A MADAME I. KM: ELU
Rome, ce 12 janvier 1832.
Madame, Je vous remercie mille fois, madame, delà bonté que vous avez eue de m'envoyer ma partition1 et plus
1. Vraisemblablement la Messe solennelle, de 1825, d'où Berlioz tira le Resurrexit (deuxième partie du Credo) pour l'utiliser comme envoi de Rome.
encore de la lettre qui raccompagnait. Je suis bien sensible à tout l'intérêt que vous me témoignez et je prends aujourd'hui, pour la première fois, la liberté de vous en remercier directement. Je vous prie de croire que rien ne m'eût été plus agréable que d'entretenir activement notre correspondance, mais j'ai souvent craint de vous fatiguer par des lettres dont le style se serait trop ressenti de mon humeur sombre.
J'ai été pendant trois mois de suite possédé du spleen jusqu'à en devenir comme un dogue qui prend la rage ; ce n'était guère le cas de prendre la plume, je n'aurais pu la tremper que dans le fiel. Depuis le retour de M. Horace, qui m'a fidèlement remis votre lettre, j'ai fait un voyage à Naples. Je m'y suis déterminé, brusquement, un jour que je dormitais dans notre bois de lauriers, couché sur un tas de feuilles mortes, enviant le sort des lézards que je voyais se jouera mes pieds au soleil d'août. Ma détermination a été bientôt prise ; je me suis levé, j'ai secoué mon habit, je suis monté faire un petit porte-manteau et avertir M. Horace, et le lendemain matin je suis parti. Oh ! Voilà une ville, Naples ! C'est du bruit, de l'éclat, du mouvement, de la richesse, de l'activité, des théâtres ; c'est tout ce qui nous manque ici et plus encore. 11 n'y a pas, il est vrai, ce fantôme de grandeur qui assombrit la physionomie de Rome et semble couvrir d'un crêpe la désolée campagne qui l'enceint de toutes parts. 11 n'y a pas d'arides monticules couverts de débris, sur lesquels le rêveur va s'asseoir
pour écouter au loin le grave chant des cloches de Saint- Pierre ; il n'y a pas de plaine immense, inculte, sans arbres ni habitations. Mais il y a un Vésuve, une grande et superbe mer, des iles ravissantes, un golfe de Baya rempli de souvenirs Virgiliens qui me vont au moins aussi bien que la poudre tumulaire et la cendre des empereurs. On sait que les caractères les plus dissemblables sont ceux qui sympathisent le plus fortement et que deux êtres organisés absolument de la même manière ne peuvent que s'ennuyer ensemble ; voilà pourquoi Home m'assomme. 11 y a tant en moi de champs ravagés, de palais déserts, de ruines déjà froides, que je cherche au moins au dehors le mouvement, la chaleur et la vie. Il y a tant de matières fulminantes accumulées au fond de mon caractère refroidi, que vous pouvez penser si mes entrailles fraternelles ont dû s'émouvoir aux cris du Vésuve souffrant et furieux. J'y suis arrivé à pied, à minuit : les étoiles scintillaient sur ma tète ; audessous de moi, la mer, resplendissante des feux des pêcheurs, semblait une vaste prairie avec un conciliabule de vers luisants, et tout près, le Vésuve soufflant, râlant, vomissait contre le ciel des tourbillons de flammes et de roches fondantes, comme de brûlants blasphèmes auxquels j'applaudissais avec transport.
Il serait trop long de vous parler de toutes mes excursions à Pompei, à l'Ile de Msida, de mes promenades en mer, de mes dîners avec mes rameurs dans les bois de Puzolles où, sous une tente de paille de maïs, nous
mangions le macaroni et sablions le vin du Pausilippe en discourant du brillant roi Murât, de l'île d'Elbe, de la Corse et de ce qui s'en suit.
Je ne croit pas qu'il fût fort intéressant pour vous de savoir jusqu'à quel point je fus ému en voyant un soir le soleil se coucher derrière le cap Misène, pendant que du sublime paysage illustré par Virgile semblaient surgir, rajeunis, Enée, Jubé, Latinus,Pallas, le bon Evandre, la résignée Lavinie, Amanda, le malheureux Turnus et tout le bataillon de héros aux panaches flottants dont le génie du poète a peuplé ce rivage. Les mots ne peuvent rendre l'effet d'un tel magnétisme de souvenirs, de poésie, de lumière, d'air pur, d'horizon rosé, de créations fantastiques... J'étais enivré, je me serais cru loin de la terre si mes larmes ne m'eussent rappelé que j'étais encore dans la triste vallée où l'on en répand.
Ainsi je vous dirai donc simplement, qu'après avoir admiré de toutes mes forces, jusqu'à en perdre la raison, je suis reparti pour Rome, à pied, à travers les montagnes, couchant la nuit dans des capitales de bandits et marchant le jour dans des lils de torrents ou de vastes prairies sans chemin frayé. Le septième jour je suis arrivé à Subiaco, où j'ai trouvé un camarade de l'Académie qui m'a prêté du linge, dont j'avais grand besoin, et après vingt-quatre heures de repos j'ai repris ma course vers Tivoli et Rome, où je suis arrivé sans encombre.
LES ANNÉES ROMANTIQUES. 18o
Je ne vous parlerai pas de mes observations musicales : elles sont toutes consignées dans un grand article qui m'a été demandé de Paris pour la Revue européenne', je l'achève en ce moment et vous pourrez le lire avant mon retour1.
Je partirai d'ici au mois de mai prochain, me dirigeant surMilanquejen'aipasencorevu,dclàplus tard sur Paris, où j'irai faire ma cargaison de musique et lâcher deux ou trois bordées vocales et instrumentales avant de me lancer sur l'océan musical de la Germanie. Quel plaisir je me promets de revoir mon excellent maître et vous, madame, qui avez droit à tant d'affection de ma part ! Veuillez assurer à M. Lesueur que mes efforts ne se ralentissent pas pour me rendre de plus en digne de la sienne.
Je demande bien pardon à mesdemoiselles Eugénie et Clémentine, mais le jour de l'an n'est pas si éloigné que l'usage ne puis«e m'autoriser à les embrasser toutes les deux.
Votre tout dévoué.
H. BERLIOZ
1. Cet article a paru, en deux numéro*, dans la Revue européenne de 1832, sous ce titre: Lettre d'un enthousiaste sur l'état de la musique en Italie. Les éléments principaux en ont été postérieurement utilisas par l'auteur dans l'Italie pittoresque (1835), puis dans son Voyage musical eu Allemagne et en Italie (1844), enfin dans ses Mémoires.
1 S 6 LES AN \" l;: i: S R (.) M A N T 1 Q I i . s .
P. -S. Que fait Turbri ' ? N'a-t-il point .obtenu d'avancement à l'Opéra? Je pense bien souvent à lui et le voudrais voir plus heureux. C'est un excellent garçon qui aurait plus d'amis s'il ne pensait pas tout haut devant des gens que ses pensées offusquent. Mes amitiés à Stephen - el à tutti gli fratelli in musicn.
Communiqué par M. Xavier Lesueur (précédemment reproduit dans la Revue musicale, 15 février 1906).
a humbert ferrand, 17 février (Let. int., 111). Court billet. Il partira le 1er mai.
1. Turbri, violoniste et compositeur, auteur, comme Berlioz, d'une Symphonie fantastique, était entré à l'orchestre de l'Opéra, comme alio, en 1830; au moment même où Berlioz écrivait la lettre ci-dessus, dans laquelle il s'intéressait à son avancement, il était congédié. Fétis a apprécié son caractère en ces termes, qu'on peut rapprocher de ceux de Berlioz : « Esprit bizarre, inconstant, sans ordre dans les idées comme dans sa conduite, il ne sut pas mettre à profit son heureuse organisation d'artiste, et finit par tomber dans la misère et la dégradation qui en est souvent la compagne. »
2. Stephen de la Madelaine, ancien chanteur récitant de la chapelle du Boi, dont Lesueur était directeur, a écrit une biographie de ce dernier (1841). Il y dit avoir vécu dans l'intimité du maître, et, dans une note (p. 31), émet les réflexions suivantes: «Lesueura assez vécu pour être témoin des premiers triomphes de M. Berlioz, auxquels il applaudit de tout son cœur et sans nulle réserve. Il avait poussé avec énergie ce jeune et déjà célèbre maître dans la voie nouvelle qu'il a suivie jusqu'à ce jour avec tant de courage et de bonheur •>.
LES VNNÉES ROMANTIQUES. 1 87
XVTTI
A THOMAS GO UN ET
Rome, 17 février 1832.
Mon cher Gounet, Puisque vous êtes le seul homme exact, le seul sur lequel un absent puisse compter, entre tous ses amis, j'ai recours à vous pour une petite commission dont je suis sûr que vous me rendrez bon compte. J'ai envoyé, il y a plus d'un mois, à la Revue européenne, un grand article sur l'état actuel de la musique en Italie1, lequel article m'avait été demandé peu de temps auparavant par de Carné. Je l'ai adressé, comme il me l'avait indiqué, au bureau de la revue, rue des Saints-Pères, numéro 69, ou, en l'absence du directeur, à M. de Cazalès'2 que je connais personnellement un peu ; en outre, j'ai écrit une lettre particulière à M. Cazalès pour le prier de m'informer du sort de mon article, de l'époque de son insertion, etc. Depuis lors je n'en ai pas reçu de nouvelles; veuillez donc, je vous prie, un matin, en vous rendant à votre bureau, passer à celui de la revue, ou chez M. Cazalès, rue du Cherche-Midi, numéro 15, et demander ce qu'est devenu mon paquet. Je vous prie
1 . Voyez lettre du 12 janvier ci-dessus, et note. I. Voyez noie, p. 27.
aussi de me répondre aussitôt ce que vous aurez appris. Ce serait pour moi une vexation cruelle et une insupportable corvée d'être obligé de recopier ce maudit article si la première copie a été égarée .
J'ai enfin reçu des nouvelles de Ferrand ; de Germain aussi, mais d'Auguste point; il a laissé deux lettres sans réponse, il se marie, il est marié, avec la sœur de Gilardin, une compatriote de Ferrand. Hillern'apas répondu non plus à mes deux dernières lettres, et si j'en ai enfin obtenu signe de vie il y a deux mois, c'est à vous que je le dois.
Que faites- vous au milieu de toutes ces conjurations, conspirations, factions, désolation du sens commun, des arts et des gens paisibles?... Quelle part y prenez-vous? Je voudrais bien, pour votre repos, qu'elles ne vous intéressassent pas plus que moi.
Si vous écrivez quelque jolie petite poésie dans votre genre, voudriez-vous bien me la réserver? me l'envoyer? Je compte, à mon retour en France, publier un autre recueil dans le goût des mélodies sur des paroles de divers auteurs. J'ai fait dernièrement un petit air sur la Captive de Victor Hugo qui vous plaira, j'en suis sûr. J'arrive des montagnes où j'ai passé tout le commencement de ce mois, vagabondant, mon fusil sur l'épaule, malgré le froid piquant, la neige et la glace, couchant tantôt dans un village, tantôt dans un autre, content de satisfaire mon désir de voir et mon humeur inquiète, libre au moins des entraves académiques.
Je partirai d'ici au commencement de mai ; je me dirigerai sur Grenoble en jouant un tour à M. Horace qui me croira à Milan. De là je ferai une excursion à Paris, et^'e laisse à penser quelle joie de retrouver et vous, et la musique, et nos thés au café de la Bourse, et nos fins dîners chez Lemardeley, et les récits, et les caquets : car nous pouvons nous en permettre nous, nous qui ne sommes pas mariés. Concevez-vous rien à cette matrimoniofurie qui les prend tous? Ma sœur aussi vient d'épouser un juge au tribunal de Grenoble. Albert Du Boys, dont vous vous rappelez la Cantate à la duchesse de Berry et la lettre un peu drôle qui y était jointe, épouse aussi une beauté riche du département de la Drôme. Auguste, Ferrand, Edouard Rocher, de Carné, tous, tous mariés cette année; prenez garde à vous: « Oiseaux, gardez bien, gardez bien votre liberté ! »
Adieu, montrés cher Gounet, mille milliers d'amitiés. A vous pour la vie.
H . BERLIOZ
Lettres à Gounet.
A ALBERT 1> U I! < t Y S
Roma, 4 ou l> mars 18152.
Je vous remercie, mon cher Albert, de votre lettre et de la bonne nouvelle qu'elle m'a apportée. J'avais
appris indirectement votre mariage, et les détails qu'on me donnait sur votre future me font concevoir à merveille votre enthousiasme pour elle. Allons, soyez heureux, je suis convaincu ou au moins persuadé que vous le serez. Je vous crois né sous une étoile favorable qui brille en ce moment de tout son éclat. Le mariage a fait, depuis que j'ai quitté la France, une terrible déconfiture de mes amis. Vous êtes le septième. Il ne reste plus, je crois, que cet excellent Casimir. Il me donnait dernièrement des conseils de la même nature que les vôtres. Il me croit encore ébloui des illusions de la première jeunesse et tâche de me prémunir contre elles. Il ne me comprend pas, ni vous non plus. Mais en tout cas je puis vous assurer que jamais je ne fus plus éloigné de m'enchaîner et qu'aucun engagement ne me paraît plus que celui du mariage incompatible avec mon humeur1.
Depuis que j'ai recouvré ma liberté morale, j'ai appris à l'apprécier. Mon isolement même, mon exil en Italie, la privation des jouissances de mon art, la raréfaction de mon atmosphère intellectuelle, en me jetant dans la vie sauvage, m'ont fait sentir tout le charme de la liberté physique absolue.
Ne sachant que devenir ici, obligé d'opter entre les salons du grand monde et les stériles conversazioni du
1. Conférer cette déclaration avec l'hypothèse aventureuse d'un biographe, d'après lequel, en ce moment, Berlioz aurait manœuvré pour épouser la fille d'Horace Vernet.
petit, je m'enfuis aux montagnes où je passe une bonne partie de mon temps, n'obéissant qu'à mon caprice. Un village m'ennuie-t-il ? je vais dans un autre. Tantôt perché sur les roches nues de Civitella, je salue avec amour la mer que j'aperçois à l'horizon ; tantôt, mon fusil à la main, je redescends dans les plaines, mener la délicieuse vie du chasseur errant, indifférent atout, sans inquiétude pour ma nuit, sûr de trouver toujours un gîte, au besoin dans les innombrables cavernes dont tous les rochers sont percés, désireux d'aventures, et par conséquent n'en trouvant jamais, un jour brûlé du soleil, un autre jour à demi mort do froid, mouillé jusqu'aux os, je circule dans toutes les directions, poussé à l'ouest, à l'est, au sud ou au nord, par le vent capricieux de ma fantaisie. Je reviens à Rome quand je n'ai plus d'argent. C'est cette irrésistible raison qui m'y retient encore depuis quinze jours. En arrivant, j'ai trouvé votre lettre, mais je n'ai pas de nouvelles du paquet que vous m'annoncez, ni des personnes qui devaient me le remettre. J'ai questionné le portier sur celles qui m'ont demandé pendant mon absence, aucun étranger ne s'est présenté. Si j'ai attendu jusqu'à cette semaine pour vous répondre, c'est que j'espérais toujours voir arriver le paquet dont vous me parlez et vous rendre compte de son contenu.
Vous rappelez- vous la ballade du Pêcheur de Goethe, dont vous m'avez envoyé une traduction? Je m'en suis emparé pour un ouvrage dont j'écris ici les paroles et la
musique1. Le sujet de votre petit poème cadrant avec le mien, je l'y ai placé, en indiquant toutefois que vos vers ne sont pas de moi. Je vous montrerai cette singulière composition à notre prochaine entrevue. J'accepte avec grand plaisir votre invitation pour La Combe2. Mon départ de Rome est fixé au 1er mai prochain. Je donnerai un croc en jambe au règlement de l'Académie, et pendant que M. Horace me croira à Milan ou à Venise, je serai en Dauphiné.
Avant de quitter la povera bella Italia, je reverrai Florence et Pise, et j'irai faire un pèlerinage à l'île d'Elbe et en Corse, puis je plongerai sur vous du haut des Alpes.
Adieu, mon cher Albert, recevez tous mes vœux pour votre bonheur et l'assurance de ma sincère amitié.
H. BERLIOZ
P.-S. — Mille choses à Casimir.
Deuxième P.-S. — Oh Dieu I le soleil donne sur les montagnes d'Albano. Croiricz-vous que je n'ai pas encore vu le fameux lac? J'y vais tout de suite.
Communiqué par M. P. Du Boys.
a Ferdinand niLLER, Kome, 16 mars 1832 (Corresp. i'éd., 94). Projets de retour et de voyage en Allemagne. Mendelssohn. La Captive.