‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 60 sur 185 · Excellent ténor de l'Opéra allemand · texte numérisé non relu

Excellent ténor de l'Opéra allemand

le faire traduire en allemand. Voilà mon plan. Si ces messieurs de l'Institut me croient digne d'obtenir un des deux grands prix, si je puis me faire assez petit pour passer par la porte du royaume des deux, je resterai aussi peu de temps que possible en Italie, et de là, je courrai à Carlsruhe, où est ordinairement Haitzinger, ou bien à Dresde, où le célèbre compositeur Spohr est maître de chapelle et professe des principes autrement généreux que ne le font les compositeurs de Paris. Alors, il me sera aisé de voir ce que j'ai à faire pour monter mon opéra. Vous me parlez d'hommes de lettres en réputation; mais rien n'est plus inutile. Il n'y en a qu'un, c'est Scribe, qui puisse faire passer une partition ; les directeurs ne font pas plus de cas des autres que s'ils étaient inconnus. J'ai un grand opéra, Atala, qui a été reçu, il y a deux mois, à l'unanimité, sans corrections, ni conditions, par le jury de l'Opéra. Dernièrement, Onslow, qui venait de lire la partition des Francs-Juges que je lui avais prêtée, courut, dans son enthousiasme de jeune homme (quoiqu'il ait quarante-neuf ans), chez M. Lubbert, directeur de l'Opéra, lui parler de moi. Il savait qu' Atala était reçu et m'était destiné ; il pressa beaucoup Lubbert de me faire jouer, l'assurant que rien n'était ridicule comme les obstacles qu'on me faisait éprouver et qu'il était de son intérêt de les lever. A tout cela, Lubbert se contenta de répondre que beaucoup de gens lui avaient parlé de moi, les uns avec admiration, les autres lui assurant que j'étais fou, que je perdais la

tête ; d'autres, qu'il n'y avait aucun fond à faire sur moi (entre autres Cherubini, qui n'a jamais entendu de sa vie une note de moi, si on excepte les balivernes de l'Institut défigurées sur un piano) ; mais que, dans tous les cas, il avait l'intention de m'écrire pour m'engager à ne pas faire la musique d'Atala, parce que, malgré sa réception, il ne voulait pas monter ce poème, dont il ne voulait pas introduire le genre à l'Opéra. « D'ailleurs, ajouta-t-il, je répète encore ce que j'ai déjà dit tant de fois : il me faut de l'argent; rien ne fait plus d'argent que la musique d'Auber, parce que le peuple l'aime. Ainsi, j'ai assez d'Auber et de Rossini. Beethoven et weber reviendraient au monde, m'apporteraient des opéras, que je n'en voudrais pas. »

A Feydeau, c'est le dernier degré de la dégradation musicale. Ils ne pourraient m'exécuter. Le directeur va faire banqueroute incessamment. Il faut absolument laisser un théâtre nouveau jouer de la musique nouvelle ; il faut que cet odieux privilège tombe, et il tombera si, à la Chambre des députés, la demande en est faite. Benjamin Constant et deux autres devaient se charger de la présenter, si la prorogation ne fût survenue. Conçoit-on que les Allemands, les Italiens, tous les étrangers puissent élever des théâtres à Paris pendant une partie de l'année et que les Français, seuls, soient obligés de se faire écorcher à Feydeau, ou de garder leurs partitions? Tandis que le théâtre des Nouveautés a un orchestre superbe et des chœurs passables, qu'on emploie à chan-

ter des vaudevilles ou des morceaux tirés des partitions étrangères. Mais il ne faut pas porter ombrage à ce Conservatoire du pont-neuf et de la routine; il faut tout sacrifier pour faire prospérer la ro>ide, la romance, le duetlo, et, malgré la puissance de ces grands moyens musicaux, donner des subventions payées par les provinciaux qui ne vont pas à l'Opéra-Comique, et voir, tous les deux ans, un directeur manquer.

Eh ! mon Dieu ! laissez-les donc libres tous de jouer ce qu'ils voudront, opéra, grand ou petit; ne donnez point de subventions et laissez-les se ruiner ! Cela coûtera moins cher aux contribuables, et les moyens ne manqueront pas, au moins, à quelques-uns de s'enrichir,

Je vous écrirai dans quelques jours pour vous donner des nouvelles de mon affaire, si les répétitions sont commencées.

Adieu, mon cher papa, je vous embrasse tendrement.

Votre affectionné fils,

H. BERLIOZ

J'irai incessamment chez madame Thomas1 et M. Goletti2.

Communiqué par madame Chapol.

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