A THÉOPHILE GAUTIER
Mercredi matin [12 décembre 1839].
Vous avez été admirablement bon ; je vous remercie !
H. BERLIOZ
Communiqué par M. le vicomte de Spoelberch de Lovenjoul.
Théophile Gautier avait rendu compte de Roméo et Julùtle dans son feuilleton de la Presse (11 décembre). L'article
contenait de magnifiques éloges à l'adresse de Berlioz : « Il a donné une âme à chaque instrument de l'orchestre, une expression à chaque note ; il a voulu que chaque phrase eût un sens précis ; cette idée, pressentie par quelques maîtres, essayée par Beethowen, a été hien développée par M. Berlioz, etc. »
A SA SOEUR ADÈLE
Vendredi soir, 20 décembre 1839.
Chère Adèle,
Ta lettre m'a fait bien plaisir, je t'en remercie. Nanci m'écrit aujourd'hui que tu vas toujours bien ! à la bonne heure. Henriette vient d'être un peu malade; j'ai eu peur, un instant, d'une pleurésie, comme l'année dernière, mais tout s'est dissipé heureusement sans recourir aux remèdes violents.
Mes trois concerts sont terminés, le succès est allé croissant jusqu'au dernier. L'exécution a été foudroyante. On n'a jamais osé donner trois fois de suite une seule et même symphonie ; je l'ai fait, et cette expérience a fait sortir de la poche du public la somme de treize mille deux cents francs ; il y a eu, tout compris, douze mille cent francs de frais, tu vois ce qui me reste... c'est misérable, n'est-ce pas? mais ce résultat, eu égard à la
ladrerie de notre public musical, à l'exiguïté de la salle, et aux exigences des journaux pour les billets, est magnifique.
Henriette est un peu fière, tu le penses, d'avoir prédit tout ça.
Adieu, je n'ai que le temps de t'écrire ces deux ou trois lignes. Mille amitiés à Suât.
H. BERLIOZ
P.-S. — J'enverrai à Nanci, la semaine prochaine, un gros paquet de journaux ; pour les feuilles hostiles, vous les avez toutes lues sans aucun doute, ce sont les premières qui vous seront tombées sous les yeux, comme de raison.
Communiqué par madame Chapot.
A h'umbert ferrand, Paris(et non Londres), 31 janvier 1840 (Let. int., 187). « Vos félicitations me manquaient... me voilà content, le succès est complet. » Résultat financier : « N'est-ce pas triste d'avouer qu'un résultat si beau est misérable quand j'y veux chercher des moyens d'existence? Décidément l'art sérieux ne peut pas nourrir son homme. — Paganini est à Nice ; il m'a écrit il y a peu de jours ; il est enchanté de son ouvrage. Il est bien à lui, celui-là, il lui doit l'existence. »
A SA SŒUR ADÈLE
[ParisJ, 13 février 1840.
Ah çà ! mais il est donc convenu entre vous de ne plus m'écrire? Je ne sais rien de vous tous et je voudrais tant être au courant de vos façons de vivre. Comment vas-tu, toi, petite sœur? Quand me donnes-tu un neveu ou une nièce? Que fait ton mari? Que t'écrit Nanti? Que te dit-on de mon père? Réponds à tout ça.
Pour nous ici, voilà: Louis vient d'avoir la rougeole, et Henriette a été gratifiée d'une inflammation des amygdales qui l'a tourmentée assez longtemps. On est guéri à cette heure. Moi j'ai de temps en temps d'affreux maux de nerfs qui me font trembler comme un fiévreux, puis ces vents orageux du mois dernier m'avaient donné un spleen actroce; j'aurais massacré le Père éternel et son auguste Fils. Maintenant, je suis un peu remonté grâce à un splendide concert que j'ai dirigé pour le compte du directeur de la Gazette musicale et dans lequel ma symphonie à'Harold et l'ouverture de Benevenuto ont obtenu un succès vigoureux. Fétis y était, il a failli avoir un coup de sang... de rage.
Je suis enchanté en outre de voir des conversions s'opérer de jour en jour plus fréquentes. Enfin tout marche assez bien, il ne manque que des lettres de Saint-
Chamond1, ou de la Côte, ou de Grenoble. Un des camarades de mon oncle m'a donné de ses nouvelles l'autre jour.
Adieu. Ton affectionné frère.
Mille amitiés à Suât.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.