Sixième Méditation, Ad. et T., IX, i, p. 69 sq
2. Met., lib. I, cap. IX, pars I, p. 80 : Defensio mathematicorum : Ergo recte diximus hanc scientiam seu artem non res prout sunt, sed prout cognosci possunt tractare.
3. Ibidem et Met., pars I, p. 347, lib. V, cap. II, art. II. — La question est amplement exposée dans notre livre : Campanella, Troisième Partie, chapitre IV : Le rôle assigné à la science de Galilée.
tant, ù sa iloclrino de la subjectivité dos sensations et de la relativité des hypothèses s<ienliD(jues, avons-nous le droit d'attribuer une signification véritablement idéaliste ?
La connaissance vraie, suivant (]ampanella. c'est c-f?lle qui atteint l'être, tel qu'il est en soi. A cet égard, l'auteur de \'Universalis Philosophia est aussi éloigné que Descartes d'une conception idéaliste de la vérité. Mais quel est l'être appréhendé dans la sensation ? Ce n'est pas l'être des choses, c'est notre être intérieur, modifié et spécifié par l'action des choses '. Cet être intérieur qui est le nôtre ne fait pas obstacle à la perception des objets externes, mais il ne la reçoit que suivant vn mode qui lui est propre 2. De là la valeur relative de l'expérience sensible, de là son étroite subordination à une connaissance plus profonde qui, seule, a le privilège d'entrer directement et immédiatement en rapport avec la réalité telle qu'elle est. Or quelle est cette connaissance ? C'est la connaissance de l'àme par elle-même, l'intuition innée de soi. Si la philosophie de Campanella est déjà un progrès accompli dans la direction de l'idéalisme, c'est donc beaucoup plus par les raisons qu'il invoque en faveur de la subjectivité du savoir empirique que par l'affirmation de la thèse elle-même. Pour lui, ce qui mesure la vérité de la science des objets extérieurs, c'est le degré de sa participation à la certitude première ^e l'intuition du Cogito : la sensation est d'abord vraie comme état intérieur et sut)jectif de l'être qui connaît et qu'elle renseigne sur lui-même d'une manière immédiate ; ensuite elle devient un moyen d'acquérir un savoir plus profond et plus solide sur la nature de l'objet qui a causé la sensation, mais alors la connaissance empirique ne se confond plus avec la passion, ni même avec la perception de la passion ; elle est une opération
1. Met., lib. VI, cap. IX, art. VI, pars II, p. 73 : Scimus enim alia per }ioc quod scimus nos ab aliis motos et affectos. — Met., pars I, p. 73, lib. I, cap. IX, art. IX : Cognoscit [omne ens] autem se, quia est id quod est, sentit autem deinde alia dum sentit se iminutatum in alia... Verum tamen hoc mulare non est scire, sed sciendi causa, vel occasio... Semper ergo scire est sui.
2. Met., pars II, p. M, lib. VI, cap. VIII, art. VI : Seque intus exislens prohibet extraneum, sed facit ut extranca admittantur juxta modiwi intus existentis.
discursive qui aboutit à un jugement prononcé sur la nature de la chose telle qu'elle est en soi. La pensée active dans laquelle s'élabore le savoir véritablement objectif est alors cette même pensée qui se connaît elle-même et qui étend aux choses extérieures, par la voie de l'analogie, le savoir inné que par essence elle possède de sa nature propre. Si donc l'innéisme, pour reprendre les expressions caractéristiques dont Hamelin se plaisait à le désigner, c'est « i'aséité, l'indépendance, la suffisance de la pensée », il faut reconnaître que Campanella, en orientant sa philosophie vers cette théorie, s'engageait dans la voie qui conduisait à l'idéalisme cartésien.
Invoquera-t-on maintenant contre ce rapprochement des deux doctrines le manque de rigueur du Cogito de Campanella et l'absence dans son système de cette distinction entre l'ordre de la pensée et l'ordre de l'existence qui oblige Descartes à recourir à l'argument ontologique pour prouver Dieu et à la véracité divine pour démontrer l'existence du monde extérieur.^* - — L'objection; nous l'avons vu, serait fondée, au moins en partie ; — mais, à défaut d'un idéalisme aussi conscient et aussi rigoureux que semble l'être parfois celui de Descartes, au moins à ce premier moment du Cogito, n'est-il pas juste d'attribuer au philosophe calabrais un pressentiment, une première intuition, une ébauche même de cette doctrine ? Pour lui assurément l'existence du monde extérieur, — sinon celle de Dieu, — n'a pas besoin de preuves ; néanmoins il est incontestable que dans sa philosophie certaines thèses, par le rôle qu'elles jouent, correspondent assez exactement aux idées qu'inspirait à Descartes son vif sentiment de l'autonomie de l'esprit, de l'intériorité de la pensée, et de la nécessité connexe d'une garantie, fournie par la véracité divine, à l'affirmation du monde extérieur. C'est en s 'appuyant, nous l'avons vu, sur l'idée de l'infini et du parfait, que Campanella, comme l'auteur des Méditations, s'élève de la région' des apparences sensibles à celle de l'au-delà métaphysique, où il découvre la nature réelle et la véritable destinée de l'âme immatérielle et immortelle. La théorie de l'intellection des essences, liée à celle du jugement joue aussi dans son système un rôle semblable, mais c'est pour introduire cette fois, en dépit de la subjectivité inhérente à la perception, l'affirmation de l'objectivité de la science
des choses exléiieures. Quelle est alors la signification de celle théorie, comparée à l'idéalisme cartésien ? Il importe maintenant de s'en rcndie rompt»' avec le i)lus d'exactitude possible. Si l'on envisage la manière dont Campanella se représente, dans l'ordre de l'être, les rapports de l'âme avec les réalités externes, on ne voit pas sans doute qu'il aperçoive quelque difficulté à concevoir comment l'esprit peut agir sur les choses et recevoir leurs influences. La notion d'action transitive est installée au cœur même de sa physique, et, puisque toute « effusion » de la nature de l'agent sur celle du patient consiste en une communication non seulement de mouvements et de qualités, mais de i)ensées, puisque toute existence matérielle est en même temps conscience ^ le domaine des substances spirituelles n'échappe pas à la loi de l'universelle interaction. A cet égard le système de Campanella diffère profondément d'un occasionnalisnie ou d'une monadologie. — Mais plaçons-nous maintenant dans l'ordre de la connaissance. Ici nous nous trouvons en présence d'une intuition qui est peutêtre la plus intéressante et la plus originale de la doctrine, et par laquelle celle-ci a réussi à rompre les liens étroits qui l'emprisonnaient dans la philosophie de Télésio et à faire émerger, du sein même de la représentation naturaliste de l'univers, la notion de l'esprit. Campanella a compris que la distinction des substances individuelles, admise comme un postulat par la physique de son temps, n'était intelligible qu'à condition d'identifier complètement la réalité de chacune d'elles à sa propre pensée. En dehors de la pensée aucun principe n'est concevable qui puisse réaliser l'unité de l'être individuel et, du même coup, le distinguer des autres êtres. Si la connaissance de cette unité profonde nous échappe souvent, c'est précisément parce que les modifications introduites dans notre être par les actions que du dehors les objets exercent sur lui, viennent effacer en nous la notion intérieure que nous avons de nous-mêmes, en faisant obstacle à la synthèse du passé et (lu présent qui constitue notre moi '. Mais cette unité n'en
1. Voir sur ce point notre livre : Campanella, Deuxième Partie, chapitre IV : Le panpsychisme de Campanella, et chapitre VI, 2.