I.K» HKI \ it (ui.llii )). — I.KI K-. liIFKÉRK>T.KS
iVlatank". lorsqu'on n'Iléchil à riiidélfriiiinalion qu'y laisse subsister dans la nolion df pt-nsér el d'esprit une distinction métai>hysiqut' trop inij)réeise entre la substance matérielle el la substance spirituelle. Nous allons retrouver cette opposition, à sa source même, en examinant de plus pri's que nous ne l'avons fait jus(ju'à présent l'idéf qui <onslitue le nœud de l'argumentation dans les formules les plus intéressantes et les plus caractéristiques que Campanella ail données de son Cogito.
Hien ne ressendjje plus en api)arence au Je pense, doue je suis, non seulement dans l'idée, mais du)is l'expression même, que certaines affirmations, maintes fois répétées par notre philosophe, sur lesquelles se sont plu à insister les critiques italiens qui, comme Bertrando Spaventa et Francesco Fiorenlino *, voyaient en lui un précurseur de Descartes. « Connaître, c'est être 2... L'être de l'àme el de toute chose qui connaît, c'est la connaissance de soi'... Réellement et fondamentalement, connaître, c'est être ; c'est formellement que les deux choses sont distinguées » *. Parfois même la formule exj)rime, comme le Cogito, ergo swn, l'antériorité logique du connaître par rapport h l'être : « Ecce videmus en esse quia nocit esse » ^. Pourtant nous allons voir que dans leur signification profonde ces affirmations s'inspirent d'une pensée bien différente de la pensée cartésienne.
En partant de l'hypothèse du doute absolu. Descartes découvre une liaison de notions dont la certitude est incontes-
1. Bertranilo Spaventa, Saggi di critica filosofica, politica e religiosa. vol. I, -Napoli, Stab. tipogr. Ghio, 18f)7, Saggio n. 17 : Metafisica di Tommaso Campanella ; — saggio n. 5 ; Studi su T. Campanella : Teoria délia cognizione. — Francesco Fiorentino, Bemardino Telesio, ossia studi storiri su l'idea délia natura nel risoryirnento italiano, Firenze, Siicce.'«sori Le Monnier, t. I, 1872, t. II, 1874 ; — voir le tome II, cap. i\.
2. Met., pars II, p. o9, lib. VI, cap. VIII, art. I : ...Ergo cognoscere est esse.
3. Met., i)ar.<» II, p. Oi, lib. VI, c.iii. VIIJ, arl. V : Quaiuopter si esse est ratio co^-nosccndi, et copnitio alioruni facit esse aliud, ergo esse animae et cujuslibet cognosceittis est cognitio stii.
4. Met., pars II, p. <ji, lib. VI, cap. VIII, art. II : Realiler ergo et fundanientaliter cognoscere est e.sse : formaliter vero distinguitur.
;;. Met., pars II, j). W.K lih. VI, ciip. VII, art. I.
table parce qu'elle est impliquée dans la certitude même du fait de douter et le serait aussi bien d'ailleurs dans son incertitude s'il fallait suivre jusque là les « extravagantes suppositions » des sceptiques. « Celui qui veut douter de tout ne peut toutefois douter qu'il ne soit pendant qu'il doute ». La pensée et l'être sont ainsi donnés et liés dans une intuition indivisible, point de départ de toute connaissance vraie, règle et critérium de l'évidence, premier anneau de la chaîne des vérités auquel tous les autres devront se suspendre, principe par lequel devra être engendrée toute affirmation d'existence. Irrémédiablement caduque est par conséquent toute conception de la nature que l'intelligence se sent impuissante à justifier par l'usage rigoureux de ses notions claires et distinctes, et c'est pourquoi dans la recherche de la vérité le philosophe devra renoncer à toute présupposition qui, par son contenu, dépasse ce que la raison a le droit d'affirmer lorsqu'elle découvre progressivement ces notions et, par l'exercice de son pouvoir propre, les enchaîne suivant les rapports qu'elles présentent à l'intérieur même de la pensée. — Il s'ensuit que l'affirmation initiale de la réalité de l'esprit n'entraîne nullement comme une conséquence nécessaire et immédiate l'assimilation de tout être à un être spirituel. La première existence connue avec certitude, c'est celle de l'âme. Mais il se peut qu'en considérant la pensée telle que le Cogito la lui révèle, c'est-à-dire dans l'intégralité de ses modes, nécessairement liés entre eux par l'unité qui caractérise essentiellement la réalité mentale, l'esprit découvre la notion d'une « nature » dont les propriétés soient opposées à celles de la sienne propre et dont la pensée à elle seule ne saurait par suite rendre entièrement compte. C'est ainsi que Descartes avait cru se conformer au principe des idées claires et distinctes en admettant la séparation absolue de la chose pensante et de la substance étendue. Ce n'est qu'à la suite d'un effort ultérieur de la réflexion philosophique que l'étendue, notion donnée dans la pensée, pouvait être, allait être identifiée elle-même à une réalité mentale. Toute la valeur de certitude conférée par le doute méthodique et par le « Je pense, donc je suis » à l'affirmation de l'existence de l'esprit tenait précisément à la parfaite délimitation, à l'exacte détermination de la notion de
LES DKI \ itCOOITO». — I-KIR? DIFFÉRENCES ^17
pensé*', (lojit l'évideiil»' o[ indissolnhU' liaison à la notion (l'être pouvait ainsi ùtrc énorçiqut'incnt »'l rlaircuiont opposée à la distance qui, dans toute autre affirmation et pour toute autre réalité, s'interpose entre l'idée et l'existence, cette fois extérieure, de l'objet pensé.
Si donc le monisme idéaliste, si le panpsychisme se réclament à bon droit des principes de la philosophie cartésienne, c'est seulement à titre de conséquences tirées de ces principes par un progrès de pensée postérieur au Cogito. Mais incorporer ces doctrines à l'argument lui-même et donner à la proposition : « Je pense, donc je suis » le sens d'une assimilation de tout être à un être spirituel, c'est non seulement enlever à la preuve une bonne partie de sa valeur démonstrative et la déposséder de son privilège de certitude première et directe, c'est encore, en profitant de l'indétermination de la notion de pensée sur laqiielle on s'appuie, outrepasser de beaucoup le droit d'affirmation conféré par la méthode et enfreindre dans une grande mesure les règles restrictives imposées par la conception idéaliste de la vérité. — Or cette erreur, qui nous paraît grave. Campanella l'a commise : nous allons voir que ■hez lui la démonstration de l'identité de l'être et du connaître ne repose pas ou ne repose que secondairement sur l'intuition que l'âme, au moment môme où elle doute, possède de sa propre réalité, et qu'elle se fonde surtout et en premier lieu sur la nécessité, inhérente à la métaphysique de la nature, d'attribuer à tout être doué d'activité une faculté, liée à son essence, de se connaître lui-même. Pour le philosophe de Stilo, la vérité du panpsychisme est contemporaine du Cogito ; peut-être même lui est-elle antérieure.
Je pense, donc je suis ; je sais que je suis parce que je sais que je pense ; ou encore : je sais que mon être spirituel existe parce que je connais ma propre pensée, et je connais que la pensée en général existe parce que je la découvre en moi ; voilà autant d'expressions diverses qui traduisent les résultats de la démarche intellectuelle représentée par l'argument de Descartes. L'identification de l'être et de la conscience revêt au contraire la plupart du temps chez Campanella la forme des affirmations suivantes : je suis, donc je me pense moi-même ; tous les êtres de la nature existent, et ils agissent ;
donc ils possèdent d'eux-mêmes une conscience, une connaissance qui, pour être obscure, indistincte, cachée (abdita), n'en est pas moins réelle et constitue l'essence ou la source primordiale de leur être (primordialitas) . Mais quelle est la notion qui sert à établir entre l'être et la pensée ce lien indissoluble ? C'est la notion d'amour ^
Par amour il faut entendre la tendance à vivre, l'inclination, l'instinct de conservation et d'expansion dans lequel consiste la réalité profonde de toute existence. « Voici que nous voyons que l'être est parce qu'il connaît son être, et qu'on ne trouve nul être qui s'ignore lui-même, car chacun combat dans son intérêt contre ceux qu'il connaît des êtres destructifs du sien propre, le principe de l'être et de la conservation de l'être étant le savoir. Cela est surtout manifeste pour nous chez les animaux. Ceux-ci en effet sont doués de perception pour connaître les contraires et toutes les choses ennemies destructives de leur être propre, pour les fuir, et pour éviter la corruption qui leur viendrait des autres choses, pour connaître les êtres semblables et amis, utiles et favorables à leur propre conservation, afin de les poursuivre, de les rechercher, et de se les procurer » ^. )
Mais ce qui est vrai des animaux est vrai aussi des végétaux, des minéraux, des objets artificiels, des deux grandes forces physiques : la chaleur et le froid, de l'espace enfin et même de la matière, que l'on prétend indifférente et inerte. Leur activité de conservation, d'expansion, de multiplication, leurs sympathies et leurs antipathies ne peuvent procéder que d'un ardent désir de vivre, d'éterniser même si possible leur existence individuelle ou spécifique, en la protégeant 'contre toutes les causes d'altération, de corruption et de mort '. Cette appétition d'être, commune à toutes les réalités naturelles.
1. Cela est visible notamment dans ce texte : Met., pars II, p. 78, lib. VI, cap. X, art. IV : Et quia Amor abrlitus, quo se cuncta amant, ab omnibus Philosophis conceditur, concedendus erat et sensus abditus, quo sese cuncta sapiunt. — Cf. Met., pars II, p. 59, lib. VI, cap. VIII, art. I : Omnis essentia appétit suum esse, ergo omnis natura noscit proprium esse : quomodo enim amaret, nisi cognitum ?