L'ouverture de Rob-Huy
A SA SOEUR ADELE
Rome, ce 6 juin 1831 .
Ma chère Adèle, Je suis arrivé ici il y a trois jours et j'y ai trouvé ta lettre qui m'a fait d'autant plus de plaisir que je ne m'y attendais pas. J'ai fait tout ce grand voyage de Nice à Rome sans accident et avec un temps superbe. De Nice à Gênes sur une route pittoresque qu'on appelle la Corniche, taillée par Napoléon dans le flanc des rochers à six cents pieds au-dessus de la mer qui se brise à leur base. De Gênes à Florence, je me suis trouvé tout seul avec mon jeune conducteur qui, ne sachant pas un mot de français et étant fort bavard, m'a plus fait apprendre d'italien en trois jours que je n'en apprendrai ici dans trois mois : j'ai vu à Pise cette fameuse tour penchée ; c'est vraiment curieux. Ensuite j'ai voyagé jusqu'ici avec des moines qui venaient pour la Fête-Dieu. C'était de très bonnes gens extrêmement polis ; sur trois, deux parlaient fort bien français. Le dernier jour, je les ai laissés dans la voiture et j'ai fait quinze lieues à pied en composant un ouvrage moitié musique moitié poésie que j'écris dans ce moment1. J'ai parcouru les bords
1. Le monodrame : Le Retour ù la vie, postérieurement intitulé Lelip.
d'un lac délicieux appelé Bolsena, au milieu duquel se trouvent deux petites îles ; l'une est habitée et contient sept maisons, on dit que c'est un petit Éden; je regrettais bien de ne pouvoir pas aller les visiter.
En arrivant, je n'ai rien eu de plus pressé que d'aller à cette procession qu'on m'avait tant vantée tout le long du chemin. Je m'attendais à quelque chose de pompeux, mon imagination me représentait déjà les Panathénées des Grecs ; et je n'ai jamais rien vu de si sale, de si mesquin, de si dépourvu de dignité.
Viennent des moines de toutes les couleurs, puis de petits gredins d'abbés grotesquement vêtus faisant des mines aux femmes qui sont assises dans les galeries, riant, plaisantant tout haut entre eux ; puis une musique militaire comme celle de la loterie à Paris ou mieux encore comme celles que les charlatans ont coutume d'avoir à leur suite pour vendre leurs drogues ; de pauvres diables de soldats à l'uniforme blanc, aux parements jadis bleus, mais tellement usés qu'on voit la corde partout, portant leurs shakos et leurs armes comme des conscrits de huit jours ; des suisses, des cardinaux chamarrés d'or, des porte-bannières aux bas troués, aux mauvais souliers couverts de boue, et de maudits petits drôles chantant un exécrable contrepoint avec des voix et des harmonies fausses, assez semblables aux cris de plusieurs portes rouillées. Le pape n'y était pas. Voilà, dans la capitale du monde chrétien et le
lieu où on nous envoie admirer les chefs-d'œuvre musicaux, comme on entend les fêtes religieuses. Je regrette ma belle musique militaire de Nice ; c'était au moins quelque chose.
Ah ! certes, c'est bien mieux en France, cette procession de la Fête-Dieu ; je n'ai jamais pu la voir, même à la Côte, sans une certaine émotion ; et ici c'était du dégoût qu'elle m'inspirait.
Je nai pas reçu la lettre de Nanci que tu m'annonces, ce sera sans doute pour demain. Ferrand qui était en Suisse vient enfin de m'écrire.
Adieu, je te quitte ; il est midi, on sonne pour déjeuner; la cloche vient déjà de parcourir le jardin, la poste part à une heure et demie, et je meurs de faim.
Il fait un temps détestable aujourd'hui ; le siroco souffle et l'air semble épais comme de la fumée ; on est tout avili, disent les Romains, on ne peut rien faire. Oh ! ma jolie petite Nice, et la mer, et les rochers verdoyants, et le vent frais !
Adieu, adieu.
Communiqué par madame Chapot.
A THOMAS GOUNET
Rome, ce 14 juin 1831.
Je vous remercie mille fois, mon cher Gounet, de votre lettre aimable et affectueuse ; il y avait si longemps que j'étais privé de vos nouvelles... tant de choses s'étaient passées depuis notre séparation... Me voilà de nouveau caserne, j'ai quitté Nice par prudence pour ne pas exposer ma pension, M. Horace faisant quelques difficultés pour me la faire toucher en Sardaigne. Votre lettre est arrivée à Nice après mon départ, mais le directeur de la poste m'a tenu parole et me l'a fidèlement adressée à Rome. Ainsi il m'est impossible d'expliquer le silence d'Hiller et de ces messieurs dont vous m'annoncez vous-même la réponse. Voulez-vous, je vous prie, passer chez Hiller et savoir pourquoi il ne me répond pas. Que diable y a-t-il donc qui retienne la plume de Richard, de Desmarest1?... C'est incompréhensible.
Ferrand m'a écrit ces jours-ci, il arrive de la Suisse. Pixis m'a répondu à Florence et j'ai reçu sa lettre à Nice. Si vous le voyez au café Feydeau où il va tous les soirs, dites-lui mille choses de ma part.
Je travaille beaucoup ; j'achève dans ce moment un