gens ne peuvent comprendre un artiste tel que lui. Paganini professe un mépris incommensurable pour les nécessités matérielles et toutes les platitudes de la vie, et il regrette en conséquence la moindre dépense qui leur est consacrée ; mais en fait d'art son âme est plus noble et plus grande qu'aucune autre. Il vient hier d'en donner la preuve.

J'avais été obligé de garder encore mon lit depuis mardi dernier, en conséquence je n'avais pu le voir ; lui de son côté n'osait sortir à cause du temps glacial et du brouillard qui régnent. J'ai quitté ma chambre

1. Toujours des illusions ! Les appointements que reçut Berlioz ne furent pas de deux mille francs, mais de quinze cents, et il n'obtint jamais d'augmentation, soit comme conservateur adjoint, soit comme bibliothécaire, sinon par la mesure générale qui doubla les appointements — si dérisoires! — de tout le personnel du Conservatoire, — trois ans avant sa mort.

aujourd'hui seulement, et tu penses que ma première visite a été pour lui. Je l'ai trouvé seul dans une grande salle des Néo-Thermes où il demeure. Tu sais qu'il a depuis un an complètement perdu la voix, et que sans l'intermédiaire de son fils on a beaucoup de peine à l'entendre. Quand il m'a aperçu, les larmes lui sont venues aux yeux (je t'avoue que les miennes n'étaient pas loin de mes paupières) ; il a pleuré, ce féroce mangeur d'hommes, cet assassin de femmes, ce forçat libéré, comme on l'a dit tant de fois, il a pleuré à chaudes larmes en m'embrassant : « Ne me parlez plus de tout ça, m'a-t-il dit, je n'ai aucun mérite ; c'est la plus profonde joie, la satisfaction la plus complète que j'aie éprouvée de ma vie ; vous m'avez donné des émotions que je ne soupçonnais pas, vous avez fait avancer le grand art de Beethoven. » — Puis, s'essuyant les yeux et frappant sur une table avec un singulier éclat de rire, il s'est mis à parler avec volubilité, mais comme je ne l'entendais plus, il est allé chercher son fils pour servir d'interprète; alors, le petit Achille m'aidant, j'ai compris qu'il disait: « Oh je suis heureux! je suis au comble de la joie en songeant que toute cette vermine qui écrivait et parlait contre vous ne sera plus si hardie 1 Car on ne pourrra pas dire que je ne m'y connais pas, moi, et je suis cité pour n'être pas facile à séduire. » Mais je ne puis te rapporter tous les détails de cette entrevue. Tous mes amis sont dans un enthousiasme inexprimable. Janin m'a écrit ce matin une lettre qui paraîtra

dimanche dans la Gazette musicale avec celle de Paganini. Schlesinger a obtenu de ce dernier la mienne, qu'il fait autographier avec les deux autres, bien que ce ne fût pas mon avis ; enfin vous verrez ça. Je vous enverrai ce que je pourrai trouver de journaux sur mes deux concerts. Mais c'est un travail que de fouiller dans tout ça; moi qui ne sors pas, il faudra que je cherche dans les numéros de quinze jours au moins. Oh ! quel tapage en Allemagne et en Angleterre ! Un pareil hommage me venir d'un Italien ! C'est foudroyant ! Il est vrai que cet Italien-là ne fait pas de musique italienne, il a en oublié le style depuis longtemps. Je pense que mon père sera satisfait. Si je pouvais donner un troisième concert, j'aurais un monde fou. Mais il n'y a plus de salle disponible. Nous allons voir.ce qu'ils vont faire à l'Opéra pour Benvenuto. Dupont est rétabli, il joue ce soir.

A présent je pourrai faire mon voyage d'Allemagne. Le hasard a amené à Paris cet hiver une foule d'artistes allemands qui sont pour ma musique d'un fanatisme fort encourageant.

Mon oncle est ici. Il est trop en dehors du monde artiste pour comprendre tout à fait ce qui se passe en moi et autour de moi. Liszt, qui est à Florence, va bondir de joie ; et Rossini, qui promène son ironie à Milan, va se mordre les lèvres jusqu'au sang, Paganini étant à peu près le seul homme dont il prise le suffrage et dont il redoute la critique.

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Prosper a élé un peu malade, il va beaucoup mieux; Henriette et Louis ne vont pas ma!. La maison ne désemplit pas de visiteurs et les lettres de félicitations pleuvent.

Adieu, chère Adèle, te voilà contente pour quelques jours, j'espère !

H . BERLIOZ

Communiqué par madame Chupot.

La reprise de Benvenuto Ccllini eut lieu à l'Opéra le 11 janvier 1839.

A JULES JANTN

[P»r:s, 12 janvier 1839. |

Mon cher Janin, Je n'avais pas reçu votre lettre quand je vous ai écrit ce matin. Puisque vous n'étiez pas à l'Opéra, voilà ce qui s'est passé. L'opposition s'est bornée à chuter le sextuor du second acte, qui est réellement trop long (et que je vais raccourcir autant que me le permettront les paroles), tout le reste a été chaudement applaudi, surtout les trois airs de madame Gras, de Massol et surtout de madame Stoltz. Le grand final, qui n'a jamais été si bien exécuté, a été également fort chaudement accueilli.

La scène de Ja foule sur la place Colonne a produit un grand effet. Dupont a dit avec un charme et un sentiment vrai toutes les parties douces de son rôle. L'air « Sur les monts les plus sauvages » a paru à tout le monde nueux rendu par lui que par Duprez. L'orchestre a massacré l'ouverture qu'il n'avait pas répétée, mais il ne faut pas le dire. Les chœurs ont mis dans leur exécution plus de chaleur et d'ensemble qu'à l'ordinaire. En somme, nous voilà relevés, si Duponchel ne nous laisse une seconde fois retomber à terre en éloignant trop les autres représentations.

Les acteurs ont quelquefois manqué de mémoire. La salle était fort belle, et Duponchel est content.

Adieu, je vous embrasse pour toute votre verve affectueuse, vous êtes un excellent ami, je ne l'oublierai jamais. Horace aura menti :

Tempora si fuerint nubila. non solus eris.

La Musique des familles, 11 août 1888 (Collection Dentu. Ed. hippeau).

Un billet au môme J. Janin. postérieur de quelques jours au précédent, contient ces mots :

Je suis bien triste aujourd'hui, je viens de perdre mon frère, un pauvre garçon do dix-neuf ans, que j'aimais.

(D'après .T. G. Prod'homme, Hector Berlioz, p. 195).

Prosper Berlioz mourut en effet à Paris, le 15 janvier 1839, dans la pension où il faisait ses études. Il existe

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ici, parmi les lettres conservées par la famille, une lacune de près de quatre mois (jusqu'au 9 avril 1839): nous n'avons donc aucun renseignement immédiat sur cet événement ; mais nous ne saurions douter que Berlioz, malgré tant d'obligations impérieuses, ait rempli tous les devoirs que lui imposait sa situation de frère aîné, a\ec le dévouement affectueux dont il ne s'est jamais départi à l'égard des siens. En tout cas, l'ensemble de ses lettres ne peut laisser aucun doute sur la cordialité des sentiments qu'il éprouvait pour ce jeune frère, et qui ont inspiré à un biographe des réflexions aussi inopportunes que peu justifiées.

A FRANZ LISZT

Taris,] 22 janvier 1839.

Cher ami.

J'allais t 'écrire pour te remercier précisément de l'article dont tu me parles1. Il a paru dans la Gazette musieale, deux jours après la reprise de mon opéra, et je t'avoue qu'il m'a touché plus que je ne saurais le dire ; l'a propos de son insertion est, en outre, un hasard heureux qui ne te fâchera pas. Oh! tu m'as fait bien plaisir. Je n'ai rien changé à la rédaction, n'ayant appris l'existence de ton article qu'en le lisant dans le numéro du

1. Le Persée de Benvenuto Cellini, extrait des lettres d'un bachelier ès-musique, très bel article de Liszt, daté de Florence, 30 novembre [1838], et inséré dans la Revue et Gazette musicale, du 13 janvier

journal où l'on rendait compte de ma représentation. Merci I tu es un bon, un excellent ami.

La reprise de Benvenuto a été très heureuse, tu sais déjà cela par les journaux ; tu as dû le voir par le feuilleton de Janin où il racontait la soirée chez le Grand - Duc et la charmante délicatesse avec laquelle la Grande- Duchesse a imaginé de te faire un présent dans la per sonne d'un de tes compatriotes . J'ai été agréablement surpris de la nouvelle coïncidence qui nous a fait nous rencontrer encore dans le feuilleton des Débats. A présent, Benvenuto sera joué aussi souvent que le permettront les arrangements des ballets. Je dépends en conséquence des caprices de FannyEssler; elle est enchantée de danser devant moi (terme de coulisses), mais comme le nombre des ballets dont l'étendue permet de les donner avec mon ouvrage est très petit et que d'ailleurs elle n'a pas de succès dans la Fille du Danube, ni dans la Sylphide, la fréquence de nos représentations dépend aujourd'hui de la durée de la Gilana qu'on monte en ce moment pour elle. Nous allons voir. Ma quatrième représentation, retardée, comme tu sais, par l'abandon subit du rôle par Duprez, a été fort belle; salle comble et grands applaudissements (un seul morceau excepté, dont la longueur paraissait démesurée eu égard à la faiblesse du jeu de Dupont, qui n'animait pas assez une scène déjà ennuyeuse et longue par elle-même). Je t'enverrai le petit nombre de morceaux gravés; il n'y en a que neuf, et pas un chœur : j'attends d'avoir fini de

corriger les épreuves de la grande partition de l'ouverture pour que tu puisses avoir le tout ensemble. J'ai cédé à Schlesinger la propriété de mon Requiem; tu penses bien que je ne t'ai jamais compté parmi mes souscripteurs sérieux (terme de boutique), et je te prie d'accepter l'exemplaire que tu recevras avec le reste.

Quel monde que notre monde à l'Opéra! Quelles intrigues 1 Toutes ces rivalités 1 toutes ces haines ! tous ces amours! C'est vraiment plus curieux de jour en jour.

On ne me dit rien de Paganini ! C*est beau pourtant ! Tu aurais fait ça, toi !... Réellement, mon dernier concert a été magnifique, je n'ai jamais été exécuté ni compris comme ce jour-là.

Je rumine en ce moment une nouvelle symphonie ' ; je voudrais bien aller la finir près de toi, à Sorrente ou à Amalfi (va à Amalfi), mais impossible : je suis sur la brèche, il faut y rester. Je n'ai jamais mené une vie aussi agitée ; la lutte musicale à laquelle je viens de donner lieu est d'une animation et même d'une violence rares. J'ai reçu bien des lettres en prose et en vers de mes partisans, mais aussi des invectives anonymes de mes adversaires: l'un, entre autres, poussait la stupidité jusqu'à m'engager à me brûler la cervelle... N'est-ce pas joli?... Quand Paganini m'a écrit sa fameuse lettre et quand on a su son exaltation en entendant pour la première fois Harold au Conservatoire, il y a eu des

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