A ADOLPHE ADAM
[Paris], ce lundi soir [25 octobre 1830].
Monsieur,
Ce sera avec beaucoup de plaisir que je vous offrirai
un billet d'Institut si je puis me le procurer ; je n'ose
pas vous l'assurer d'avance, tous ceux que je possède
étant déjà promis, mais si vous voulez vous donner la
LES ANNÉES ROMANTIQUES. Il 1
peine de passer à l'Institut à une heure et demie vendredi, jour de la dernière répétition, j'espère être assez heureux pour vous procurer une place. Si le désir d'entendre ma scène vous fait souhaiter d'assister à la séance, je ne puis m'empècher de vous prévenir, monsieur, que c'est un ouvrage fort médiocre qui ne représente pas du tout ma pensée musicale intime ; il y a fort peu de choses que j'aime ; celle partition n'est pas au niveau de l'état actuel de la musique, elle est pleine de lieux communs .d'instrumentations triviales, que j'ai été forcé d'écrire pour avoir le prix. Si vous êtes assez bon pour vous intéresser à mes compositions, je vous engage plutôt à venir à l'Opéra dimanche 7 novembre, on y doit exécuter une ouverture pour chœurs, orchestre, harmonica et deux pianos à quatre mains, que j'ai composée pour le drame de la Tempête de Shakespeare ; j'ai lieu de croire que ce sera bien exécuté ; au moins là je parlerai ma langue, je n'aurai pas de bâillons.
Croyez, monsieur, au désir sincère que j'ai de vous être agréable.
J'ai l'honneur de vous saluer.
Votre dévoué serviteur,
HECTOR BERLIOZ
Rivista musicale italiana, 1903, p. 643. (Da Aulografi di grandi musicisti, Gicseppe Roberti.) — C'est évidemment par suite d'une mauvaise lecture qu'on a imprimé 1852 comme date de la poste, cette lettre se rapportant, sans aucun doute possible aux événements d'octobre-novembre 1830.
A SON PÈRE
Paris, dimanche 31 octobre 1830.
Mon cher papa,
C'est hier qu'a eu lieu la distribution des prix à l'Institut. J'ai reçu le mien dans le plus complet isolement. M. Lesueur était malade au lit et n'a pu y assister. Madame Moke a tenu bon et n'a pas voulu y paraître. Je n'avais ni père, ni mère, ni maître, ni maîtresse1, rien... qu'une foule de curieux attirés par le bruit qu'avait fait la dernière répétition de mon ouvrage2.
Voilà le fait. Depuis que le prix m'a été décerné, j'ai ajouté un grand morceau de musique descriptive, pour l'incendie du palais de Sardanapale ; je ne craignais plus les académiciens, et j'ai laissé agir mon imagination. J'ai fait revenir au milieu du tumulte de cet incendie tous les motifs de la scène, amoncelés les uns sur
1. Phrase reproduite presque textuellement dans les Mémoires, XXX. Comparez l'ensemble du chapitre à la lettre écrite sous le coup de l'émotion immédiate des événements : en des termes différents, la conformité des deux récits est parfaite.
2. « La salle des séances était pleine d'artistes et d'amateurs curieux d'entendre cette cantate dont l'auteur avait alors déjà une fière réputation d'extravagance. » Mémoires, loc. cit.
les autres : d'un côté le chant des Bayadères de la première partie changé (en le modifiant mélodiquement) en cris d'effrois féminins, de l'autre, le morceau de fierté dans lequel Sardanapale refuse d'abdiquer la couronne ; puis tout cet effroyable amalgame d'accents de douleur, de cris de désespoir, ce langage orgueilleux dont la mort même ne peut effrayer l'audace, ce bruissement des flammes, aboutissent à un écroulement du palais qui fait taire toute les plaintes et éteint les flammes.
J'ai eu un succès épouvantable. Je ne puis pas vous donner d'autre expression.
La dernière répétition a eu lieu vendredi à l'Institut. Pour la première fois, depuis qu'on y donne des prix, la salle était pleine comme aux jours des séances publiques ; mais pleine d'artistes : c'était là l'aréopage qu'il me fallait. On a exécuté deux autres scènes : celle de Montfort qui a obtenu le second grand prix, et un morceau italien d'un lauréat arrivant de Rome. Ils ont été l'un et l'autre chutes (c'est le terme qui désigne les sifflets de bon ton). A la fin de la répétition on a enfin entendu ma scène. J'avais pris mes mesures avec l'orchestre pour ne pas s'arrêter et aller d'un bouta l'autre sans accroc ; tout a bien marché, et à la fin cet incendie a consterné l'auditoire; j'ai été écrasé d'applaudissements, embrassé par je ne sais combien de personnes, porté pour ainsi dire jusque dans la cour de l'Institut, enfin abîmé de succès. Et puis le soir, à l'Opéra, quand
je suis arrivé, encore la même chose... Ce qui m'a pris au cœur vraiment, c'était l'émotion de ces vieux grognards de l'orchestre que rien n'émeut d'ordinaire et qui restent à leur pupitre comme des machines sans sensations. Quelques-uns sont sortis de leurs habitudes au point de venir me prendre la main et me féliciter très longuement. Puis j'entendais les autres se dire entre eux avec ce sang-froid comique qu'ils apportent à tout : « Ah sacré nom... j'ai entendu diablement de musique depuis vingt-cinq ans, mais ça me confond, je n'ai jamais rien entendu dans ce genre-là. — C'est que c'est une conception étonnante ! » Oh ! mon père , que n'étiez-vous là !
Eh bien, hier, à la distribution des prix où j'ai obtenu un grand succès également, et à la proclamation des noms, et après et pendant l'exécution de ma scène (car on a interrompu l'orchestre au milieu pour applaudir), croiriez-vous que le malheur a voulu que le grand effet de mon incendie ait été perdu? La fin, l'écroulement du palais, le bouquet de mon feu d'artifice, une chose immense, neuve, qui est à moi, que j'ai trouvée, a été manquée. Les instruments qui devaient produire cet effet comptent des silences auparavant et partent ensuite comme la foudre ; eh bien non, ils ne sont pas partis!... une distraction inconcevable, une terreur panique!... Et moi qui étais à l'orchestre, qui leur fais signe de partir ; ils croient que je me trompe, ils ne partent pas, puis la mesure se passe et il n'est plus
temps l. Oh ! il n'y a pas de chose pareille ! Une fureur à en mourir2! Je n'ai pu me contenir, j'ai jeté ma partition à travers l'orchestre, j'ai renversé le pupitre qui m'avoisinait, j'aurais tout exterminé si j'avais pu. On n'en a pas moins applaudi à trois reprises à la fin (car l'orchestre a continué) ; mais quel effet en comparaison de ce que j'aurais produit ! Figurez-vous une fusée volante, une bombe lumineuse qui monte en l'air avec fracas, puis qui n'éclate pas. D'ailleurs tout ce monde qui était ameuté par les gens de la veille qui disaient de tous côtés (comme je l'ai su) : « Attendez, vous allez entendre quelque chose d'extraordinaire ; c'est incroyable d'illusion ; on croit voir le saut du Kremlin. » M. Rocher, qui y était, faisait en sortant tout ce qu'il pouvait pour me consoler ; il m'assure que tout a été senti et apprécié ; mais, mon Dieu, on ne peut sentir ni apprécier ce qu'on n'entend pas. Tous les admirateurs de la veille sont venus à leur tour, non plus m'embrasser, mais maudire avec moi la maladresse des exécutants ; c'était un concert d'imprécations adressé par le reste de l'orchestre aux pauvres diables
1. Les Mémoires précisent, disant: « Une partie décor donnait la réplique aux timbales, les timbales la donnaient aux cymbales, celles-ci à la grosse caisse, et le premier coup de grosse caisse amenait l'explosion finale. Mon damné corne fait pas sa note, les timbales ne l'entendant pas n'ont garde de partir, par suite les cymbales et la grosse caisse se taisent aussi ; rien ne part, rien !!!... »
2. « Je crois ne pas avoir éprouvé de plus [horrible colère dans toute ma vie. » Mémoires.
qui m'ont joué sans le vouloir cet abominable tour ; ils se sont confondus à me demander pardon de leur manque de sang-froid, mais à quoi bon! C'est fini. Et Spontini qui était là, qui était venu exprès pour ce morceau ; oh Dieu 1 une chose grande et neuve que je lui offrais la première fois qu'il entendait ma musique!...
Et ce matin le Journal du Commerce qui s'amuse à raconter ma fureur et qui dit qu'il n'a pas compris mon ouvrage, sans doute par sa faute... J'aime beaucoup la réticence. Eh oui, c'est par sa faute. Je n'écris pas pour les marchands de bas de la rue Saint- Denis.
Madame Lesueur et ces demoiselles, qui avaient été terrorifiées à la répétition, se faisaient un triomphe de ce morceau pour le lendemain ; à présent je ne puis pas leur ôter de la tête que c'est un coup monté par Berton pour m'empêcher d'écraser autant ses élèves ; elles ont une facilité incroyable à voir des cabales partout ; c'est une folie. Les artistes coupables, au nombre de quatre seulement, me sont bien dévoués, et certes ils se désespèrent assez de leur bévue.
Je n'avais pas l'intention de donner Sardanapale à mon concert, mais à présent il le faut, il attirera du monde; d'ailleurs j'aurai mon orchestre géant, au lieu du petit orchestre de l'Institut, et l'effet de l'incendie sera bien autre chose.
A présent je m'occupe de mon ouverture de la Tem-
pète pour dimanche prochain1. Nous commençons les répétitions après-demain mardi ; ce n'est pas de la musique d'Institut ; il faut voir ce que le public de l'Opéra va comprendre à cela. Spontini veut assister à toutes les répétitions; il m'a donné rendez-vous pour demain, nous passerons une partie de la journée ensemble ; il veut étudier ma partition avec moi. Je n'ai pu lui parler hier ; il croit peut-être que mon incendie n'est pas autre chose que ce qu'il a entendu !...
Oh ! malédiction ! je ne puis en prendre mon parti.
Je tâcherai de donner mon concert le 21 novembre, si je puis avoir la salle. Je donnerai encore une fois l'ouverture des Francs-Juges, puis quelques mélodies de Moore en choeur, Sardanapale et la Symphonie fantastique. Habeneck conduira mon orchestre, il se met déjà en mouvement pour conduire l'ouverture de la Tempête à l'Opéra; toute l'administration, les chœurs, l'orchestre, les répétiteurs sont à mes ordres. Il me faut quatre pianistes qui ne sont pas à l'Opéra ; je les ai déjà ; puis cinq instruments de cuivre qui manquent à l'orchestre, je les aurai.
Voilà que je commence à éclater. Soyez tranquille, mon père, j'espère qu'un jour on pourra me dire comme Napoléon disait à Gœthe : « Vous êtes un homme. »
Je vous embrasse tous.