‹ Les annelides chétopodes du Golfe de NaplesChapitre 2 sur 69 · LES · texte numérisé non relu

LES

ANNÉLIDES CHÉTOPODES

DU

Un séjour de cinq à six mois à Naples, pendant l'hiver de 1866-1867, m'a permis de me consacrer d'une manière soutenue à l'étude des Annélides du golfe. La richesse extraordinaire de cette mer faisait abonder autour de moi des matériaux en abondance trop grande pour que je pusse les utiliser tous, et je dus, dès le premier jour, me convaincre combien est erronée cette opinion de M. de Quatrefages ', que les côtes volcaniques sont pauvres en Annélides. La pénurie que ce savant a constatée çà et là, tenait certainement à d'autres causes que la vulcanicité.

Les Annélides de Naples ont été en somme peu étudiées. Elles l'ont été plus cependant qu'on ne paraît le croire en général. Délie Chiaje, armé de son esprit d'investigation toujours infatigable, leur a consacré bien des heures d'observation. Il a entassé dessin sur dessin, souvent sans prendre la peine d'y joindre un texte correspondant. Ses publications ont été faites avec peu de méthode et peu de suite. Aussi Délie

' Histoire naturelle des Annelés, tome I, p. 153.

ANNÈLIDES CHÉTOPODES

Chiaje a-t-il été peu compris, souvent méconnu'. Ses ouvrages sont des carrières inépuisables d'où l'on ne sortira que lentement les blocs grossièrement équarris. Combien de fois n'ai-je pas cru produire au jour des faits entièrement nouveaux, pour me convaincre bientôt, par l'examen attentif des dessins de mon illustre prédécesseur, que ces faits lui étaient parfaitement familiers". Aussi à chaque page, dans le cours de ce mémoire, aurai-je à faire sortir Délie Chiaje de l'obscurité imméritée dans laquelle il est trop souvent resté plongé et à le faire briller au premier rang. Qu'on ne m'accuse pas de partialité en sa faveur. Si je laisse souvent dans l'oubli ses erreurs, nombreuses j'en conviens, c'est qu elles n'ont eu aucune influence sur la marche de la science.

Les circonstances dans lesquelles j'ai entrepris ce travail étaient éminemment favorables. La science venait d'être enrichie de deux ouvrages importants relatifs aux Annélides : l'un de M. Ehlers^ l'autre de M. de Quatrefages. L'un et l'autre faisaient plus ou moins profession de représenter l'état actuel de nos connaissances. Étayé de ce double compendium, je pouvais cheminer d'une manière bien plus sûre dans une voie rendue facile.

Je ne me dissimule pas combien je suis redevable aux auteurs de ces

' Deile Chiaje s'est plaint lui-même d'avoir été méconnu par Carus, Meckel, Wagner, Al. Edwards et M. Grube (Descrizione e nutomia, etc., 1841, tome III, page 69). Il pourrait augmenter encore aujourd'hui cette liste.

Je n'en veux citer pour le moment qu'un exemple pi is en dehors du sujet dont je vais m'occuper. On trouve en abondance dans le goli'e de Naples un beau turbellarié dendrocèle, le Thysanozoon tubermlalum (Planaria luberculata Délie Chiaje, Thysanozoon Diesingii Grube). En étudiant cet animal, je fus frappé par différentes particularités anatomiques, surtout par la suivante : L'appareil mâle est formé de deux moitiés complètement distinctes. 11 existe deux pénis débouchant à l'extérieur, chacun isolément, dans la partie antérieure du corps, en avant du pore féminin. On connaissait jus(ju'ici des dendrocèles à une seule ouverture sexuelle, d'autres à deux, mais en voici maintenant à trois ouvertures. Ce fait exceptionnel me frappa à juste litre. Mais quelle ne fut pas ma surprise, en feuilletant les travaux de Délie Chiaje, d'y trouver une ligure, sans explication, sans texte, sans nom même au bas de la page, figure qui représente à n'en pas douter une partie de la surface ventrale du T. liiberculalum et qui indique très-exactement les trois pores sexuels ! (Voyez Descrizione e nolomia deyli antmalt sema vertèbre. Tab. 109, fig. 19. Les pores masculins portent la lettre rf, le pore féminin la lettre r.) Cette figure a sommeillé depuis l'année 1841, ignorée de tous. — Délie Chiaje a inscrit en tête de l'un de ses ouvrages la devise: lies non verba. Il lui est resté lidéle, trop fidèle même.

nr GOLFE DE NAPLES.

ouvrages de peines évitées, de recherches facihtées', d'erreurs sa|tées même avant leur naissance. Toutefois, sans être injuste à leur éiiard, il m'est i^ermis de (hre (|ue le compendiiuii n'a pas toujours tenu ce qu'il semblait promettre.

L'ouvrage de M. Eiilers, dont il n'a paru qu'une livraison comprenant Tordre des Néréidiens, n'a de général que le titre. Il comprend en réalité une série de monographies anatomiques consacrées à quelques espèces de rAdriati([ue. Ces monographies sont reliées en une sorte de tout par des considérations taxonomiques. Rien qui mérite le nom d'un Traité des Annélides. Le nomiire des types étudiés par l'auteur est trop faible pour cela. Quoi qu'il en soit, les monographies de M. Ehlers sont des modèles d'exactitude. Partout où j'ai été dans le cas de répéter les observations de cet analomiste, j'ai dù me pénétrer de leur parfaite vérité, jusque dans les détails d'ordre secondaire.

\ù Histoire naturelle des Anneb's de M. de Quatrefages répond mieux à son titre. C'est un véiitable Traité des Annélides polychètes. L'auteur se propose deux buts, d'abord une classification naturelle basée sur l'anatomie, puis une énumération de tous les noms et synonymes, afin f(ue cbacun puisse recheicher plus facilement les nombreux mémoires et passages relatifs aux Annélides, documents qui sont aujourd'hui disséminés un peu partout. L'auteur a consacré une attention soutenue, un travail assidu et prolongé à cette œuvre en partie aride, dont les fruits seront cueilhs surtout par d'autres. Sans doute cette immense compilation renferme quelques lacunes, quehjues omissions, dont plusieurs seront indiquées dans ce mémoire; mais il n'eût guère pu en être autrement en présence du dédale dans lequel l'auteur devait rétablir l'ordre. Le fil conducteur (|ue ï Histoire des Annelés nous met en main, sera

' Il m'est impossible cependant, à ce pi O[ios, de ne pas l'aire à l'ouvrage de M. de Quatrefages nn reproche qui, sans donte, ne doit pas remonter jusqu'à son auteur. Je veux parler de la nmllitude de cilatiiins fausses. La proportion de fautes typographiques dans l'indication des volumes, des pages, des planches et des figures dépasse lout ce qu'on peu( imaginer, et enlève à l'œuvre un des mérites pour les(piels elle aurait été le plus souvent consultée Nulle part l'exactitude n'aurait été plus à ^oull.•liter que dans cette sorte de dictionnaire de la science.

(î ANNKI,II)RS CHÈTOPOnRS

doréiiavjiiil un i^iiide à ne point dédaigner. Ce ijuide, il est vrai, ne doit pas être employé sans contrôle. L'auleui' a souvent consulté des planches sans prendre la peine de lire le texte correspondant. L'imperfection d'un dessin, un coup de Iturin fâcheux l'ont parfois entraîné dans de graves méprises. Ainsi, dans sa famille des Nériniens, M. de Quatrefages caractérise les veis du genre Pi/gospio Clprd. par la seule circonstance qu'ils ont des pieds uniramés en opposition à tout le reste de la famille où les pieds sont biramés '. il suffît d'ouvrir le volume où j'ai établi le genre Pygospio \ pour voir que j'indique les pieds comme biramés^, je décris en détail chaque rame et les soies qu'elle porte. M. de Quatrefages, négligeant de lire le texte, a sans doute établi sa caractéristique fausse d'après une ligure sur une petite échelle ({iii accompagne mon mémoire, ligure dans la(|uelle la rame dorsale recouvre la rame ventrale et ne la laisse guère apercevoir. Autre exemple tout semblable : J'ai décrit ' sous le nom de Liimhriconereis Edimrdsii un Eunicien des côtes de Normandie, que M. de Qnatrefages rapporte au genre Notocirrus\ genre distingué des Lumbriconereis par l'existence d'un cirre dorsal à cliaque pied Or, l'Annélide en question a des pieds de vraie Lumbriconereis et nulle part je n'ai décrit ni figuré de cirre dorsal. La méprise de M. de Quatrefages vient encore ici de ce que, négligeant le texte, il s'est attaché à la planche seule. Dans celle-ci, par une ei'reur du graveur, le pied est représenté renversé; la petite languette terminale qu'on trouve chez toutes les Lumbriconereis aura été prise, dans cette position, par le savant français, pour un cirre dorsal de Notocirrus. Un peu d'attention cependant eût pu faire reconnaître le renversement de position, surtout à M. de Quatrefages qui ne s'est pas laissé induire en erreur par les planches d'Audouin et M. Edwards, où les pieds de Lumbriconereis sont aussi représentés renversés.

' Hislitii-i'- HdUtvelU des Anuelas, tome I, |>. '137

- lii'iilinr'ilimjen uhi>r Knnt. uni KiilKJickliiiin tniiiiclInsiT Tliicrc du ili'r Kusle ih'r Monmiiiilii- I.i'ip/ig, 1863, p. 37.

Ihid. |). Ï\H.

* llisliiirr iKil iircllr des Aiiiii'li'.s, Ioiik; I, p. 37().

DU (lOlJ E DE NA1»J.ES. 7

rr.ii ( ilr ( ('S (Iciix e\('Di|)l('s, pai cc (ju'ils iiic coiicenitMil, niai^ je iT-ii pas ('|('' plus iiiallrailé (|ik', bioi d'aiiUes el j'aurai à rclinei' trop souvcul (les méprises analogues dans le cours de ce mémoire. Cepeiidaiil, je le répète, avec un peu de cir. onspection, X Histoire des Annelés poui ï'a être employée comme un guide excessivement utile.

¥a\ revanche, je ne |)uis admeltie (jue VHistoire des Annelés rejtrésente l'état actuel de la science au point de vue analomique et physiologique. Nous devons à M. de Quatrei'ages une multitude d'observations impojtanles sur ce sujet. Nul n'a étudié les Annélides d'ime manière aussi soutenue que lui ; nul surtout n'a eu entre les mains un aussi grand nombre de types et ne les a étudiés à des points de vue aussi variés. J'ai déjà payé ailleurs de la manière la plus formelle mon tribut d'admiration à ces travaux'. Malheureusement, tort de ses recherches nombreuses et approfondies, l'auteur de YHisfoire naturelle des Annelés a ti'op souvent oublié qu'il avait eu des piédécesseurs et que des contemporains exploraient avec ardeui- le même terrain que lui. Sans doute, dans im ouviage qui n'est qu'un épi tome de la science, l'histoire ne peut occuper une grande place, et l'auteiir est obligé de se placer à un point de vue entièrement objectif. Mais ce n'est |)oint ce qu'a fait M. de Quatrefages, dont la personnalité se met toujours en avant, même dans la narration de faits connus vingt ou trente ans avant les premiers débuts scientitiques de l'auteur. Il en lésulle une véritable falsilication de l'histoire de la science, falsification inconsciente sans doute, mais regrettable pourtant. Si, dans le cours de ce mémoii e, je rappelle souvent les travaux d'anciens observateurs, c'est en partie une protestation contre l'ostracisme dont ils commencent à être frappés.

D'ailleurs, si M. de Quatrefages a souvent ciu pouvoir se passer des observations de ses devanciers et de ses contemporains, c'est à son dé- Irimenl. Combien d'erreurs que j'aurai à condjattre auraient été évitées, si l'auteur eut étudié consciencieusement les travaux de Rathke, de Délie Chiaje,de M. Grube et de tant d'autres, s'il eût tenu compte des éludes

' Voyci lilimnriis hmIoihi.iui's jj'iniii /es Annéli'ks ik l'nrt-Veitilr.:s. Genève, I 8tt4.

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(les liisliologistes, lois que MM. Kôlliker, f^cydig, elc. Il n'cnl p;is f.iil, comniu cela lui est arrivé qiielquetois, poui' la sU uclure «les branchies par exemple, rétrograder la science jusqu'à l'époque de Pallas.

Ce jugement peut paraître sévère, mais il sera amplement justifié. Je ne pense pas d'ailleurs que la grandeur de l'œuvre interdise d'en signaler les défauts. Celui que je viens d'indiquer ne saurait du reste être dissimulé. Il en est un second sur lequel je ne puis me taire. Pourquoi M. de Quatretages, qui connaît si admirablement les Annélides, s'est-il laissé entraîner à décrire tant de genres et d'espèces d'après des individus conservés dans l'alcool au Muséum de Paris? Il sait, mieuxque personne, que ce genre de travail est |)rofondpment inutile^ que les Annélides ne peuvent bien s'étudier qu'au bord de la mer, à l'aide d'individus vivants. Décrire, comme il le t'ait, tant de variétés alcooliques, c'est embarrasser la science d'un caput mortuum dont il faudra de longues années pour se débarrasser'.

Je ne saurais clore cette préface, déjà trop longue, sans exprimer mes remercîments à M. Elias Mecznikow, qui a fait pour moi plus d'uni; course en mer, lorsque ma mauvaise santé me condamnait au repos ; jamais il ne négligea l'occasion de grossir mon Inilin d'Amiélides rares et précieuses. Un mot de reconnaissance aussi à mes pécheurs Giovanni di Giovanni et Domenico di Giovanni.

Colognv, juillet '1867.

' Un juge bii'ii comiiétciit,, M. Ii' in'ofrsseiir Sclijriillc. île (loiiciiliagiio, iiin ilisail il y a \\t'\\ ilc join s : 1 lyi's iiiusées pè-unl loiirdein'^nt sui' la science » l'aroli' Irop vraie <lans liicn des cas.

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