Première mention de Roméo et Juliette
grincements de dents d'une pari et des applaudissements furieux de l'autre. Je suis sûr que si j'avais habité l'Italie et que le théâtre de la guerre eût été Rome, par exemple, certaines gens se seraient donné le plaisir de me faire assassiner, à moins toutefois que je ne les eusse prévenus. Bail! j'aime cette vie-là ; j'aime à nager en mer, tout comme toi. Et à force de nous rouler dans les vagues, nous finirons par les dompter et par ne plus leur permettre de nous passer sur la tête.
Te voilà donc à Rome ! M. Ingres va te faire un fier accueil, surtout si tu veux lui jouer notre adagio en ut dièze mineur, de Beethoven, et la sonate en la bémol de Weber. J'admire beaucoup le fanatisme des admirations musicales de ce grand peintre, et tu lui pardonneras de bon cœur de me détester en songeant qu'il adore Gluck et Beethoven.
Ah ! tu vas à Rome ! Tu vas faire connaissance avec le siroco! Tu me diras des nouvelles de ce vent d'Afrique qui fait tant souffrir les organisations nerveuses. Je te recommande une chose sans laquelle tu ne connaîtras que fort incomplètement le sens poétique de ce grand nom de la Ville Éternelle : prends un fusil (c'est un prétexte) et va chasser pendant deux ou \ 'ois jours dans la plaine, du côté du lac de Gabia ; il y a là des ruines, des oasis, des monticules qui te diront bien des choses. Ensuite, garde-toi autant que possible des conversations romaines, tu ne trouverais pas à pailler à des visages I il n'y a pas d'épicier pire que l'épicier romain.
Que je suis content de bavarder avec toi, ce soir ! Je t'aime beaucoup, Liszt. Quand nous reviendras-tu? Aurons-nous encore des heures de causeries enfumées, avec tes longues pipes et ton tabac turc?... J'ai eu une bronchite très violente, qui m'a fait un instant penser à l'ode de Gluck : « Caron t'appelle » , et dont je ne suis pas encore guéri entièrement.
Pourquoi donc suis-je gai? Nos amis sont pour la plupart assez tristes ; Legouvé a une cruelle gastrite ; Schœlcher vient de perdre sa mère; Heine n'est pas heureux; Chopin est souffrant aux îles Baléares; Dumas traîne un boulet dont le poids augmente de jour en jour ; madame Sand a un enfant malade, Hugo seul reste tranquille et fort.
Ah! bon ! nie voilà vexé. On devait me jouer demain et voilà que Dupont est malade ; on joue la Fille mal gardée et le bal de Gustave, quatre cents francs de recette ! « Tant pis î » comme dit mon gamin d' Ascanio ; je ne prendrai pas pour cela le mode mineur.
Rappelle-moi au souvenir de madame d'A... Je la remercie sincèrement de l'intérêt qu'elle veut bien prendre aux péripéties de mon drame; c'est par affection pour toi, mais je n'en suis pas moins reconnaissant.
Adieu, adieu, je t'embrasse de toute mon âme et te souhaite le vent du nord, puisqu° tu es à Rome.
Ton ami,
H. BERLIOZ
Communiqué par M. Emile Ollivier, (antérieurement reproduit dans le Gaulois, 2 janvier 1896).