‹ Les antécédents historiques du "Je pense, donc je suis"Chapitre 116 sur 158 · De gentilismo, p. 28, 47 et passim · texte numérisé non relu

De gentilismo, p. 28, 47 et passim

8. Atheismus triuwphatus, éd. de 1636, cap. II, p. 20 : Et usi sunt illo [,\ri8toteIe] ad Theologiam enucleandam mundo .\ri9totelizantJ, sicut Patres aliis Philosophis, quando eorum vigebat auctoritas.

deux conceptions est assez visible. Puisque, selon l'auteur des Méditations et des Principia Philosophiae , le vrai ne peut être contraire au vrai ni la raisonné la foi \ il est permis et il est nécessaire, non seulement dans l'intérêt du savoir positif, mais aussi dans l'intérêt du christianisme, d'opposer à la science péripatéticienne une nouvelle science qui, sans contre: dire jamais les vérités de la religion, réponde mieux que la scolastique aux exigences d'un accord avec l'expérience et avec les méthodes de la connaissance sérieuse, et fournisse ainsi aux apologistes le meilleur moyen de réduire à néant les objections des libertins, en dégageant la théologie de sa solidarité compromettante avec une physique désuète et périmée. Rêvant de substituer sa philosophie à celle de l'Ecole pour l'accomplissement de cette tâche essentielle, est-il admissible que Descartes n'ait pas eu l'idée de s'inspirer de l'exemple déjà donné par Campanella et de s'instruire au moins, par la lecture des écrits de son devancier, des solutions qu'il avait proposées pour tous ces graves problèmes ?

Dira-t-on que sa prudence bien connue lui interdisait de demander des inspirations à l'étude de la pensée religieuse d'un moine rebelle, retenu depuis de longues années comme hérétique dans les prisons de l'Inquisition ? L'objection ne porterait pas, car sur une question importante : celle du mouvement de la terre, à laquelle suivant Descartes était lié le sort même de la physique 2, l'auteur de VApologia pro Galilaeo, pour prouver l'accord de la nouvelle astronomie avec les enseignements de la religion chrétienne, était en mesure de fournir au physicien français des précisions utiles et des arguments dont la valeur devait paraître indépendante du degré de pureté de sa foi. Dès janvier 1623 la publication de l'ouvrage avait causé un grand scandale à Rome dans le milieu des théologiens favorables au décret d'interdiction rendu en 1616 par le Saint-Office contre l'astronomie de Copernic et qui, suivant une lettre de Virginio Cesarini à Galilée, triomphaient

1. Lettre de Descartes au père Mersenne de décembre 1640, Ad. et T.. III, 239. — Cf. Apologia pro Galilaeo, p. 14 et 31.

2. Lettre de Descartes à Mersenne de la fin novembre 1633, Ad. et T., I, 271.

déjà du silence gardé par le savant florentin ^ Descartes, pen dant son voyape en Italie et notamment lors de son passage en 1024 l\ Rome où il va rendre visite au cardinal Francesco Barberini, n'a-t-il pas entendu parler de l'affaire, et son attention n'est-elle pas attirée ainsi sur le but réel de la philosophie de Campanella, identique à celui qu'il allait bientôt fixer à ses propres spéculations ?

En fait bien des théologiens et des érudits, non suspects d'hérésie, approuvaient le contenu de VApologia. En 1627 Peiresc, par l'entremise du libraire Dupuy, suggère à Elle Diodati l'idée de la joindre à d'autres écrits de même inspiration sur l'hypothèse de Copernic et de les réunir tous en un recueil imprimé unique-, l.a propagation de l'ouvrage fut si rapide que. publié à Francfort en 1622. il inspire déjà à Mersenne, au début de l'année 1623, dans la préface de ses Qhiaestiones celeberriinae in Genesim, une conception très large et très tolérante des rapports entre la science et la religion. Adoptée et défendue par son conseiller en matière de théologie, cette conception devait recevoir pour Descartes une sorte de consécration, en tout cas un accroissement considérable d'autorité^. Mais quels en étaient les traits principaux ?

Elle concernait la manière d'interpréter l'Ecriture pour la mettre en harmonie avec les enseignements les plus récents de la science et en général avec toutes les données bien établies du savoir positif. — Pour Campanella, — et Mersenne se range sans réserve à son opinion. — le Monde est un grand livre écrit de la main de Dieu et dont le Créateur a laissé aux hommes le soin et la tâche difficile de déchiffrer

i. Lettre de Virginie Cesarini à Galilée du 12 janvier 1623, Le Opère di Galileo Galilei, edizione nazionale, t. XIII, p. 106 sq.

2. Lettre de Peiresc à Dupuy du 10 août 1627. — Lettres de Peiresc aux frères Dupuy publiées par Philippe Tamizey de Larroque, t. I, Paris. Imprimerie Nationale, 1888, p. 319.

3. Voir les textes de la Praefatio et Prolegomena ad lectorem, cités plus haut en note, Première Partie de notre livre, chapitre III, 3 : Les mobiles qui détem\inent la vocatiori métaphysique de Descartes, etc. — L'achevé d'imprimer des Quaestiones celeberrimae in Genesim est daté du l*"" février 1623.

les caractères et de traduire le texte ^. « Tradidit mundum disputationi hominum. » C'est pourquoi il leur a donné la faculté de percevoir et de raisonner. Opposer aux vérités d'expérience les opinions d'un philosophe ou d'un savant quelconque, c'est préférer les écrits des hommes à l'ouvrage même de Dieu. C'est commettre la sottise de prêter une plus grande foi aux misérables copies humaines qu'à l'autographe divin, alors qu il faut au contraire, par le moyen de la lecture de l'autographe, tenter de corriger les erreurs des copistes ".

Mais doit-on assimiler l'Ecriture à ces reproductions imparfaites ? Campanella n'ose l'affirmer, et sans doute Mersenne ne l'aurait pas suivi Jusque là. Mais il impose au théologien le devoir de faire servir à l'interprétation des Livres-Saints une science complète et approfondie de la physique et des mathématiques, de façon à découvrir, derrière le sens littéral, le sens réel des passages qui touchent à des questions de fait et d'observation ^ Il affirme qu'en exigeant du chrétien une adhésion respectueuse aux dogmes de l'Ecriture Dieu n'a pas voulu imposer des bornes à sa science, dont la capacité de développement est indéfinie. Si le but de la religion est le bonheur des hommes, la sainteté, le salut éternel, ce sont seulement les enseignements de l'Evangile relatifs à la morale et aux promesses de la vie future qui constituent réellement des vérités de foi, mais la liberté de l'interprète est illimitée pour tout ce qui touche à la pjiysique, à l'astronomie, et en général aux disciplines purement théoriques *. Jésus-Christ et les apôtres n'ont pas voulu nous enseigner ces sciences, pas plus par exemple que telle technique particulière comme l'art de la

1. Apologia pro Galilaeo, passim, et notamment p. 23 : Quasi enim scintilla est quod scimus. Legitur ergo sapientia in toto Dei codice, qai est mundus, et semper plus invenitur. Ad illum igitur, non ad hominum codicillos, nos remittant scriptores sacri... Et de Mundo, Dei codice, sunt reficiendae scientiae, ut nos fecimus, et Galilaeus facere non cessât. — Cf. Quaestiones celeberrimae, Praefatio.

2. De Gentilisnio non retinendo, p. 10 : Qui legit autographum potest emendare ipsorum [hominum] exemplaria. Stultus autem qui exemplari, non autographe fidem praestat.

3. Apologia pro Galilaeo, p. 31 et 14. i. Op. cit., p. 21, p. 13.

l'ôoho OU celui (le la uiist' en scène '. Les contradiclions que l'on signale entre l 'Ecriture el les affirniaticjus «les savants modernes disparaissent donc si on consent à la lire en s'attachanl moins à la lettre qu'à l'esprit. Elles s'expliquent ai- >émenl si on rétkVhit que Moïse, le Sauveur lui-même, el après lui les Apôtres et les Pères, s'adressant au peuple, qu'il s'agissait de convertir à la vie religieuse et non d'instruire des réalités positives, se sont mis pour ainsi dire à son niveau et lui ont parlé, au lieu du langage philosophique, le seul langage qu'il était apte à comprendre : le langage vulgaire, dans lequel se traduisait immédiatement le fait concret, l'apparence sensible, et non la vérité des choses, dont Dieu voulait laisser et même proposer la libre recherche aux efforts ultérieurs de la pensée humaine -.

Ce qui ressortait donc de la doctrine de VApologia, approuvée par Mersenne, c'était la condamnation définitive du principe d'autorité en matière de science, c'était la justification théologique de tous les essais tentés par les physiciens pour engager la spéculation scientifique en dehors des voies tracées et imposées par l'Ecole. Comment supposer que Descartes, qui avait eu besoin d'un songe envoyé par Dieu pour se rassurer en 1619 sur la légitimité de son effort téméraire de pensée personnelle, n'ait pas subi un instant au moins, — le temps de prendre conscience de la vanité de la magie et du panpsychisme, mais aussi des avantages et de la certitude privilégiée du Cog'xto, — l'attrait d'une philosophie aussi soucieuse que la sienne, en apparence, d'assurer, sans en compromettre l'accord avec la foi, les progrès indéfinis du savoir positif .^

A vrai dire, nous ne saurions pourtant nous dissimuler les très sérieuses raisons qui d'autre part devaient lui inspirer de l'éloignement pour la doctrine du De sensu rerum et waqiâ. Celle-ci, en favorisant de la même manière que tous les autres systèmes panthéistes de la Renaissance une confusion entre la matière et l'esprit extrêmement dangereuse pour le spiritualisme

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