‹ Les années romantiques, 1819-1842Chapitre 63 sur 185 · Le 29 juillet · texte numérisé non relu

Le 29 juillet

L'importance désespérante de ce concours a pu seule me retenir deux jours dans notre fort barricadé et muré, pendant qu'on se massacrait sous nos yeux. La mitraille et les boulets nous arrivaient en ligne directe d'une batterie du Louvre qui balayait le pont des Arts et donnait dans les portes de l'Institut, qui en ont été criblées. Aussitôt que j'ai eu écrit la dernière note, vous pensez bien que la première chose a été de courir où une inquiétude mortelle m'appelait i, à travers les dernières balles, les cris, les morts, les blessés, etc. J'ai trouvé tout heureusement comme je l'espérais. En sortant de chez madame Moke, courir, s'armer et chercher à s'utiliser était la première chose, mais non pas la plus aisée à faire; aussi après trois heures de course je n'ai pu attraper qu'une paire de longs pistolets d'arçon sans munitions.

Les gardes nationaux m'envoyaient à l'Hôtel de Ville ; j'y cours, point de cartouches. Enfin, à force de demander aux passants, j'ai fini par être équipé complètement. L'un me donnait une balle, l'autre de la poudre, un autre un couteau pour couper le plomb. Puis voilà tout, pas une amorce de brûlée. Le soir du vendredi, on annonçait qu'il y aurait une affaire à Saint-Cloud ; nous nous sommes portés jusqu'à la barrière de l'Étoile en foule, mais individuellement, et il n'y a rien eu encore;

1. Chez madame Moke, savoir des nouvelles de sa fiancée. — La lettre antérieure par laquelle Berlioz dut faire part à ses parents de ce projet de mariage n'a pas été retrouvée.

les gardes du corps campés au bois de Boulogne s'étaient dispersés, et tout le inonde a rétrogradé sur Paris.

Cette idée, que tant de braves gens ont payé de leur sang la conquête de nos libertés, pendant que je suis du nombre de ceux qui n'ont servi à rien, ne me laisse pas un instant de repos. C'est un supplice nouveau, joint à tant d'autres...

Je suis bien impatient d'avoir de vos nouvelles. Que se passe-t-il à Grenoble? Ici tout est calme ; l'ordre admirable qui a régné dans cette révolution magique de trois jours se soutient et s'affermit; pas un vol, pas un attentat d'aucun genre. C'est un peuple sublime1 1

Adieu, mon cher père,

Votre affectionné fils,

H. BERLIOZ

A SA SOEUR NANCI

Paris, ce 4 août 1830.

Ma chère Nanci, Je viens de recevoir la lettre et le billet y inclus, je te réponds sur-le-champ. Je conçois facilement vos

1. Comparez à cette description des journées de Juillet, écrite pour ainsi dire dans le feu de l'action, le chapitre XXIX des Mémoires de Berlioz.

alarmes. Vous êtes sans doute instruits aujourd'hui de toute la vérité. Quoiqu'elle ait l'air d'un conte des mille et une nuits, elle n'en est pas moins la vérité. Tout est si tranquille à Paris qu'on ne dirait pas que la moindre des choses fût arrivée. Les barricades sont démolies, on répare les rues, on fait des illuminations qui remplacent les réverbères. Il n'y a que les pauvres arbres du boulevard qu'on ne peut pas replanter et les morts qu'on ne peut pas ranimer. Si tu voyais, devant la croix noire plantée devant le Louvre et qui indique la grande fosse des gardes nationaux, ces pauvres femmes qui pleurent sur leur fils, ou mari, ou père, ou frère, c'est un spectacle déchirant. Mais l'enthousiasme public est si grand ! Avant-hier, comme on faisait courir le bruit que le bon Charles X faisait le méchant et qu'il voulait rester à Rambouillet avec le petit nombre d'hommes qui lui restait, Lafayette avait ordonné que dix mille Parisiens se portent sur Rambouillet pour le prendre ; mais la masse s'est tellement grossie que, dès la barrière de l'Étoile, on comptait déjà plus de trente mille hommes armés, qui partaient, les uns à pied, les autres à cheval, d'autres en voiture; on arrêtait tous les cabriolets, diligences, omnibus ; on faisait descendre ceux qui y étaient, et les gardes nationaux y montaient. Le roi déchu est aujourd'hui en route pour Cherbourg où il va s'embarquer pour Londres.

Hier soir, à l'Opéra, on a demandé la Marseillaise ; Ad. Nourrit est venu la chanter, son drapeau à la main,

avec tout l'appareil des chœurs et de l'orchestre ; on n'a pas d'idée d'un pareil effet. Immédiatement après, un billet, jeté sur la scène et lu au public a appris que l'auteur de cet hymne sublime, Rouget de Lisle, était dans la misère et qu'on proposait une souscription pour lui. A l'instant, tout le monde s'est précipité au foyer, et une collecte considérable a été faite pour le moderne Tyrtée1. Je ne compte heureusement ni morts ni blessés parmi mes amis, quoique presque tous se soient dignement comportés. Un seul a reçu un coup de fusil d'un Suisse, tiré de si près que le feu a pris à la poche de son habit. Il avait à côté de lui un petit garçon serrurier, âgé de quatorze à quinze ans, qui n'était armé que d'un marteau. Il lui disait sans cesse : « Mais, mon général, foutez-en donc un à bas, que je lui prenne son fusil. » Effectivement, Richard (c'est son nom, il est le traducteur des Contes fantastiques d'Hoffmann 2) abat un Suisse, et mon petit drôle ne l'a pas plus tôt vu tomber qu'il se précipite sur le cadavre, lui prend son fusil encore chargé et le décharge sur le reste de la troupe

1. Cet épisode était déjà connu par les biographies de Rouget, de Lisle; complétons-le en rappelant que l'auteur de la Marseillaise, pensionné au même moment par Louis-Philippe, et se trouvant ainsi à l'abri du besoin, abandonna le produit de la collecte aux blessés des trois journées. (J. Tiersot, Rouget de Lisle, p. 284.)

2. Ce Richard est un des destinataires de la lettre collective du 6 mai 1831 {Cwresp. inéd., 75) ; il y est mentionné comme traducteur de la Symphonie avec chœur de Reethoven que la Société des Concerts avait donnée pour la première fois le 21 mars précédent.

qui fuyait. Au reste, il y a des milliers de traits tous plus extraordinaires les uns que les autres. Aujourd'hui, au lieu de se désespérer comme tu fais, il faut au contraire espérer pour notre pays les plus brillantes destinées.

Oui, oui, j'aurai le prix, sois tranquille. M. Lesucur est clans le ravissement de ma cantate ; j'ai fait à point nommé ce qu'il fallait pour l'Institut. Mais ce prix n'aura de valeur pour moi qu'autant qu'il me fera obtenir Camille, autrement je n'en profiterai pas. Son père arrive ici le 25 ou le 26 de ce mois * ; le prix sera décerné le 21. Les agitations extérieures ne font que redoubler mon trouble intérieur au lieu de m'en distraire. Si j'étais né pour une vie de souffrances et d'émotions cruelles, je remplis bien ma destinée.

Alphonse se porte bien; il a eu tant de blessés à panser!... Mon oncle Félix m'a écrit six lignes pour savoir de mes nouvelles ; il ne me dit rien des siennes. J'attends dimanche avec le tourment d'un homme qui à chaque seconde recevrait une goutte de plomb fondu sur le cœur.

Je pense que le beau drapeau flotte aujourd'hui sur le clocher de la Côte comme dans toute la France. On va remettre le buste de Napoléon sur la colonne Vendôme qui a été trop longtemps orpheline. Tous les Anglais qui sont à Paris se confondent en admiration

1. Cette, indication est la seule par laquelle nous ayons connaissance que Camille Moke ait eu un père.

devant le peuple français ; plusieurs d'entre eux, ainsi que trois Allemands de ma connaissance, ont combattu au siège des Tuileries. Adieu, écris-moi vite ce qui s'est passé à Grenoble et chez vous. Adieu.

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