A SES PARENTS
Rome, 24 juin 1831.
Adèle me dit dans sa dernière lettre que j'ai trouvée ici à mon arrivée : « Nanci t'écrira dans deux jours », et cette lettre n'arrive pas. J'ai répondu à Adèle le 6 juin, et depuis ce temps, tous les jours de courrier sont autant de désappointements. Ne m'annoncez donc jamais des lettres quand vous ne devez pas les écrire, c'est un supplice de voir des séries d'attentes trompées.
Je pense que tout va bien à la maison et que Nanci a seulement voulu recevoir la nouvelle de ma rentrée à la caserne. 0 mille fois maudit pays ! Mais j'en sortirai bientôt, dans huit jours au plus je décampe et je vais m'installer à Tivoli. J'y suis allé samedi dernier, à pied, à deux heures après-midi, au milieu de la poussière brûlante ; nous étions deux ; arrivés aux trois quarts du chemin, nous n'en pouvions plus et nous sommes montés dans une voiture qui passait. Il y a six lieues de Rome à Tivoli. Nous sommes arrivés le soir à huit heures et demie, et le lendemain, à quatre heures du matin, nous avons commencé à courir. Je n'ai jamais rien vu de si délicieusement beau. Ces cascades, ces nuages de poudre d'eau, ces gouffres fumants, cette
rivière fraîche, ces grottes, ces innombrables arcs-enciel, les bois d'oliviers, les montagnes, les maisons de campagne, le village, tout cela est ravissant et original. Le peuple y est très beau, mais encore plus mendiant qu'à Rome ; toutefois, leur mendicité n'a pas le caractère de bassesse repoussante de celle des Romains. Comme ils mendient tout à fait à découvert, cela finit par paraître drôle ; ils nous désignent la somme qu'ils veulent, en riant, comme si c'était une plaisanterie. De jeunes hommes, de jeunes filles de vingt à trente ans, occupés à moissonner et nous voyant passer, nous criaient : « Eh messieurs, donnez-nous donc un demi paolo (cinq sous), donnez-nous donc un baiocco (un sou), qu'est-ce que ça vous fait? »
J'ai vu aussi la villa Adriana, et ces sublimes ruines m'ont rempli de tant de pensées et de sensations que je crois qu'elles ont voulu me dédommager de la non impression de toutes celles de Rome. Figurez-vous une maison de campagne d'une lieue et demie de tour, dans laquelle l'empereur Adrien avait réalisé de véritables rêves. En entrant, il y avait un théâtre grec; il n'y a plus que deux colonnes et quelques arcades de l'amphithéâtre; le milieu est un carré de choux; mais il faut rendre justice au propriétaire, c'est le seul endroit cultivé ; tout le reste est dans le plus magnifique abandon ; le palais impérial, les bains, la bibliothèque, les pavillons de repos, les cours, sont assez bien conservés pour des ruines ; dans les salles des gardes de l'empereur, les
éperviers et les milans bâtissent leurs nids ; la vallée de lempé (imitation de celle de la Grèce) est aujourd'hui une forêt de cannes; je n'ai pu voir le Tartare ni les Champs-Elysées, ni beaucoup d'autres choses dont les noms m'échappent, on s'y perd ; des murs de six pas d'épaisseur, d'une hauteur prodigieuse, recouverts en stuc, peints à fresques, des tours, des voûtes, des colonnes partout ; pas de statues, parce qu'un pape, je ne sais lequel, les a fait enlever pour faire de la chaux ; en entrant dans ce monument, je me suis vu, pour la première fois, en présence de la grandeur romaine, j'étais oppressé, consterné, anéanti. Encore si j'eusse été seul !... mais, patience, ce n'est qu'à une demi-heure de Tivoli, et quand j'y serai établi, je me permettrai d'y passer la journée quelquefois.
J'attends pour partir d'ici d'avoir achevé d'écrire la musique d'un Mélologue en six parties que j'avais composé en venant de Florence à Rome. Les paroles sont finies depuis longtemps, je n'ai plus qu'à mettre au net deux morceaux d'orchestre. C'est une composition sans modèle, d'un genre nouveau, dont l'idée m'a été donnée par une petite ébauche de Th. Moore qui se trouve à la fin de ses mélodies. Heureusement que tout était fini dans ma tête et sur mon portefeuille quand j'ai mis le pied dans la succursale de l'Académie, car je n'y ai pas une idée, pas une sensation ; l'ennui y a établi sa demeure, et son sceptre de plomb me paraît cent fois plus lourd qu'ailleurs. J'essaie quelquefois de descendre
à Rome, mais je m'y ennuie encore davantage. Point de spectacle, pas l'ombre de musique, point de cabinet littéraire, des cafés sales, obscurs, mal servis, sans journaux ; dans le pays du marbre on vous sert sur de petits vilains guéridons de bois comme celui qui est à la cuisine pour porter la lampe. Touty esta cent cinquante ans en arrière de la civilisation, et en général dans toute l'Italie. Ce peuple est si lâche, si mou, si peu industrieux, la nature lui donne tout, il ne sait rien en faire. Oh ! si ce beau pays était peuplé d'Anglais, quel changement I
Avant-hier soir, j'ai, pour la première fois, éprouvé une véritable émotion dans notre couvent. Nous étions quatre ou cinq assis au clair de lune autour du jet d'eau qui se trouve sur le petit escalier du jardin; on tire au sort pour aller chercher ma guitare, et comme l'auditoire était composé du petit nombre de pensionnaires que je puis souffrir, je ne me suis pas fait prier pour chanter. Comme je commençais un air d'iphigénie en Tauride, M. Carie Verne t arrive ; au bout de deux minutes il se met à pleurer, à sangloter tout haut, et, n'y tenant plus, il se sauve dans le salon de son fils, en criant d'une voix étouffée : « Horace ! Horace, viens donc! — Qu'est-ce que c'est, qu'est-ce que c'est? — Nous pleurons tous ! — Comment, comment, qu'est-il arrivé ? — C'est monsieur Berlioz qui nous chante Gluck! Oui, monsieur, comme vous dites, c'est à se prosterner (me dit-il) ; allez, vous êtes un caractère
mélancolique, je vous comprends, moi, il y a des gens qui... » Il n'achève pas; et pourtant personne n'a ri1. Le fait est que nous étions tous très émus ; j'étais disposé, il faisait nuit, rien ne m'inquiétait sous ce portique retentissant, je m'abandonnais comme si j'eusse été seul.
M. Horace dit toujours que c'est superbe et qu'il est fou de la musique, mais il ne sent rien ; je remarque que tous les gens qui parlent de leur grand amour musical sont précisément les plus mal organisés. C'est l'homme le plus heureux qu'on puisse voir ; il a encore, à quarante-deux ans, tous les goûts de dix-huit. Dernièrement, il a eu les honneurs d'un bal masqué chez la princesse de Wolkonsky ; sa fille était en Napolitaine et lui en capitaine de hussards ; ils ont dansé ensemble la tarentelle et la mazourka avec un succès fracassant. Toutes les semaines il y a grande soirée chez lui, on y danse aussi; j'y vais presque toujours, et, quand j'y manque, madame Horace ne me manque pas : elle me demanderait volontiers ce que j'ai fait et pourquoi je ne suis pas venu. C'est ce soir la fête de notre directeur, il y aura grand bal, le père Carie va me reprendre pour parler de Gluck ; il est si content que je ne sois
1. Comparez à cet épisode si caractéristique cet extrait de la lettre du 6 mai précédent (Correap. inéd.) : « De M. Horace et de sa famille j'ai reçu un très bon accueil ; mais quand le vieux Carie Vernet a su que j'admirais Gluck, il n'a plus voulu me quitter. « C'est que, voyez-vous, me disait-il, M. Despréaux préten- » dait que tout cela était rococo, et que Gluck était perruque. ».
pas comme mon prédécesseur ! qui trouvait tout cela rococo ! C'est un homme singulier, qui passe la moitié de la journée à courir à cheval (car il ne peint plus) et le reste du temps à faire des calembours et à se tourmenter de la santé de son fils, qu'il aime comme les vieillards n'aiment guère. Enfin, cela tuera la soirée avec l'aide d'une demi-douzaine de tasses de thé ; pourvu que mademoiselle Horace ne nous régale pas de quelque air à la mode; j'aimerais autant entendre les demoiselles Lesueur ou le cri d'une chauve-souris que de l'entendre chanter; et puis \e celeberrimo maestro Bellini, un petit polisson qui s'est avisé de faire un Romeo e Giulietta! Ce drôle est préféré aujourd'hui. Rossini n'a pas trop le don de plaire aux Romains, ils le trouvent trop grave, il les endort, c'est trop fort pour eux. Malheureux singes! Bientôt Bellini luimême sera trop triste, il leur faudra un autre celeberrimo maestro plus amusant. Les habitants de la lune se doutent de la musique autant que ces êtres-là.
H. BERLIOZ
Communiqué par madame Chapot.
1. Despréaux, prix de Rome de 1828, mentionné dans la note ci -dessus.
A MADAME LESUEUK
Rome, ce 2 juillet 1831.
Madame, Je me disposais à vous écrire de nouveau pour avoir de vos nouvelles, ne recevant pas de réponse de ma lettre de Nice f ; quand elle est arrivée, je commençais à craindre quelque infidélité de la poste, qui m'aurait fait passer aux yeux de M. Lesueur pour plus coupable que je ne l'étais réellement. M. Horace va faire un voyage d'un mois à Paris, il sera donc mon courrier en allant et j'espère aussi en revenant; pourvu toutefois qu'une nouvelle Révolution de Juillet ne le retienne en France. Nous nous attendons ici tous les jours à quelque nouveau bouleversement. Le ciel confonde tous ces petits ambitieux sans génie, qui troublent l'ordre social en pure perte !... Ces héros de carrefours, ces assiégeurs de corps de garde, ne servent à mon avis qu'à discréditer la cause de la gloire et de la liberté ; c'est dans des guerres de pots de chambre qu'ils cueillent leurs lauriers. Pour moi, l'aversion que j'ai toujours eue pour la politique va encore croissant ; cette grande sèche aux yeux louches, au teint pâle et au cœur dur, me paraît
l, Cette lettre est perdue.
de plus en plus haïssable; malheureusement on ne peut faire un pas sans la rencontrer.
Je remercie M. Lesueur des espérances qu'il veut bien fonder sur moi ; je ferai les derniers efforts pour en réaliser une partie.
Depuis mon retour à la caserne, je n'ai fait qu'écrire, mais non pas composer. L'air de Rome m'étouffe, je n'ai pas une idée. En revenant de Nice j'avais composé en entier un ouvrage d'un genre nouveau, que j'intitulerai Mélologue, mélange de musique et de discours, dans lequel j'ai pu exécuter plusieurs projets qui m'étaient chers. Les paroles sont mon coup d'essai, et quoique j'y aie mis tout mon savoir-faire, vous pouvez penser que je n'ai pas sacrifié mon ancienne maîtresse, la musique, à la nouvelle venue. C'est pour être exécuté dans un concert, à la suite de ma Symphonie fantastique, dont le Mélologue est le complément et la fin. Il y a des chœurs, des airs seuls, des morceaux d'orchestre seul, et même une ballade avec accompagnement de piano. Il faudra un acteur pour réciter les monologues et chanter un morceau ; je compte pour cela sur A. Nourrit, qui, j'en suis sûr, me comprendra à merveille. Tout est fini à peu près, et comme je veux entreprendre immédiatement un autre grand ouvrage que je rumine, je vais dès maintenant m'établir dans les montagnes de Soubiac1 à dix-huit lieues de Rome, où je recommencerai ma vie