‹ Les antécédents historiques du "Je pense, donc je suis"Chapitre 112 sur 158 · Met., pars II, p. 03, lib. VI, cap. VIII, art. IV · texte numérisé non relu

Met., pars II, p. 03, lib. VI, cap. VIII, art. IV

est pas moins réelle. Notre être adventice ne détruit pas notre être originel. Nous sommes essentiellement la connaissance que nous avons de nojis-mêmes, c'est-à-dire notre pensée ^

Il s'ensuit que, dans l'ordre du savoir au moins, l'esprit, envisagé non plus comme être de la nature, mais comme pensée, est semblable à un monde refermé sur soi et doit créer en lui-même, par une activité de jugement qui lui est propre, c'est-à-dire par l'usage de ses notions innées, la connaissance des choses qui agissent sur lui. Connaître, c'est être la chose connue. Mais alors que, dans l'entendement de Dieu, qui est intérieur aux réalités créées, et qui est toutes choses éminemment, la connaissance de soi ne se distingue pas de la connaissance des autres choses, toutes deux se confondant avec l'être de l'objet connu, chez l'homme au contraire, l'opposition est manifeste entre ces deux formes du savoir et c'est seulement dans l'intuition innée de soi que sa pensée réalise vraiment la fusion du sujet et de l'objet, par l'identité de ce qui connaît et de ce qui est connu 2.

Campanella n'a donc pas totalement ignoré l'intervalle qui dans la connaissance sépare l'esprit des réalités extérieures à lui et c'est précisément pour le combler qu'il fait appel à cette intellection des essences, à cette vision en Dieu qui fournit aux assimilations de notre raison discursive une garantie extérieure de vérité assez semblable à la garantie cartésienne de la véracité divine. Or, avant de rechercher cet appui, et abstraction faite de l'ontologie platonicienne inhérente à la théorie de la contemplation des Idées, sa philosophie de la connaissance s'est inspirée, comme celle de Descartes encore, d'un vif senti-

1. Met., pars II, p. 61, lib. VI, cap. VIII, art. II : Esse animae et cujuslibet cognoscentis est cognitio sui.

2. Met., pars II, p. 59, lib. VI, cap. VIII, art. I : Et hoc modo in solo Deo est omne intelligibile idem quod intellectus, at in creaturis nuUum cognoscibile est idem cum cognoscente, nisi esse nativum ipsius cognoscentis, non autem adventitium. — Met., pars II, p. 36, lib. VI, cap. VI, art. IX : At intellectione essentiali, et originali sui ipsius, nihil diffère intellectum intelligentem, et intellectionem, firmiter assero cum Augustino. — Et quia Deus non intelligit alia a se nisi intelligendo seipsum, non autem e contra, sicut creaturis evenit, et Deus nihil intelligit nisi seipsum per se, et non per accidens et réflexe, sequitur quod in eo semper et omnium intellectio, intellectus et intelligens sunt unum.

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luciil du pouvoir créateur et de l'autonomie de la pensée : elle a mis en relief l'indépendance du jugement vis-à-vis de la sensation ; elle a imposé i\ la perception des sens comme une condition originelle, un raisonnement rapide et à peine conscient, nécessaire pour conclure de la partie au tout en partant de la très légère modification reçue passivement de l'objet par l'esprit ; elle a enfin placé dans une activité intérieure de l'àme : celle du jugement et du « discours », le principe d'affranchissement de la connaissance vis-à-vis de la subjectivité et de la relativité inhérente aux impressions sensibles.

La conclusion de notre exposé se dégage maintenant d'ellemême. Le Cogito ou, si l'on veut, le « cogiwscere est esse » de Campanella représente beaucoup moins encore que celui de Saint-Augustin « un mot écrit à l'aventure sans y faire une réflexion plus longue et plus étendue » et sans « apercevoir dans ce mot une suite admirable de conséquences » ^ Il est l'expression d'une conception parfaitement déterminée et précise de la nature et du pouvoir de la pensée qui, à son point d'arrivée au moins sinon dans le panpsychisme métaphysique d'où elle est sortie, présente avec tous les aspects importants de la doctrine cartésienne correspondante de? ressemblances nombreuses et caractéristiques. Orientée déjà vers l'idéalisme qui a plus tard 2 inspiré le « Je pense, donc je suis », cette conception, dans les écrits de Campanella comme dans ceux de Descartes, est présentée comme la clé de tous les grands problèmes métaphysiques. Comment douter maintenant de l'influence qu'elle a pu exercer sur la pensée de l'auteur du Discours de la Méthode et des Méditations, s'il est prouvé qu'il ia connaissait au moment où il écrivait ces ouvrages ? — Dès maintenant nous pouvons tenir pour établi que si Campanella n'est pas l'inspirateur du « Cogito, ergo sum », il en est tout au moins le précurseur par tous les livres qu'il a rédigés ou même publiés avant 1637.

1. Pascal, De l'esjirit yporni'triqur. Pensées et Opriscules. Brunschvicz, ofî. minor. p. 193.

2. Voir plus loin : chapitre III : La question de fait, la démonstration de l'anlcriorité du Cogito de Campanella.

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