LE MUSCLE PRÉSTERNAL ET SA SIGNIFICATION ANATOMIQUE
Il convient de définir le muscle présternal : un muscle surnuméraire, situé en avant du sternum et du grand pectoral, présentant en haut, dans la majorité des cas, des rapports intimes avec le tendon du sterno-mastoïdien, s'attachant en bas soit sur les dernières côtes, soit sur l'aponévrose du grand oblique. Ce muscle peut être double ou unique ; dans ce dernier cas, il est situé d'un seul côté de la ligne médiane, ou bien croise cette dernière en diagonale, appartenant ainsi à la fois aux deux moitiés du corps.
Je rejette formellement le nom de « sternalis brutorum » sous lequel le désignent encore certains auteurs; le muscle présternal n'existe pas chez les mammifères; cette dénomination consacrerait par conséquent une erreur. Je n'accepte pas non plus le nom de « reclus ilioracis » qui lui sert de synonyme, dans quelques publications françaises ou étrangères, réservant cette expression pour désigner le prolongement thoracique du grand droit de l'abdomen, lequel est toujours placé sous le grand pectoral.
§ T. — Description anatomique du muscle présternal. —
L'analomiste Cabrolius paraît être le premier auteur qui ait décrit
le muscle présternal ; son observation remonte à l'année 1604. Ce muscle a été retrouvé plus tard, dans le cours du dernier siècle, par Weitbreicht, Albinus, Wilde, Boerhave, Sandifort, Sœramering, etc. Les observations se sont rapidement multipliées à notre époque, et actuellement il serait facile de colliger, dans la littérature anatomique, plus de ^%0 cas bien constatés de muscle présternal. Je rue garderai bien de dérouler ici la longue liste des auteurs qui ont parlé de ce muscle ; je renvoie pour cela le lecteur à l'Index bibliographique qui termine cet article. Je me contenterai de signaler, parmi les travaux les plus importants, la monographie de Halbertsma, publiée à Amsterdam en 1861; l'article du professeur Turner (1867), où sont rapportés 21 cas nouveaux, observés dans la salle de dissection d'Edimbourg, et les mémoires de Bardeleben (1875), où se trouvent savamment analysées toutes les observations connues jusqu'alors.
C'est en utilisant ces divers matériaux que je vais essayer tout d'abord de décrire le muscle présternal. Je serai aussi bref que possible.
1° Situation. — H est situé au-dessus de l'aponévrose Ihoracique superficielle, en avant du sternum et du grand pectoral. Quelques auteurs, Popoflf entre autres, décrivent à ce muscle une aponévrose qui lui appartient en propre. Il est souvent double, existant à la fois à droite et à gauche de la ligne médiane ; mais il peut aussi être unique, siégeant tantôt à gauche, tantôt à droite; dans des cas plus rares, mais constatés avec une grande netteté, le muscle présternal prend naissance sur l'un des côtés du thorax et, croisant le sternum à des hauteurs variables, il va se terminer du côté opposé; dans ce dernier cas, c'est un muscle impair par excellence.
On le voit parfois reposer sur la surface osseuse; le plus souvent il en est séparé par l'origine de la portion sterno-costale du grand pectoral.
21° Dimensions. — Elles sont tout aussi variables que ses rapports : le muscle présternal s'étend généralement de la poignée du sternum à la hauteur de la 6*^ ou de la 7^ côte ; mais
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il peut, suivant les cas, dépasser cette limite ou rester en deçà. Tantôt c'est un muscle large, bien nourri, mesurant jusqu'à 7 centimètres de largeur (cas de Jœssel), tantôt au contraire un faisceau charnu très grêle, un simple filament (cas de Turner), qu'il serait difficile de distinguer du muscle sousjacent, si la direction de ses fibres, croisant à angle droit celles du grand pectoral, ne venait aider l'observateur. Entre ces deux extrêmes se trouvent tous les intermédiaires.
3" Forme. — Presque toujours rubanné, le muscle présternal peut aussi affecter, mais rarement, une disposiiion cylindrique ou fusiformc. Dans le plus grand nombre de faits, il est plus large à son extrémité inférieure, présentant alors la forme d'un triangle, dont le sommet correspond au manubrium et dont la base repose sur les côtes inférieures ou sur l'aponévrose du grand droit. Dans des cas exceptionnels (fait de Turner), il est constitué par plusieurs faisceaux distincts.
4° Constitution anatomiqiie. — Chamu à sa partie moyenne, il est tendineux à ses deux extrémités; mais tandis que les fibres tendineuses inférieures sont excessivement courtes et souvent peu visibles ou même absentes, le tendon de son extrémité supérieure est presque toujours très marqué : dans bien des cas, sa longueur dépasse 3 ou 4 centimètres.
Plusieurs auteurs ont noté, sur la partie charnue de ce muscle, des intersections fibreuses rappelant celles de même nature que I on observe normalement sur le grand droit de l'abdomen.
5° Insertions. — 7.] En haut, le muscle présternal s'insère le plus souvent sur le tendon du sterno-mastoïdien, avec lequel il se confond d'une façon plus ou moins complète, mais il peut aussi se détacher de la face antérieure du sternum, ou même du tissu conjonctif inlerfasciculaire, situé dans l'épaisseur du grand pectoral. Turner, qui a observé à peu près toutes les variétés que présente cette origina du muscle, a vu le tendon du présternal se détacher, trois fois, de la face antérieure de la première pièce du sternum; sur huit sujets, il se continuait avec le tendon inférieur du sterno-mastoïdien; sur deux, il se confondait avec l'origine des faisceaux les plus élevés de la
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portion sternale du grand pectoral. Sur quatre sujets, il naissait à la fois du tendon du sterno-mastoïdien et de la face antérieure du sternum. Sur un sujet, il se détachait en même temps de la portion du grand pectoral qui recouvre le 2*' cartilage costal, du manubrium et du tendon du sterno-mastoïdien. Sur un autre sujet, les fibres les plus externes du présternal se détachaient de l'aponévrose du grand pectoral, tandis que les fibres les plus internes remontaient, à l'aide de deux tendons arrondis, jusqu'aux tendons du sterno-mastoïdien, avec lesquels elles se confondaient, après avoir envoyé une expansion au manubrium. Enfin sur un dernier sujet, le muscle prenait uniquement naissance, à droite et à gauche, sur l'aponévrose qui recouvre le grand pectoral, un peu en dedans de l'insertion du sterno-cléidomastoïdien.
Plusieurs fois on a vu les deux muscles présternaux se fusionner sur la ligne médiane avant d'atteindre le tendon du sterno-mastoïdien. Sur un sujet qui avait succombé aux progrès de l'atrophie musculaire progressive, Cruveilhier a vu l'extrémité supérieure du muscle présternal se diviser en trois portions ou languettes : l'une s'unissant au grand pectoral, la deuxième au sterno-mastoïdien du même côté, la troisième au sterno-mastoïdien du côté opposé [Société anat., 1854, p. 325).
IS) L'insertion inférieure a lieu, suivant les cas, sur les cartilages costaux des 5^, 6'' ou 7" côtes, sur l'aponévrose du grand oblique soit en dehors du muscle grand droit, soit en avant de ce muscle, sur la paroi antérieure de sa gaine par conséquent. Il n'est pas rare de voir le muscle présternal prendre à la fois sa surface d'insertion inférieure sur les cartilages et sur l'aponévrose abdominale.
6° Entre-croisement sur la ligne médiane des deux muscles symétriques.— J'ai déjà mentionné le passage d'un muscle présternal unique d'un côté à l'autre du thorax. Des faits d'un double entre-croisement en X ont été signalés par Chassaignac et par Verneuil [Soc. anat., 1854, p. 118 et 125). Le muscle présternal du côté gauche se jetait sur le tendon du sternomastoïdien du côté droit, et vice versâ. J'ai observé plusieurs
fois, sur la face antérieure du sternum, un entre-croisement analogue, portant sur les tendons des deux sterno-mastoïdiens, qui ne présentaient d'ailleurs aucune anomalie.
7° Dimensions comparées du présternal du côté droit et du présternai du côté gauche. — Je n'aurais pas écrit ce litre si déjà, en 1879, dans une note publiée dans les Bulletins de la Société d'Anthropologie, M. Ledouble n'était venu soulever la question et la résoudre, momentanément du moins, dans un sens qui me paraît contraire à l'enseignement d'un plus grand nombre de faits. M. Ledouble n'a analysé que trois observations : celle de Pozzi et les deux qui lui appartiennent en propre; or, dans ces trois faits, il a été constaté que le présternal du côté gauche l'emportait par ses dimensions sur le présternal du côté droit. Ce rapport, je le répète, n'est pas constant et son énoncé ne saurait être érigé en loi anatomique; les chiffres suivants le démontrent surabondamment.
J'ai analysé 27 observations dans lesquelles- la situation du muscle était nettement indiquée. De ces 2!7 observations, 6 ont trait à un muscle bilatéral, 2l1 à des muscles unilatéraux. En ce qui concerne les muscles bilatéraux, 5 fois le muscle présternal était plus développé à droite; une fois seulement le muscle noté présentait à gauche une longueur plus grande (cas de Chudzinski). En réunissant à ces chiffres la statistique de M. Ledouble on arrive encore à avoir une supériorité, en faveur d'un plus grand développement à droite.
Quant aux 2l1 muscles unilatéraux que j'ai pu recueillir, 13 étaient situés à droite, 8 seulement se trouvaient à gauche.
8° Fréquence du muscle présternal. — Elle est établie par leS statistiques suivantes :
Wood l'a observé 7 fois sur 175 sujets, Turner 21 fois sur 650 sujets, Gruber 5 fois sur 95 sujets. En totalisant ces trois résultats, obtenus sur des sujels anglais et russes, nous arrivons aux chiffres suivants : le muscle présternal s'est rencontré 33 fois sur 920 sujets, soit une proportion centésimale de 3 1/2. Le muscle présternal est, comme on le voit, un muscle fort rare.
9° Influence des sexes et des races. — Le muscle présternal se
rencontre indistinctement chez l'homme et chez la femme, Wood l'a trouvé 5 fois chez l'homme et 2 fois chez la femme. Turner, au contraire, l'a noté 11 fois chez la femme et 7 fois seulement chez l'homme.
Bardeleben croit pouvoir avancer qu'il est plus fréquent dans les autres races que dans la race caucasienne {Med. Cent., 1875, n° 2l7, p. 433 à 435). Chudzinski l'a rencontré chez un nègre. Je n'en ai pas tcouvé les moindres traces sur les 5 sujets nègres que j'ai disséqués jusqu'à ce jour. Je ne l'ai pas vu mentionné davantage dans les dissections de nègres faites par Flovs^er et Mûrie et par Turner.
1 0° Constatation du muscle présternal sur le vivant. — Malbrane
utilisant les courants faradiques, a pu constater 2 fois sur le vivant la présence du muscle présternal. Le premier sujet était un homme de vingt ans très vigoureux, exerçant la profession de boulanger. Le muscle présternal, situé du côté droit, présentait une largeur de 3 centimètres; il recouvrait les origines du grand pectoral et la moitié droite du sternum sans atteindre la ligne médiane. Il s'insérait en haut sur le tendon du sterno-, mastoïdien et s'avançait en bas jusqu'au 5^ cartilage costal. Sur un deuxième sujet, un décrotteur de cinquante et un ans, le muscle présternal était double. Des deux côtés il naissait, en bas, sur le 4*^ cartilage costal et se terminait, en haut, sur un , tendon élargi situé à la face antérieure du sternum ; il contractait, à l'aide de ce tendon, des connexions intimes avec le grand pectoral et le sterno-cléido-mastoïdien.
11° Innervation du muscle présternal. — Le professeur Bardeleben espère arriver bientôt, sur ce sujet, à une solution complète; avec les données qu'il possède actuellement, il croit pouvoir affirmer que certains muscles présternaux, ceux qu'il considère dans sa classification comme une dépendance du sterno-mastoïdien, reçoivent leurs filets nerveux des nerfs intercostaux; tandis que d'autres variétés, celles qui appartiendraient, d'après lui, au groupe pectoral, seraient innervées par les branches thoraciques antérieures. Les expériences
entreprises par Malbrane sur les deux, sujets vivants porteurs de muscles présternaux, seraient entièrement favorables à l'opinion de Bardeleben. Sur le premier sujet, en effet, le courant faradique dénotait une innervation émanant des intercostaux; sur le deuxième, la faradisation des intercostaux restant sans résultat, le muscle surnuméraire ne répondait qu'aux excitations électriques portées sur le trajet des nerfs thoraciques.
Je signale ici ces résultais parce qu'ils appartiennent à l'histoire du muscle présternal. Je me garderai de tout commentaire, n'ayant pas en main, pour le moment, des éléments suffisants pour entreprendre une critique scientifique sérieuse. Je me réserve de revenir plus tard sur ce point extrêmement délicat d'électro-physiologie, dont l'importance est surtout considérable, au point de vue de la détermination anatomique du muscle présternal.
§ II. — Faits de Fauteur. — Je n'ai observé que deux fois, en quatre ans, le muscle présternal.
Premier fait. — Dans le premier cas, le muscle présternal était unilatéral et situé à gauche, aplati et rubanné; il descendait verticalement, en avant du sternum et de l'extrémité sternale du grand pectoral; sa plus grande largeur, prise à la hauteur de la 3® côte, mesurait 2 centimètres et demi. Son tendon supérieur, de forme arrondie, se continuait avec le tendon du sterno-mastoïdien. En bas, les fibres musculaires se jetaient, au niveau du 5° cartilage costal, sur un tendon plus large qui, continuant la direction du corps charnu, croisait superficiellement la 6^ et la 7"^ côte et se divisait, au niveau de l'appendice xiphoïde, en deux tendons secondaires : l'externe se fusionnait avec la gaine du grand droit de l'abdomen du côté gauche; l'interne, contournant l'appendice xiphoïde, venait s'épanouir en éventail sur l'aponévrose du grand droit du côté opposé.
Deuxième fait. — J'ai observé le deuxième cas au mois de février de cette année : le muscle présternal était cette fois
MUSCLE PRÉSTERNAL.
bilatéral, mais plus développé à droite qu'à gauche. Du coté droit, il se détachait, comme dans le cas précédent, du tendon du sterno-mastoïdien!; puis, se portant en bas et un peu en dehors, sur la face antérieure du grand pectoral, il venait se terminer en partie sur la côte, en partie sur l'aponévrose du grand oblique. Ce muscle, aplati et mince, mesurait 8 millimètres de largeur à son origine, 2l centimètres 1/2 au niveau de la 4^ côte. Du côté gauche, le présternal formait un ruban fort mince de 6 à 8 millimètres de largeur seulement. Charnu à sa partie moyenne, il n'était constitué à ses deux extrémités que par du tissu fibreux. Il prenait naissance, en haut, sur le tendon du sterno-mastoïdien, et s'attachait, en bas, sur la côte; moins oblique dans son trajet que celui du côté opposé, il était à peu près parallèle à la ligne médiane, dont il était distant de 1 centimètre à 1 centimètre 1/21 seulement.
§ III. — Sig'nification anatomique du muscle présternal. —
La première idée qui s'est offerte aux anatomistes, cherchant une interprétation rationnelle du muscle présternal, a été de rattacher ce faisceau musculaire au grand droit de l'abdomen. Ce dernier muscle, on le sait, se prolonge chez certaines espèces jusqu'aux premières côtes et même jusqu'à la clavicule; le muscle présternal n'était que la reproduction anormale, chez l'homme, de ce prolongement thoracique, normal chez les mammifères, d'où le nom de sternalis brutorum, qui lui a été donné et que lui donnent encore certains anatomistes, oubliant entièrement la situation et les connexions exactes de ce muscle.
Et d'abord, je le répète, le nom seul de sternalis brutorum consacre une erreur : le muscle présternal n'a été constaté jusqu'ici chez aucun mammifère. L'opinion qu'il représente n'est pas plus acceptable, et cela pour les raisons suivantes :
a) — Le muscle présternal ne se continue pas avec le grand droit, mais bien avec sa gaine. Au point précis où les deux muscles sont le plus rapprochés, ils sont encore séparés par une aponévrose puissante; ils n'appartiennent donc pas à la même couche et, par suite, au même groupe anatomique.
H2, LES ANOMALIES MUSCULAIRES CHEZ l'hOMME.
(S) — Chez les mammifères qui possèdent un muscle grand droit plus étendu que dans l'espèce humaine, ce muscle, en gagnant les premières côtes, se place toujours au-dessous du grand pectoral et non sur les faisceaux antérieurs de ce muscle, où s'observe toujours le muscle présternal.
y) — Il en est de même chez l'homme : lorsque, chez ce dernier, le muscle grand droit franchit ses limites classiques et vient chercher des attaches surnuméraires sur les 4®, 3'',
côtes, il s'abrite constamment sous la face profonde du grand pectoral.
d) — Mais il est un argument qui me paraît avoir plus de valeur encore; c'est celui-ci : le muscle présternal se rattache manifestement, en raison de ses connexions, au muscle sternocléido-masloïdien, qui n'est pour ainsi dire que son prolongement cervical. Eh bien! chez les animaux où le grand droit se prolonge jusqu'au cou, comme par exemple la grenouille, ce muscle vient se fusionner, non pas avec le sterno-mastoïdien, mais avec le sterno-hyoïdien, qui appartient à une couche sousjacente.
Vainement les partisans de l'opinion contre laquelle je m'élève, invoqueront-ils, à l'appui de leur thèse, la présence d'intersections aponévrotiques transversales, constatées sur le muscle présternal, tout comme on les observe sur le muscle grand droit. Ces intersections aponévrotiques qui ne sont que la «continuation des coupures transversales du corps représentées en arrière par la série des vertèbres » (Broca), s'observent également sur le grand oblique et sur le sterno-mastoïdien, deux muscles qui n'appartiennent nullement au système du grand droit.
Le muscle présternal serait-il une continuation du sternomastoïdien? Bourrienne, qui le premier a soutenu cette opinion, a été suivi dans cette voie par Theile et Henle. L'anatomie des mammifères, à laquelle on a demandé des arguments en faveur de celte dernière idée, n'a nullement répondu à l'attente des chercheurs. Sans doute il est des espèces, le tatou, le castor, Véchidné, par exemple (Turner), chez lesquelles on voit le sterno-
mastoïdien prolonger ses inserlions au-dessous de la poignée du sternum. Mais il n'en est aucune qui présente un sternomastoïdien, descendant jusqu'à la gaine du grand droit.
Toutefois, les connexions intimes constatées dans le plus grand nombre de cas, entre le tendon du sterno-mastoïdien et le tendon d'origine du muscle présternal, ne nous permettent pas de rejeter sans appel l'opinion émise par Bourrienne; ce seul fait d'une continuité entre les tendons entraîne une certaine parenté des corps musculaires. Nous reviendrons dans un instant sur celte homologie, pour l'adopter en la complétant.
Je dois auparavant rappeler une opinion qui, au premier abord, paraît très soutenable : l'assimilation du muscle présternal au peaucier de l'homme, ou, ce qui est identique, au pannicule charnu des mammifères. Le professeur Turner, qui se rattacherait volontiers à cette manière de voir, invoque en sa faveur les cas anormaux où l'on a vu le peaucier s'étendre, à une certaine distance au-dessous de la clavicule, sur la face antérieure du grand pectoral. Il rappelle les faits de muscles peauciers surnuméraires, apparaissant dé temps à autre dans des régions dépourvues de muscles sous-cutanés, la présence, chez les animaux à peau très mobile, d'un pannicule charnu très développé sur la partie ventrale du corps; il rappelle encore le fait si intéressant de Teichmann qui, au dire de Henle, aurait vu quelques faisceaux du peaucier de l'homme passer d'un côté à l'autre, sur la face antérieure du sternum, tout comme ces présternaux singuliers dont j'ai déjà parlé qui, naissant d'un côté du thorax, se portaient en" diagonale du côté opposé. Tous ces faits présentent sans doute un grand intérêt, mais ils me paraissent n'avoir dans le cas présent qu'une valeur très secondaire, si l'on songe que le muscle peaucier est situé, par rapport au présternal, sur un plan plus superficiel, et qu'entre l'un et l'autre, il existe la même cloison séparative que nous avons déjà constatée entre le présternal et le grand droit : une aponévrose.
Cette objection, Turner l'a formulée lui-même à la fin de son travail, et il en a tellement bien reconnu la valeur, qu'il n'a
même pas essayé d'y répondre. Le muscle présternal n'est pas plus une dépendance du peaucier, qu'il n'est une dépendance du grand droit de l'abdomen.
Je ne citerai que pour mémoire l'assertion étrange d'Halbertsma, qui, désespéré de ne rencontrer dans la série des mammifères aucun muscle homologue, considérait le muscle présternal comme un muscle particulier à l'espèce humaine. A mon sens, une telle opinion n'a pas besoin d'une longue réfutation. On aurait peine à comprendre qu'un muscle aussi inconstant dans sa forme, son volume, ses attaches, entrât, avec la valeur d'un organe type, dans une constitution anatomique où il n'a aucun rôle à jouer; et si telle était la vérité, nous devrions le rencontrer d'une façon à peu près constante : son absence et non sa présence devrait constituer l'anomalie.
Après avoir longuement médité sur la signification anatomique du muscle présternal, je hasarderai à cet égard l'interprétation suivante : en raison de ses connexions intimes avec le sternomastoïdien, le muscle présternal appartient m^mifestement à ce muscle ; d'autre part, en raison de ses connexions indéniables, dans la pluralité des cas, avec l'aponévrose du grand oblique, il appartient non moins nettement au plus superficiel des muscles larges de l'abdomen. Ainsi, le muscle •présternal esl une dépen- I (lance du sterno-masloïdien par son extrémité supérieure, une dépendance du muscle grand oblique par son extrémité inférieure.
Ces deux conclusions, qui sont en apparence contradictoires, sont pourtant loin de s'exclure. Elles paraîtraient toutes naturelles, on le conçoit, si on pouvait rapprocher l'un de l'autre, en se plaçant au point de vue de l'anatomie philosophique, le muscle sterno-mastoïdien et le muscle grand oblique ; en d'autres termes si l'on pouvait rattacher ces deux muscles au même système anatomique. C'est ce que je vais essayer de faire :
Constatons tout d'abord que ces deux muscles sont identiquement situés par rapport au tégument externe; nous les rencontrons en effet l'un et l'autre sous l'aponévrose superficielle. Les faisceaux musculaires de ces deux muscles ont la même
direction : ils se portent également dans les deux muscles de haut en bas et d'arrière en avant. De plus, ils présentent en avant des insertions homologues, le grand oblique s'insérant sur la ligne blanche, le sterno-mastoïdien s'attachant sur la face antérieure du sternum qui est la continuation au thorax de la ligne blanche abdominale. Ajoutons que de part et d'autre il y a souvent, sur la ligne médiane, continuation des fibres d'attache.
Identité de situation, identité de direction, identité d'insertion à la ligne axiale antérieure, voilà des faits acquis: à eux seuls, ces faits, empruntés à l'anatomie humaine, nous fournissent déjà de fortes présomptions en faveur de l'homologie que nous cherchons à établir. La disposition suivante que nous fournit l'anatomie comparée change peut-être ces présomptions en certitude. Chez les serpents, les fibres les plus antérieures du muscle grand oblique prennent leur attache jusque sur l'apophyse mastoïde ; elles se portent de là vers la surface ventrale de l'animal et constituent là un rectus superficiel. N'est-ce pas la disposition exacte que nous offre chez l'homme le muscle présternal réuni à sa portion d'origine, le sterno-mastoïdien? Or, le professeur Humphry, auquel j'emprunte ce fait, considère avec raison les faisceaux antérieurs du grand oblique comme représentant chez les serpents le sterno-mastoïdien des batraciens, des oiseaux et des mammifères.
Si nous cherchons maintenant à déterminer les raisons d'une dilTérencialion si prononcée dans la morphologie de ces deux muscles, nous les trouverons dans l'apparition chez les oiseaux et les mammifères de deux éléments nouveaux, faisant défaut chez les ophidiens: le sternum et les membres thoraciques.
L'apparition d'un membre sur la face' latérale du tronc nous explique la scission de l'oblique externe des serpents en deux muscles distincts. On conçoit en effet que le membre antérieur se détachant du thorax sous la forme d'un bourgeon sans cesse grandissant et entraînant avec lui son cortège de muscles propres, se soit fait une trouée à travers la nappe musculaire qui le recouvrait tout d'abord, rejetant en avant de lui les faisceaux les plus antérieurs du muscle, repoussant en arrière les fais-
ceaux postérieurs : ces faisceaux ainsi séparés sont devenus en avant . le sterno-masloïdien, en arrière le grand oblique ou oblique externe.
Remarquons en effet, C|ue dansFélat actuel, celte différenciation effectuée, les deux portions disjointes du muscle primitif sont exactement séparées par l'espace qu'occupe l'organe perturbateur, le membre thoracique. En arrière, les insertions du sterno-mastoïdien et celles du grand oblique sont séparées par le trapèze et le grand dorsal (muscles appartenant au membre). De même, en avant les insertions de ces deux mêmes muscles sont distantes d'une longueur égale à celles que présente la hauteur du grand pectoral, au niveau de ses insertions sternocostales.
Mais pourquoi, dir,a-t-on, le sterno-mastoïdien ne descend-il pas chez nous jusqu'à l'abdomen, à la rencontre du grand oblique dont il n'est Cju'un faisceau dissocié? L'apparition du sternum nous donne la raison de ce fait : les fibres musculaires qui primitivement descendaient sans obstacle de l'apophyse mastoïde vers la ligne blanche, rencontrant maintenant sur leur passage à la limite du cou et du thorax, d'une part la clavicule, d'autre part la poignée du sternum, ont pris sur ces portions osseuses ce que M. Sabatier a si bien appelé des insertions secondaires ou consécutives (^). Comme conséquence naturelle, la portion présternale du muscle s'est atrophiée et a disparu comme s'atrophient et disparaissent tous les muscles inutiles. Mais l'anthropolgie nous apprend que les formes disparues reparaissent de temps à autre dans les descendants. Il me paraît donc logique de considérer le muscle présternal de l'homme comme une reproduction, un retour du muscle que je viens de décrire, muscle depuis bien longtemps perdu, puisqu'il faut, pour le retrouver, descendre si bas dans la série zoologique.
(') Un exemple très net à^inscrlion consécutive nous est fourni par le muscle petit pectoral, qui primitivement s'insérait à l'acromion, sur le trochiter ou l'aponévrose du sus-épineux (disposition encore normale chez quelques mammifères), et qui chez l'homme s'arrête aujourd'hui à l'apophyse coraco'ide.
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RÉGION LOMBO-OCCIPITÂLE.