II. B
P.-S. — Le libraire de mon père, qui est aussi un homme aimable, n'a pas encore pu me donner les volumes dont je voulais charger Edouard.
Communiqué par madame Ueboul.
A SON PÈRE
Taris, ce 10 mai [1830J.
Mon excellent père, Que je vous remercie de votre lettre ! Quel bien elle m'a fait ! Vous commencez donc à prendre un peu confiance en moi! Puissé-je la justifier! C'est la première fois que vous m'écrivez sur ce ton, et mille fois je vous en remercie ; c'est un si grand bonheur de pouvoir faire honneur et plaisir à ceux qui nous sont si chers. Oh 1 certes, oui, je serais enchanté de pouvoir me faire
entendre de vous ; mais pour un voyage de Paris, il faut quelque chose de plus positif et de plus assuré qu'un concert qui peut être empêché par le plus léger caprice des hommes du pouvoir. J'attends depuis huit jours, dans une mortelle impatience, la permission de M. Mangin, le préfet de police, pour faire afficher le concert ; je dois retourner seulement demain pour savoir si on m'accorde l'autorisation. Il faut passer par les mains des chefs et sous-chefs de division, qui ont l'air de faire une affaire d'État de ce qui n'est qu'une formalité. Dans mes deux précédents concerts, je m'en étais dispensé; mais comme, cette fois, c'est le soir et dans un théâtre, les directeurs des Nouveautés ne veulent point prendre d'engagements décisifs avec moi, avant d'avoir la pièce officielle de la police. D'un autre côté, M. de la Rochefoucauld pourrait, s'il voulait, empêcher ma soirée d'avoir lieu, car, dans ce pays de liberté, les musiciens sont au nombre des esclaves. D'un autre côté, le succès de ma symphonie n'est pas sûr; le public sera moins musical dans cette saison que dans l'hiver; toute la haute société qui a une espèce d'éducation musicale est à la campagne, et je doute que l'originalité de mon drame instrumental inspire assez d'intérêt pour faire revenir à Paris des gens de sang aussi froid. Puis, j'ai un autre sujet d'inquiétude, c'est celui de l'exécution : mon orchestre va être obligé de se frayer une route à travers une forêt vierge. Outre qu'il y a beaucoup de choses nouvelles pour eux, la plus grande difficulté est celle de
l'expression. La première partie, surtout, est d'une telle fougue dans le mouvement et d'une si grande intensité de sentiment, qu'avant de pouvoir leur inculquer toutes mes intentions et qu'ils puissent les rendre, il faudra une patience angélique de la part du chef d'orchestre et un nombre très considérable de répétitions. Heureusement, ce n'est pas plus difficile que l'ouverture des Francs-Juges (que je redonne encore), et elle a été sublimement exécutée.
Je suis déjà vos instructions quant au régime; je mange ordinairement peu et ne bois presque plus de thé1.
Je ne fais, depuis quelques jours, que corriger des parties d'orchestre, surveiller mes copistes, copier moimême. Le soir, je vais au Théâtre allemand, où le directeur a eu la politesse de me donner mes entrées, sans que je les aie, en aucune manière, demandées. Je compte sur l'incroyable chanteur Haitzinger 2 pour chanter à mon concert et compléter le programme. Je l'ai vu ces jours-ci; il m'a demandé si j'avais un rôle important pour sa voix dans l'opéra des Francs-Juges (que je ne pourrai jamais monter à Paris) ; et, sur l'assurance que je lui en ai donnée, il m'a engagé beaucoup à venir en Allemagne, où il me serait beaucoup plus aisé de le faire exécuter. Mais je ne puis pas encore m'occuper de
1. Dans une précédente lettre (VIj, Berlioz avait écrit qu'il avait « une passion » pour le thé. Toujours des passions malheureuses '