‹ Les anomalies musculaires chez l'hommeChapitre 10 sur 177 · PRÉFACE. XV · texte numérisé non relu

PRÉFACE. XV

OÙ M. Testut fait voir que toutes les dispositions considérées comme caractéristiques des espèces simiennes se reproduisent chez l'homme à l'état d'anomahes. De . plus cette anatomie anormale vient confirmer ce qu'avaient déjà montré l 'anatomie normale et l'embryologie, à savoir qu'il y a moins de différence entre l'homme et les singes anthropoïdes, qu'entre ces derniers et les singes inférieurs, et que la classification doit fondre ensemble dans un même ordre, dit des Primates, l'homme et les singes.

Ces conclusions sont celles déjà établies et par le transformisme avec Darwin, et par les études anthropologiques avec Broca. Mais chacun des grands édifices élevés par ces ihustres maîtres sont choses complexes, dont beaucoup de parties avaient à être reprises jusque dans leurs fondations, à être achevées dans leurs détails, complétées dans leurs raccordements. Si ce travail de reprise en sous-œuvre est ingrat d'apparence, il n'en est que plus méritoire, -car il répond à une réelle nécessité ; les adversaires des nouvelles doctrines avaient encore le droit de mettre en doute la solidité de l'édifice : c'est avec des travaux de patience et de persévérance, semblables à celui que vient de terminer M. Testut, que les élèves de Broca rendront inébranlable l'œuvre du maître.

Paris, Mars 1884.

Mathias DUVAL.

Il suffit d'avoir étudié sur quelques sujets les différentes parties du système musculaire, pour savoir combien sont illusoires sur ce point les descriptions classiques, assignant à un organe essenliellement mobile dans sa forme, son volume, ses points d'attache, des dispositions constantes et pour ainsi dire des limites infranchissables. Aucun organe, en effet, n'est plus variable que le muscle: il n'est peut-être pas un cadavre dont les muscles ne présentent plusieurs variations plus ou moins profondes, et on rencontre, sur un grand nombre, des muscles nouveaux qui ne sont même pas mentionnés dans les traités classiques.

Ces deux groupes d'anomalies (muscles surnuméraires et variations nwrphologiques de muscles existant normalement) ont depuis bien longtemps déjà fixé l'attention de quelques analomisles. Citer les travaux de Gruber, de Turner, de Wood, de Macalister, de Huxley, de Calori, c'est rappeler en même temps une longue série de notes ou mémoires, présentant à cet égard un intérêt considérable et rendant les noms de ces infatigables chercheurs désormais inséparables de l'histoire des anomalies musculaires.

Si, en France, une pareille question semble avoir été délaissée, il faut peut-être en chercher les raisons dans la part vraiment trop restreinte, faite chez nous, dans l'enseignement supérieur, et tout parliculièrement dans nos Facultés de médecine, aux et dos d'analomie comparée. Dans un rapport sur les travaux de la Société Anatomique pendant l'année 1834, Chassaignac rappelait, en passant, un muscle présternal observé par lui-même l'année précédente, et il ajoutait : « Quelques faisceaux musculaires en plus ou en moins sont des anomalies de peu d'importance. » Un pareil dédain, tombé de si haut à l'adresse des anomalies musculaires, n'était pas de nature à encourager les esprits qu'aurait intéressés une pareille étude. L'illustre chirurgien ne voyait assurément dans les exercices de dissection que le préliminaire obligé des éludes de médecine opératoire.

Et pourtant, en dehors de la médecine et de la chirurgie, en dehors même des sciences biologiques, l'étude de la constitution anatomique de l'honmie a un but à atteindre : n'est-ce pas elle qui doit établir les analogies qui rapprochent l'homme des espèces voisines, les dissemblances qui l'en séparent? N'est-ce pas elle qui doit nous apprendre, pour me servir d'une expression de De Blainville, ce que l'homme est et ce qu'il n'est pas, et finalement lui assigner, dans la série des êires vivants, la place qu'il mérite ? Or, il est inutile de démontrer qu'un pareil problème ne saurait être résolu ou même poursuivi, qu'à l'aide de l'anatomie comparée. « L'anatomie comparée, dit avec raison le professeur Bischotï(^), nous donne une clé qui nous fait mieux comprendre certaines dispositions du corps humain, en nous montrant ces mêmes dispositions chez les animaux, soit sous un aspect plus simple, soit à un état plus avancé de développement. »

Cela est vrai pour tous les systèmes organiques; cela est vrai surtout pour ce qui a trait aux variations du système musculaire.

(') Bjschoff, Ucbcr die kancn Muskeln des Dauniens und der grossen Zche {SiUung. dcr inath.-plujs. Ak. in Mïinchcn, 5 marz 1870). •

L'anatomiste qui disséquera un sujet humain sans connaître préalablement la constitution des autres mammifères, isolera, sans y prêter attention, un faisceau musculaire anormal ou surnuméraire; et, s'il s'y arrête un instant, il le laissera de côté bien vite ou même le fera disparaître, pour faire concorder sa préparation avec les descriptions classiques; il répétera, après Chassaignac : « Quelques faisceaux musculaires en plus ou en moins sont des anomalies de peu d'importance. » Bien autrement se comportera, en pareille occasion, le zoologiste tout aussi bien familiarisé avec l'anatoraie comparée qu'avec l'analomie humaine. Partant de ce principe essentiellement vrai que tout organe a sa signification propre, il étudiera, dans ses plus minutieux détails, le muscle anormal que le hasard de la dissection lui aura placé sous les yeux; il en noiera scrupuleusement la situation, les rapports, la forme, les insertions; il comparera la région anatomique où il est situé à la région similaire des autres vertébrés, et il trouvera, presque constamment, toujours peut-être, comme entrant dans la constitution normale de quelques espèces, la disposition qu'il aura rencontrée anormalement chez l'homme. Et il ne s'arrêtera pas à cette première conquête ; cédant à cet entraînement naturel et irrésistible qui le pousse sans cesse vers l'inconnu, il se demandera le pourquoi de ces anomalies ; et en cherchant une pareille explication, il ouvrira à son esprit le plus intéressant des problèmes des sciences naturelles, à savoir : la valeur des théories évolulionnistes au point de vue de l'origine de l'homme.

Entièrement pénétré de ces idées, Broca, dans ses leçons à l'École d'anthropologie, ne laissait jamais passer l'occasion de mettre en lumière l'importance considérable que peuvent avoir, dans l'histoire naturelle de l'homme, les variations anatomiques de ses organes. Ses élèves l'ont suivi dans cette voie, et dans une communication malheureusement trop courte, faite à l'Association française pour l'avancement des sciences, en 1874, mon savant collègue, M. Pozzi, a signalé et décrit plusieurs muscles surnuméraires, qu'il avait observés chez l'homme et

qui entrent, à litre d'organes constants, dans la constitution de quelques mammifères; tels sont : le Dorso-épilrochléen, le Reclus thoracis, le Pecloralis quarlus, le Levator claviculœ ou Omo-trachélien, etc.

Depuis la publication de cette note, je me suis imposé la lourde lâche d'étudier, à ce point de vue, non seulement tous les muscles surnuméraires qui apparaissent de temps à autre chez l'homme, mais aussi toutes les variations morphologiques des muscles qui existent normalement chez lui. Nommé depuis quatre ans chef des travaux anatoraiques de la Faculté de médecine de Bordeaux, je me suis trouvé dans des conditions éminemment favorables à l'accomplissement d'un semblable travail: j'ai pu examiner ainsi plus de 600 sujets disséqués par moi ou mes élèves; et, faisant marcher de pair mes éludes d'anatomie comparée, j'ai eu la bonne fortune de disséquer, soit dans mon laboratoire, soil dans les salles du Muséum d'histoire naturelle de Paris, gracieusement mises à ma disposition par MM. de Quatrefages, Pouchet et Hamy, un grand nombre de mammifères.

Ces dernières recherches sont assurément bien incomplètes si l'on songe que, pour mon travail, il eût fallu approfondir les variations de chaque muscle dans chaque espèce, ou tout au moins dans chaque genre de l'embranchement des Vertébrés. Les renseignements que je n'ai pu me procurer par mes propres dissections, je les trouverai consignés dans les importantes recherches entreprises, en France, par Guvier, Duvernoy, Graliolet, Alix, Strauss-Durckeim, Milne-Edwards; en Allemagne, par Siebold et Slannius, Meckel, Bischoff; en Angleterre, par Humphry, Macahsler, Wood, Mûrie et Mivart, etc., etc.

Comme résultat de mes recherches, je crois pouvoir admettre, en principe, que les anomalies du système musculaire observées chez l'homme ne sont que la reproduction d'un type qui est normal dans la série zoologique.

C'est pour établir et développer une pareille formule que j'écris ce livre : je décrirai donc méthodiquement toutes les

formations anormales observées par moi ou signalées par d'autres, en m'efTorçant de placer à côté d'elles le type homologue existant normalement dans telle ou telle espèce. Si, dans un champ aussi vaste, nous rencontrons, de loin en loin, quel({ues formations exceptionnelles, en opposition apparente avec nos idées, nous nous tiendrons à cet égard dans une sage réserve; et, plutôt que de modifier des convictions assises sur un assez grand nombre de preuves, nous expliquerons l'exception par l'insuffisance de nos connaissances en anatomie comparée. L'avenir, j'en suis sûr, en nous faisant mieux connaître les détails de l'appareil locomoteur chez les Vertébrés, viendra combler ces lacunes et confirmer de tous points la vérité de la proposition générale énoncée ci-dessus.

Je diviserai mon travail en cinq parties; dans la première, j'étudierai les anomalies musculaires du tronc.

Dans la seconde, je passerai en revue les anomalies musculaires du cou, de la tête, de la nuque et des gouttières vertébrales.

La troisième et la quatrième partie seront consacrées à l'étude de ces mêmes anomalies sur les membres Ihoraciques et pelviens.

Dans la cinquième, enfin, nous étudierons d'une manière générale les anomalies musculaires. Après avoir établi, autant que faire se peut, leur fréquence, leur prédilection pour certains muscles, leur degré de transmission héréditaire, leur apparition relativement plus fréquente dans les races nègres, nous essaierons de formuler leur véritable signification en anthropologie zoologique. Comparant alors les muscles de l'homme et les muscles des singes, nous verrons les anomalies venir combler les distances qui séparent, à ce point de vue spécial, les bimanes des quadrumanes; nous examinerons, enfin, quelle est la place qu'il convient d'assigner à l'homme dans la série des mammifères, en demandant exclusivement nos éléments d'appréciation à la constitution de son système musculaire.

Dans ce travail, essentiellement basé sur des faits d'observation, je réussirai peut-être à légitimer aux yeux du plus grand nombre les conclusions dont je le ferai suivre. J'arriverai tout au moins à démontrer à tous, ([ue, suivant une assertion déjà ancienne de Vicq d'Azyr, « f étude de la myologie nesi pas aui>si ingrate que plusieurs l'ont avancé. »

Bordeaux, janvier 1882.

Page 1