XXXVIII LIVRE DE RAISON
point avare, el il n'a rien négligé pour notre éducation à tous. Sa conversation était enjouée, mais il supportait peu la contradiction. Il avait été sévère avec ses enfants jusqu'à ce qu'ils eussent acquis l'âge de vingt ans ; ensuite il ne s'est plus montré que leur ami et le père le plus tendre. Il partagea sa fortune en quatre parties, nous en donna à chacun une en nous mariant, et se réserva l'autre. Il disposa de cette dernière en ma faveur.
Sous le règne de Louis XVI, il avait acheté une charge d'auditeur à la Chambre des comptes, et depuis la Révolution il n'a exercé aucune fonction publique. Sous le régime de la Terreur, il fut inscrit sur la liste des notoirement suspects, et tous ses biens séquestrés.
J 'étais âgé de dix-sept ans lorsque la République fut proclamée. Les malheurs de mon père modérèrent mon effervescence républicaine ; mais lorsque les circonstances furent moins orageuses, les beaux mots de liberté et d'égalité que j'entendais sans cesse retentir à mes oreilles, les triomphes de nos armées, et les souvenirs d'Athènes et de Rome me firent déraisonner comme beaucoup d'autres, et maintes fois j'ai mis la patience de mon père à une rude épreuve.
Mon père me destinait à la profession d'avocat, mais jamais je n'ai pu surmonter la répugnance que me causaient les gloses et les commentaires sur les lois, l'importance que l'on accorde à la forme sur le fond, les innombrables détours de la chicane, et la rapacité de cette troupe de gens de lois qui entourent le palais de Thémis.