‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 53 sur 185 · A ALBERT DU BOYS · texte numérisé non relu

A ALBERT DU BOYS

Paris, ce lundi soir 2 mars (1820).

Mon cher Albert, J'y suis encore... Je vous remercie du fond du cœur de votre lettre affectueuse. Tout est fini... En vous quittant, j'écrivis en anglais à Ophélia, je la suppliais de nouveau de me répondre un seul mot. Les domestiques n'ont jamais voulu lui remettre ma lettre. Elle leur avait expressément défendu de rien recevoir de moi. Enfin la représentation a eu lieu ; exaspéré de douleur j'ai été entendre mon ouverture, qui, mieux exécutée que je ne

l'espérais, a produit un effet médiocre sur le peu de spectateurs qui paraissaient dans la salle déserte1. J'ai senti qu'il était absolument au-dessus de mes forces de voir Juliette et de renouveler des sensations si extraordinairement déchirantes, que je n'avais pas éprouvées depuis deux ans. Je me suis enfui aussitôt après la dernière note ; je n'ai pas même entendu le son de sa voix. Pendant la représentation, je suis allé chez elle parler à M. Tartes, le maître de la maison, qui, par une circonstance fortuite, connaissait ma malheureuse histoire dès le commencement. Cet homme respectable, sachant l'état dans lequel je me trouvais, m'avait fait inviter à le venir voir pour tâcher de me remettre un peu. Il m'a promis ce soir-là de me faire obtenir une réponse en anglais. Il l'avait déjà sollicitée vainement. Il m'a appris ce que je soupçonnais déjà « que toutes les espérances dont on m'avait leurré étaient fausses. Qu'elle avait refusé avec une sorte de brusquerie inexplicable un parti extrêmement brillant qui s'était offert l'année dernière. Qu'elle lui avait dit, en parlant de moi, que c'était absolument impossible, et qu'elle ne croyait pas qu'il fût de son devoir de me répondre ».

Néanmoins, il l'a sollicitée de nouveau hier de m'accorder quelques lignes. Et voilà ce qu'elle a répondu :

1. Berlioz ayant appris que miss Suaitlisoa devait jouer des scènes de Roméo et Juliette dans une représentation au bénéfice d'un artiste, avait résolu de figurer lui-même daDs le programme, et obtenu qu'on inscrivit une de ses ouvertures. Sur ce détail, comme sur plusieurs autres contenus dans cette lettre, cf. Mémoires, XXIV.

« Monsieur, je vous en prie, ne parlons pas de cela. — Mademoiselle, je vous demande pardon, mais je vous en parle de manière que vous puissiez m'entendre. — Mon Dieu, je vous l'ai déjà dit, quand M. Berlioz fit faire des démarches auprès de moi, il y a deux ans, je lui fis répondre que je ne pouvais absolument partager ses sentiments, je ne conçois pas sa persévérance. — Mais c'est donc tout à fait impossible? — Oh! monsieur, i! n'y a rien de plus impossible. » Elle a dit ces mots avec un accent et une expression (m'a dit M. Tartes) qui en disaient infiniment plus que ses paroles. On voyait qu'elle ne voulait pas découvrir un secret, qui la mettait dans le cas de ne pouvoir absolument contracter aucun engagement lors même qu'elle en aurait le plus ardent désir.

Il croit, lui qui la voit tous les jours et qui a recueilli quelques mots échappés, qu'elle a une parole donnée qui la lie irrévocablement avec quelqu'un à Londres, et que peut-être même elle est mariée secrètement... Mais il n'en a aucune certitude. Toutes les circonstances, néanmoins, prouvent qu'elle n'est pas libre... de quelque manière que ce soit... et qu'elle veut éviter jusqu'à l'ombre d'un soupçon d'infidélité. Cette idée me la rend encore plus chère, je l'admire en gémissant... Quelle destinée!... Deux ans de souffrance l'ont commencée... Combien m'en reste-t-il pour la finir?

Elle part demain...

Je n'ai point de larmes, je ne souffre presque pas...

l'excès de la douleur m'a rendu insensible. Peut-être je m'accoutumerai à la vie. Cependant... Il me semble que je suis au centre d'un cercle dont la circonférence va toujours en grandissant; le monde physique et intellectuel me paraît placé sur cette circonférence qui s'éloigne sans cesse, et je demeure seul avec la mémoire, dans un isolement toujours plus grand. Le matin, quand je sors du néant où le sommeil me plonge, mon esprit, qui s'était accoutumé si facilement aux idées de bonheur, se réveille souriant ; cette rapide illusion fait bientôt place à l'idée atroce de la réalité qui vient de nouveau m'accabler de tout son poids et glacer d'un frisson mortel tout mon être.

J'ai beaucoup de peine à réunir mes idées. Si ce n'était pas pour vous rassurer, je ne vous écrirais pas. Cela me fatigue extrêmement. Je suis obligé de reprendre ma lettre à plusieurs fois pour aller jusqu'au bout.

Je suis allée hier au concert de l'École, la symphonie en la de Beethoven a fait son explosion. Je redoutais beaucoup la fameuse méditation. Le public qui ne l'avait jamais entendue l'a redemandée. Quel supplice ! ... Oh ! la seconde fois, si les larmes ne fussent venues, je serais devenu fou.

Cette inconcevable production du génie le plus sombre et le plus méditatif est placée justement entre tout ce que la joie offre de plus enivrant, de plus naïf et de plus tendre. Il n'y a que deux idées : celle-ci « Je pense, donc je souffre », et l'autre : « Je me souviens, je souffre

davantage ». Oh ! malheureux Beethoven, il avait donc aussi dans le cœur un monde idéal de bonheur où il ne lui a pas été donné d'entrer.

A présent, que faire ! . . . Pour qui penser. . . pour qui écrire? Que me font les succès, que me fait la vie?... Je lis Moore, ses mélodies me tirent de temps en temps quelques larmes1. C'est son compatriote; l'Irlande, toujours l'Irlande ! J'ai sous les yeux dans ce moment : « Le cœur qui respire avec le plus d'ivresse le parfum des roses, est toujours le premier que déchirent les épines ! » Le poète a vécu trop aussi.

Hier, en passant dans ma rue, j'ai vu une grande

affiche déchirée où il y avait :

Aujourd'hui mercredi Rom And Jul Tragédie de Shak précédée de Waveri verture1

par M. Hec lioz

Le rôle de Juliette sera thson

pour la dernière

son départ Le spectacle sera terminé La Fiancée

Quel jeu du hasard !

Je ne puis plus aller, toutes les articulations me font

mal.

1. Berlioz mit en musique, en cette même année 1829, plusieurs poésies de Thomas Moore traduites en français (voir ci-après : Mélodies Irlandaises).

* 2. Ouverture de Waverley, postérieurement publiée comme Op. I.

Elle vient d'éteindre la lumière *, elle dormira tout à l'heure. L'idée de son retour vers quelque être chéri la berce doucement.

Sa mère est encore occupée dans son appartement. J'entends le bruit des masques sous mes fenêtres; les cabriolets ébranlent en même temps mes fenêtres et les siennes. Demain elles ne seront plus les siennes.

Je sortirai de bonne heure : elle part à midi. Hiller2 m'attend à dix heures, il me jouera un adagio de Beethoven, mes yeux ne demeureront pas secs comme ce soir, c'est tout ce que j'espère.

Adieu... quel silence !...

Soyez sans inquiétude, le coup est porté, je suis abattu, mais je garde la vie.

Que Casimir me pardonne de ne pas lui écrire ; je le ferai plus tard... en vous envoyant vos livres.

Communiqué par M. P. Du Boys.

Le chapitre cité des Mémoires fait connaître le dénouement momentané de cette situation douloureuse : « Après être demeuré étendu sur mon lit brisé, mourant, jusqu'à trois heures de l'après-midi, je me levai et m'approchai machinalement de la fenêtre. Une de ces cruautés gratuites et

1. Berlioz était voisin de miss Smithson. « Un hasard (auquel elle n'a jamais cru) m'avait fait venir me loger rue Richelieu, n°96, presque en face de l'appartement qu'elle occupait au coin de la rue Neuve-Saint-Marc. » Mém.,XXlV.

2. Ferdinand Hiller, pianiste et compositeur allemand, né en 1811, passa plusieurs années de sa jeunesse à Paris (de 1828 à 1835).

lâches du sort voulut qu'à ce moment même je visse miss Smithson monter en voiture devant sa porte et partir pour Amsterdam... Il est bien difficile de décrire une souffrance pareille à celle que je ressentis... »

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