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CHAPITRE PREMIER

Considérations anatomiqties générales sur les anomalies musculaires chez l'homme.

Dans les quatre premières parties de cet ouvrage, je me suis attaché à décrire et à expliquer les diverses variations anatomiques que peuvent présenter, chez l'homme, les muscles du tronc et des membres. Suivant autant que possible la méthode analytique, j'ai pris un à un chacun de ces organes et poursuivi pour chacun d'eux ce double but: 1° ramener ses anomalies à des groupes naturels subdivisibles eux-mêmes, dans la plupart des cas, en groupes secondaires; 21° placer à côté de l'anomahe chez l'homme la disposition correspondante, existant normalement dans la série animale. Ce double but nous l'avons presque toujours atteint : si quelques formations anormales, et elles sont bien rares, nous paraissent encore entourées de quelque obscurité, il faut en chercher la raison dans notre ignorance actuelle en fait de myologie comparée, plutôt que dans la faiblesse de conclusions qui ont pour moi toute la valeur d'une loi générale.

Il importe maintenant, avant de demander aux anomalies musculaires le haut enseignement qu'elles renferment en Sciences naturelles, de jeter sur leur ensemble un coup d'œil synthétique et d'en dégager quelques notions générales tou-

chant leur fréquence, leur degré d'hérédité, et aussi leur degré d'analogie, fort variable comme nous l'avons déjà vu, avec les dispositions correspondantes des Vertébrés inférieurs. Après avoir démontré f|ue Tanatoraie anormale rétablit parfois les homologies disparues entre les membres thoraciques et les membres pelviens, nous essaierons une classification générale des anomalies musculaires, et établirons enfin, mais en quelques mots seulement, que les muscles des animaux sont tout aussi variables que ceux de l'homme.

ARTICLE PREMIER

Tous les anatomistes qui se sont occupés des variations anatomiques du système musculaire chez l'homme, Wood, Macalister,. Turner, Gruber, Humphry, s'accordent à dire que ces variations sont très fréquentes. Je considère pour ma part les muscles de l'homme comme tout aussi variables que les vaisseaux, bien plus variables que les os et les nerfs. A coup sûr, ces modifications anatomiques, ramenant presque toujours nos muscles à des dispositions inférieures, ne sont pas les produits du hasard; elles doivent obéir, dans leur mode d'apparition, à des influences naturelles, lesquelles doivent à leur tour se trouver soumises à des lois. Mais ces lois nous sont encore inconnues et si j'écris cet article, c'est plutôt pour faire connaître des problèmes à résoudre que pour apporter des solutions.

Influence du sexe. — Nous avons VU bien des fois qu'à propos de tel ou tel muscle, telle ou telle variation avait été observée plus fréquemment dans un sexe que dans l'autre. Mais nous avons vu aussi que cette prédisposition particulière, déterminée en apparence par des chiffres, appartenait tantôt à l'homme, tantôt à la femme. D'autre part, dans ces statistitiques partielles, le nombre de sujets examinés était manifestement insuffisant pour servir de base à des conclusions accep-

tables. Meckel a bien écrit autrefois que les vices de conformation en général étaient « plus ordinaires chez la femme que chez l'homuie » ; mais il n'apporte à l'appui d'une pareille assertion qu'une raison purement sentimentale, l'infériorité organique de la femme, hypothèse toute gratuite contre laquelle réagissent avec raison les tendances actuelles de l'anthropologie.

2° Influence de l'âge. — Les différentes portions du système musculaire possédant, à la naissance, tous leurs caractères morphologiques, l'influence de l'âge devient nulle dans la fréquence des anomalies. Elles sont déjà constituées au moment de la naissance et persistent, sans modifications sensibles, jusqu'à l'âge le plus avancé. Mais si l'âge des sujets est absolument négligeable dans la recherche des anomalies, la dissection des jeunes embryons présente un intérêt tout spécial : elle devrait en eff"et mettre sous les yeux de l'anatomiste quelques stades de la différenciation des muscles et, par suite, toute une série de formes transitoires, susceptibles de jeter une vive lumière sur la nature, si obscure encore, des anomalies. Rappelons en passant que c'est sur de jeunes foetus que Cari Gegenbaur a découvert, dans l'aponévrose cervicale moyenne, des faisceaux musculaires, derniers vestiges des faisceaux cléido-hyoïdiens qui existent dans quelques espèces de Vertébrés et qui ont totalement disparu chez l'homme adulte.

3° Inlluence du côté; anomalies symétriques. — Les anomalies

musculaires peuvent être symétriques, mais elles ne le sont pas nécessairement. Dans les cas (ïcmomalies bilatérales^ les deux formations peuvent être absolument identiques ou représenter deux types éloignés et souvent très dissemblables de la même variété. C'est ainsi qu'un chef huméral du biceps, très développé du côté droit par exemple, peut se reproduire du côté gauche sous la forme d'un faisceau minuscule, qui se détache de la portion inférieure du brachial antérieur pour rejoindre le tendon du biceps, presqu'immédiatement après son origine. Un deuxième exemple nous est fourni par un présternal bien nourri, qui est représenté du côté opposé par un simple filament tendineux, etc., etc.

Dans les cas d'anomalies u?iilatérales, les deux côtés paraissent également prédisposés; c'est l'opinion de Humphry, et je la partage entièrement. Les statistiques partielles que j'ai données sur ce point, dans le courant de cet ouvrage, n'ont pas plus de valeur que celles qui se rapportent à l'influence des sexes.

D'après la statistique générale de Wood, 102 sujets examinés par lui dans les salles de dissection de King's Collège ont présenté 981 anomalies, dont 623 ont été fournies par 68 hommes et 358 par 34 femmes. Or, sur ce nombre, 623 anomalies (414 appartenant aux hommes, 209 appartenant aux femmes) étaient bilatérales, 358 seulement (209 appartenant aux hommes, 149 aux femmes) n'existaient que d'un seul côté; et, tandis que 176 occupaient exclusivement le côté droit, 182 existant à gauche n'étaient pas représentées du côté opposé.

Existe-t-il des anomalies symétriques dans le sens vertical? C'est à dire, une modification anormale étant donnée sur un muscle du membre supérieur, a-t-on quelque chance de rencontrer une anomalie de même ordre dans le muscle homologue du membre inférieur? Je ne le pense pas; et je crois devoir conclure de mes nombreuses dissections que si le processus encore inconnu, qui crée les anomalies, exerce bien souvent son action sur deux muscles symétriques dans le plan transversal, il ne frappe jamais ou presque jamais deux muscles homologues dans le sens vertical. Je suis heureux de m'appuyer encore ici sur l'autorité incontestable du professeur Humphry : « On ne trouve que fort rarement, dit-il, des variétés correspondantes dans les membres supérieurs et inférieurs ou bien sur les faces opposées d'un même membre (surface de flexion, surface d'extension); en d'autres termes, les anomalies n'affectent pas habituellement la série des muscles homologues dans les membres supérieurs et inférieurs du même sujet, ou bien les muscles antagonistes correspondants dans un même membre. » Humphry rappelle, à ce sujet, quelques points des statistiques de Wood, notamment : 7 cas d'anomalies des lombricaux du pied observés chez des sujets qui ne présentaient qu'une seule disposition anormale des lombricaux de la main;

l'insertion anormale da cubital postérieur sur le tendon extenseur du petit doigt, ayant coïncidé constamment avec l'absence du prolongement digital du court péronier, l'homologue du cubital postérieur, etc.

Mais si les anomalies ne frappent qu'exceptionnellementdeux muscles homologues dans les membres thoraciques et pelviens, il est incontestable qu'elles rétablissent, dans bien des cas, des homologies disparues entre l'un et l'autre de ces membres. Quelques exemples suffiront pour le démontrer : le muscle pédieux ou court extenseur des orteils, qui est constant sur le pied, fait défaut sur la face dorsale de la main; nous l'avons vu se reproduire par anomalie. Le muscle tibial postérieur, muscle constant du membre inférieur, a pour homologue direct le radio-carpien, muscle surnuméraire du membre supérieur. Il existe au membre thoracique, sur la face d'extension de l'avantbras, un faisceauconstant, le long abducteur du pouce, qui s'étend du radius à l'extrémité postérieure du premier métacarpien; ce muscle fait défaut au membre inférieur ou plutôt il est fusionné avec le tibial antérieur, qui en a absorbé tous les éléments anatomiques; eh bien, il s'en sépare quelquefois, comme nous l'avons déjà vu, affectant alors la forme soit d'un corps charnu, soit d'un simple tendon qui vient s'insérer sur l'extrémité postérieure du premier métatarsien. Le court extenseur du pouce se reproduit encore, avec des caractères parfois identiques, sur la face antérieure de la jambe, sous le nom d'extensor primi internodii hallucis.

La pronation de l'avant-bras est, comme on le sait, déterminée par deux ordres de faisceaux : des faisceaux obliques et des faisceaux transverses, constituant, les premiers le rond pronateur, les seconds le carré pronateur. De ces deux muscles, qui sont parfaitement développés au membre thoracique, un seul, le rond pronateur, se trouve conservé au membre pelvien, où il est représenté par le muscle poplité. Du carré pronateur, il n'en reste aucune trace. Les mouvements de pronation sont rendus impossibles par les modes d'union qui unissent l'un à l'autre les deux os de la jambe et avec la fonction

a disparu l'organe qui lui était destiné. Voilà donc une homologie disparue; eh bien, l'anatomie anormale la rétablit encore en faisant revivre à la face postérieure de la jambe ces faisceaux transverses, que nous avons déjà longuement décrits (p. 699) sous le nom de pronateur transverse de la jambe, etc.

4° Influence de la l'ace. — En raison de SOU importance, je réserve à l'influence ethnique dans la production des anomalies musculaires, un chapitre à part. (Voyez chapitre II.)

5" Influence individuelle. — Il ne me paraît exister aucun, rapport entre le mode de production des anomalies et le degré de développement du système musculaire. J'ai rencontré tout autant de dispositions anormales sur les sujets faibles, aux os et aux muscles délicats, que sur les sujets vigoureux et fortement musclés. Humphry estime que les anomalies musculaires doivent être relativement plus fréquentes chez les sujets qui présentent des difformités et des arrêts de développement, et il cite, à l'appui de son opinion, la dissection d'un idiot faite par Carver. J'établirai, pour ma part, une distinction importante : il existe des difformités congénitales, relevant d'un arrêt du développement ou autre processus, qui jettent fatalement une perturbation plus ou moins profonde dans la morphologie spéciale du système musculaire : telles sont l'absence d'un os, la soudure de deux os voisins, l'absence d'un des doigts normaux, la présence d'un doigt surnuméraire, la disparition d'une articulation par soudure embryonnaire des leviers qui la constiluent, etc., etc. J'ai étudié, l'année dernière, les deux membres supérieurs d'une femme atteinte àliémimélie, et j'avoue avoir rencontré des difficultés souvent insurmontables, pour reconnaître, sur les tronçons des membres que j'avais sous les yeux, les divers faisceaux qui meuvent à l'état normal l'avant-bras, le carpe, le métacarpe et les doigts. De ces divers faisceaux les uns persistaient, mais étaient atrophiés; d'autres n'existaient plus qu'à l'état fibreux; quelques-uns avaient totalement disparu; un grand nombre s'étaient soudés avec les faisceaux voisins : toutes modifications anormales se rattachant bien manifestement aux anomalies du système osseux.

Il en sera de même dans tous les cas de déformations similaires. Mais, faut-il ranger dans les catégories des monstres et des déformés les sujets simplement idiots? et ces idiots, dont le cerveau est bien certainement anormal, sont-ils particulièrement prédisposés aux anomalies du système musculaire? Il serait téméraire de répondre à celte question d'une façon formelle. Je dois me contenter de dire que les nombreux sujets qui m'ont été fournis par l'asile des aliénées de Bordeaux ne m'ont jamais offert soit des anomalies spéciales, soit des anomalies plus nombi^euses. Le sujet lui-même de Carver ne présente à ce point de vue, du reste, rien de bien remarquable : l'absence du palmaire grêle, la fusion du long abducteur et du court extenseur du pouce, quelques variations portant sur les lombricaux et sur les radiaux externes, voilà, on en conviendra, des anomalies peu nombreuses et pour ainsi dire banales. Ce n'est pas sur une base aussi fragile qu'on peut asseoir une opinion.

6° Influence de la région anatomiqiie ; prédisposition particulière à certains muscles. — Pour acquérir des notions précises sur la prédisposition relative de chaque région anatomique, de chaque groupe musculaire ou même de chaque muscle à présenter des dispositions anormales, il faudrait disséquer avec le plus grand soin un nombre suffisant de sujets et noter une à une, au fur et à mesure qu'elles se présentent, toutes les dispositions qui s'écartent de la description classique. Un tel travail, difficilement réalisable dans nos laboratoires où les sujets trop nombreux ne sont que bien rarement disséqués en entier, a été accompli, durant plusieurs semestres, par le professeur Wood, dans les salles de dissection de King's Collège où les sujets, moins nombreux, sont étudiés pour ainsi dire à fond. Je résumerai, comme suit, les résultats obtenus à ce point de vue spécial par cet éminent analomiste pendant le semestre d'hiver de 1867-1868.

Trente-six sujets (18 hommes et 18 femmes) ont été étudiés durant ce semestre; ils ont présenté les anomalies suivantes :

1° Cou et nuque.

aj — Muscles normaux avec disposition anormale :

Sterno-cléido-mastoïdien

Omo-hyoïdien

Digastrique

Trapèze

Angulaire de l'omoplate

Stylo-hyoïdien

Sterno-thyroïdien

Scalène ,

Thyro-hyoïdien

PJ — Muscles surnuméraires ou surajoutés :

Cléido-occipital

Rliombo-atloïdien

Cléido-trachélien

Élévateur du corps thyroïde

„ , Muscles normaux avec clisp"" anormale. Soit:l , . .

— surnuméraires ou surajoutes. . .

Total

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Degré

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